Culture
De la trahison… Par Dr Samir Belahsen
Il y a parfois une volonté de maîtrise ou d'émancipation. Certains trahissent pour avoir le contrôle du jeu et dominer une situation.
Dans cette chronique Samir Belahsen propose une lecture élargie de la trahison, envisagée comme une rupture de loyauté aux motivations multiples, allant des relations personnelles aux engagements politiques. À travers des références littéraires et historiques, il effleure la complexité des mécanismes qui conduisent à trahir, tout en explorant ses dimensions dans la littérature maghrébine et les dynamiques contemporaines marquées par l’incertitude, l’opportunisme et la recomposition des alliances.

Samir Belahsen
« Ce serait simple si, sur les chemins de la vie, on devait juste choisir entre la trahison et la fidélité. Bien souvent on se trouve contraint de choisir plutôt entre deux fidélités inconciliables ; ou, ce qui revient au même, entre deux trahisons. » Amin Maalouf / Les désorientés (2012)
« L'avenir, c'est la trahison des promesses. » Daniel Pennac
La trahison est souvent définie comme la rupture d'un lien de confiance ou de loyauté, l'abandon d'un engagement ou la tromperie à l'égard d'une personne, d'un groupe, d'un pays, de principes ou d'une cause.
Dans le couple et l'amitié, elle commence par des petits mensonges, des grands puis des infidélités.
En politique comme chez les militaires on parle de passage à l'ennemi.
Comment devient-on traître ?
On devient traître en choisissant délibérément de rompre un lien de confiance. Ce choix est généralement motivé par un intérêt personnel, un désir de vengeance ou une nouvelle conviction qui s'oppose à l'ancienne.
La trahison implique souvent simultanément l'abandon d'une idéologie et d'un groupe, d'un proche ou d'un partenaire au profit de nouvelles convictions et alliances. Les raisons qui poussent à trahir sont multiples.
Il y a parfois une volonté de maîtrise ou d'émancipation. Certains trahissent pour avoir le contrôle du jeu et dominer une situation.
Les trahisons amoureuses ou amicales sont souvent dues à l'ennui, aux crises de la quarantaine ou à une incapacité perçue à quitter le partenaire.
On trahit aussi par rancœur, vengeance ou jalousie.
Les trahisons amoureuses ou amicales sont souvent dues à l'ennui, aux crises de la quarantaine ou à une incapacité perçue à quitter le partenaire. On trahit aussi par rancœur, vengeance ou jalousie.
En politique, le traître agit le plus souvent par conviction profonde que sa nouvelle position est meilleure pour lui-même.
Il prétend découvrir une nouvelle « lucidité » supérieure faisant passer sa nouvelle cause avant toute loyauté antérieure. Il peut aussi prétendre ou même penser que son groupe ou sa cause l’ont bien trahi avant…
Il peut aussi proclamer sa fatigue, qu’il en a assez fait…
Certaines personnalités politiques ont besoin de confirmer leur « valeur » par des séductions et des mensonges répétés.
Parfois, on aboutit à la trahison par une sorte de glissade qui commence par les petits arrangements, les petites concessions puis les grandes et quand le chemin du retour devient impossible, on devient traitre. Il y a tout un champ sémantique qui accompagne cette lâche chute.
La trahison est une reconfiguration des relations sociales où une défection est sanctionnée comme un crime ou une faute.
Dans leur essai « Traîtres. Nouvelle histoire de l’infamie », Vincent Haegele et Franck Favier démontrent que les traitres sont rarement des stratèges. Ce sont plutôt des pauvres types ayant accumulé les erreurs, lâchetés, échecs et humiliations.
Les auteurs y font le portrait d’une quinzaine de grands et célèbres « traîtres » du XVe au XXe siècle. Leurs aventures parfois rocambolesques trouvent une conclusion souvent tragique.
A travers ces portraits, les traitres sont souvent des individus aux choix erronés, poussés par la peur, l'ambition ou des circonstances extrêmes.
Pour eux, l'infamie de la trahison est réinterrogée comme un phénomène social et historique, influencé par les contextes politiques, culturels et moraux. Ils révèlent la complexité humaine derrière l’acte de trahir.
La trahison dans la littérature Maghrébine
Dans la littérature maghrébine, la trahison est liée aux questions identitaires, à la colonisation, et enfin aux secrets de famille.
Elle se manifeste comme une rupture, mal venue, avec les traditions, un exil, ou une infidélité à la langue, explorant les méandres de l'âme humaine face à des choix chimériques.
La trahison politique est souvent explorée dans le contexte du colonialisme, elle concerne la rupture avec les siens ou la collaboration. Kamel Daoud interroge la trahison comme un acte de libération.
Dans son essai « Il faut parfois trahir » (2025), il théorise la trahison comme acte libérateur nécessaire, une rupture avec l'immobilisme, les dogmes dominants…
Pour Daoud, trahir serait un élan vers l'universalité, une traduction du monde, et l'écriture est la seule fidélité qu'il revendique.
Myriam Jebbor, dans son roman familial, « La trahison » aborde la trahison comme rupture de l'équilibre intime par les silences, les secrets et la désobéissance aux normes sociales.
L'écriture dans la langue du colonisateur était, et est encore, perçue par certains comme une trahison à la langue arabe, au groupe. C’est un dilemme récurrent, que l’on retrouve, par exemple, dans le destin tragique de personnages de Malek Haddad (1927-1978).
Son œuvre incarne le déchirement de l'écrivain francophone, vivant l'usage du français comme une « trahison » de sa langue maternelle, une sorte d’exil intérieur.
Pour lui, la langue de l'ennemi colonisateur est un outil indispensable mais aliénant, conduisant à un "suicide littéraire"…
Dans l’incertitude la trahison est d’or
Dans le monde d’incertitudes et d’opportunités qui se dessine, la trahison se traduira de plus en plus d’abord par l’inaction par peur : l’incertitude sera une excuse.
On constatera la recrudescence de l’opportunisme sauvage : Plus ça bouge plus la loyauté devient négociable.
Le silence calculé sera (s’il n’est déjà) de règle, ne pas s’engager évite de se tremper de camp…
En géopolitique, on risque d’assister à des renversements d’alliance express pour des raisons de sécurité, de marché ou d’énergie…La fidélité deviendrait chère.
On assisterait aussi à la pratique des doubles-jeux stratégiques, du « hedging ». Les chantages aux ressources critiques seraient une arme courante.
La trahison du partenaire faible ou affaibli ne serait plus une exception…