Culture
Cuesta de Moyano, la plus ancienne librairie à ciel ouvert d’Europe au cœur de Madrid
Mise en place en 1925, cette foire permanente du livre a façonné un espace unique où s’alignent de petites cabanes en bois au charme intemporel, abritant un inestimable trésor de livres anciens, rares ou d’occasion.
À Madrid, la Cuesta de Moyano célèbre son centenaire. Plus ancienne librairie à ciel ouvert d’Europe, cette rue iconique bordée de kiosques en bois continue d’incarner l’âme littéraire de la capitale espagnole, où se mêlent patrimoine, découvertes et mémoire vivante des livres.
Par Ahmed Abdelouahab Reddam - MAP
Madrid – Au cœur vibrant de la capitale espagnole, la Cuesta de Moyano n’est pas seulement une rue : elle est la plus ancienne librairie en plein air d’Europe, un lieu singulier où une trentaine de stands en bois consacrés à l’achat et la vente de livres d’occasion depuis un siècle. L’année 2025 marque le centenaire de cette rue de lecture dont les kiosques, véritables âmes du quartier, confèrent à cette modeste pente un charme littéraire inimitable et en font un passage incontournable pour tous les amoureux des livres.
Mise en place en 1925, cette foire permanente du livre a façonné un espace unique où s’alignent de petites cabanes en bois au charme intemporel, abritant un inestimable trésor de livres anciens, rares ou d’occasion. Si la rue rend hommage à Claudio Moyano, homme politique du XIXᵉ siècle à l’origine de la loi sur l’éducation de 1857, c’est la dimension littéraire du lieu qui domine, transformant cette artère reliant le Paseo del Prado au parc du Retiro en un sanctuaire du savoir à ciel ouvert.
Bien avant son installation actuelle, la foire occupait déjà les abords de la Plaza de Atocha, où libraires, fleuristes et marchands de fruits se partageaient l’espace. En 1919, les premiers kiosques furent installés près de la grille du Jardin botanique, marquant la création d’une foire officielle. Mais les protestations et préoccupations sanitaires exprimées par la direction du Jardin botanique poussèrent les autorités à déplacer définitivement la foire sur la Cuesta de Moyano en 1925.
Une rangée de cabanes en pin, d’environ 15 m² chacune, fut alors installée d’après les plans de l’architecte Luis Bellido. À l’époque, les trente cabanes approuvées par la municipalité étaient dépourvues d’éclairage et de chauffage, et leur loyer variait de trente à cinquante pesetas mensuelles. Malgré quelques voix discordantes parmi les intellectuels de l’époque, le site s’imposa rapidement, au point que les projets de déplacement furent définitivement abandonnés après la guerre civile. Les kiosques, dont l’aspect demeure proche de celui des originaux malgré les travaux de 1986 permettant d’y installer l’eau, l’électricité et le téléphone, confèrent aujourd’hui une valeur patrimoniale unique à la foire.
La Cuesta de Moyano est indissociable de l’histoire littéraire espagnole, et même universelle. Elle fut un lieu de passage pour des figures majeures telles que José Ortega y Gasset, Ernest Hemingway, María Zambrano, Pío Baroja, Federico García Lorca ou encore Francisco Umbral.
Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de découvrir dans les pages d’un livre acheté là-bas une carte de tramway des années 1940, une lettre oubliée ou une photographie anonyme, autant de fragments d’histoires silencieuses. « La Cuesta, ce n’est pas de la vente, c’est un troc d’histoires », résume Miguel, libraire à la retraite après quarante ans derrière son kiosque. « J’ai vu des gens venir chercher un manuel scolaire disparu, ou d’autres traquer un pamphlet politique interdit qu’ils n’avaient jamais pensé revoir ».
Même l’incendie de 2004, suivi d’une profonde rénovation, n’a pas éteint l’esprit du lieu : les libraires ont poursuivi leur activité près du Jardin botanique avant de regagner, en 2007, une Cuesta de Moyano désormais entièrement piétonne.
Le centenaire offre aujourd’hui l’occasion de célébrer cet espace où la littérature est la pierre angulaire de l’identité du lieu, un patrimoine protégé par l’association « Soy de la Cuesta ». « Pour moi, c’est l’âme intellectuelle de Madrid, une permanence face à la frénésie moderne », confie Irene, étudiante en philosophie. « C’est ici qu’a commencé ma collection d’éditions originales de la Génération de 98. Quand je remonte la Cuesta, je deviens moins étudiante et plus archéologue du savoir », confie à la MAP la jeune chercheuse.
Ainsi, la Cuesta de Moyano demeure une pièce maîtresse de la mémoire madrilène, un refuge où le parfum du papier ancien continue d’envoûter ceux qui cherchent connaissances, histoires et rêves.