De « Marikane *» à « Nass El Ghiwane » : itinéraire de l’art marocain entre fascination et conscience collective

De « Marikane *» à « Nass El Ghiwane » : itinéraire de l’art marocain entre fascination et conscience collective

Avant que les historiens ne consignent les mutations du Maroc contemporain, la chanson avait déjà ouvert ses carnets secrets et devancé tous les récits pour investir le cœur de la scène

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De « Marikane » à Nass El Ghiwane, Abdelfettah Lahjomri retrace le rôle de la chanson dans la lecture des mutations du Maroc contemporain, en montrant comment Houcine Slaoui a saisi les premiers signes de la modernité à travers les transformations du quotidien, avant que les Ghiwane ne portent une parole collective plus ancrée dans la conscience sociale, entre fascination pour le nouveau et interrogation sur ses effets.

Abdelfettah Lahjomri

Avant que les historiens ne consignent les mutations du Maroc contemporain, la chanson avait déjà ouvert ses carnets secrets et devancé tous les récits pour investir le cœur de la scène. Elle a parcouru les ruelles, franchi les seuils des maisons et extrait, des tremblements de voix, des vérités que les archives n’ont pas su saisir. C’est dans cet élan que Houcine Slaoui s’est imposé comme un regard populaire lucide, observant la modernité avancer avec une ruse légère, révélant à la fois son éclat séduisant et son inquiétude latente. Puis sont venus Nass El Ghiwane, comme un frisson collectif secouant la conscience marocaine, arrachant sa voix à l’étreinte du silence lorsque l’étau se resserrait sur l’âme. Entre Slaoui, qui suivait à la trace une société changeant de visage à toute vitesse, et les Ghiwane, qui ont plongé dans la blessure elle-même pour raviver la braise du questionnement, s’est dévoilé un moment rare où l’art s’est élevé au-dessus du superflu, a dépassé l’ornement, et s’est montré plus éloquent que les discours pour dire ce qui se jouait réellement.

Quand Houcine Slaoui chantait la modernité

À une époque où l’on racontait encore la chanson avant de la chanter, Houcine Slaoui a tracé son chemin à partir des fissures de la mémoire nationale, et non des ondes radiophoniques. « Marikane »* n’était pas une chanson sur un pays lointain, mais un miroir incliné tendu au Maroc, où il se voyait confronté à une modernité qu’il n’avait pas encore assimilée, lui adressant un sourire léger traversé de doute. « Marikan » parle de l’Amérique géographique, mais aussi de l’Amérique du désir : celui de sortir de l’habitude, de la pauvreté, de la répétition quotidienne qui se ressemble chaque matin. Mais elle porte aussi une ironie subtile, comme si Slaoui murmurait : comment courir vers une image sans savoir si elle est notre reflet ou notre entrave ?

Dans sa voix, il n’y a ni fascination totale ni rejet absolu. Il ouvre un troisième espace, que seul l’art ose explorer : celui où l’on peut rire du rêve en train de se former. Slaoui saisit « Marikane » comme une épreuve pour la conscience marocaine, oscillant entre le caftan et le costume, entre le zajal et un rythme de jazz encore étranger. La chanson devient alors un voyage intérieur, celui où l’individu se découvre étranger à sa propre langue tout en restant chez lui. Comme si « Marikane » ne se situait pas ailleurs, mais commençait au moment même où l’on imite ce que l’on ne comprend pas entièrement.

La promesse et l’égarement

C’est là que surgit la contradiction qui rapproche l’œuvre d’une sagesse populaire déguisée : plus « Marikane » apparaît comme une promesse de salut, plus elle porte en elle la possibilité de l’égarement. La modernité est-elle une porte ouverte ou un miroir trompeur ? Slaoui ne tranche pas. Il laisse la chanson circuler dans la rue, observer les passants qui rêvent sans percevoir qu’ils sont déjà devenus partie intégrante de ce rêve. « Marikane » se transforme ainsi en question existentielle : sommes-nous allés vers cet ailleurs imaginaire, ou est-ce cet ailleurs qui est venu à nous sous la forme d’une chanson ?

Dans cette perspective, « Marikane » devient une illusion visuelle : tout y précède le regard, tout y brille au-delà de ce que les sens connaissent, s’éloignant d’un imaginaire façonné dans les ruelles de la médina au point de provoquer un léger tremblement dans la conscience. Slaoui ne rejette pas cette image, mais ne la sacralise pas non plus. Il la suspend entre morale et réflexion, comme une expérience dont la sagesse n’est pas encore achevée.

Une modernité en formation

La chanson saisit un moment singulier de l’histoire culturelle marocaine : celui où la radio façonnait l’image du monde, et où le récit dessinait ses contours avant même que l’image ne s’impose. « Marikane » n’apparaît donc pas comme une simple géographie politique, mais comme une forme de mythe moderne, forgé dans l’imaginaire collectif avant de s’inscrire sur les cartes. Elle promet une autre vie possible, mais en dissimule le coût réel, n’offrant à l’auditeur que son premier éclat.

Plus profondément encore, la chanson met l’identité à l’épreuve. La question n’est plus de savoir s’il faut partir, mais ce que l’on devient en arrivant. L’être demeure-t-il le même lorsqu’il change d’outils, de rythme, de vêtements, et même de manière de se taire ? Ou bien chaque transformation extérieure agit-elle en profondeur, remodelant l’âme à notre insu ?

Dans « Marikane », Houcine Slaoui ne livre pas de simples paroles sur une époque en mutation. Il déploie une scène sociale traversée de mouvement, de surprise et de déséquilibre. Dès les premières notes, on perçoit un monde familier en train de se défaire sous les yeux de ceux qui l’habitent, tandis qu’un nouveau rythme s’infiltre dans les ruelles, les maisons et les marchés sans prévenir. Slaoui capte le changement au moment précis où il advient, et c’est de cette hésitation même que la chanson tire sa tension profonde : elle écoute ce qui se fissure à l’intérieur, chaque fois que l’on croit se rapprocher d’une vie plus brillante.

Les signes du changement dans les détails du quotidien

Dans « Marikane », Houcine Slaoui choisit les plus infimes détails pour révéler les transformations les plus profondes. Il ne s’exprime pas dans un langage abstrait, mais dispose devant nous des objets concrets : le chewing-gum, le cigare, le rhum, le dollar, et des expressions comme « OK » et « bye-bye ». Par ces touches précises, la chanson devient une scène vivante où l’on entend les sons, où l’on voit les tenues, où l’on perçoit l’évolution des goûts, du langage et des comportements. Slaoui sait que le temps change lorsque la tonalité des voix se modifie, lorsque les objets nouveaux brillent dans les regards, et lorsque les individus commencent à imiter ce qui leur était étranger la veille.

Il ne prononce pas de discours et ne commente pas depuis une position surplombante. Il observe la société de l’intérieur et en saisit les paradoxes avec une légèreté apparente qui dissimule une inquiétude réelle. Les références au vêtement, à l’apparence, à la langue et aux relations deviennent ainsi des indices rapides d’un déséquilibre plus profond. Tout, dans la chanson, suggère que les critères de beauté, de distinction et d’admiration ont été redéfinis. « Marikane » dépasse alors le simple cadre de la chanson pour devenir bien plus qu’un regard ironique sur une période passagère. Slaoui a capté un moment social à son point de tension maximale, l’a transformé en un texte vibrant d’images, de rythme et d’intelligence, et lui a donné une durée artistique qui ne s’éteint pas.

Le secret de cette œuvre ne réside-t-il pas dans sa capacité à nous faire voir la société se transformer sous nos yeux, instant après instant ? Comment ne pas être frappé par la manière dont Slaoui, à partir de mots simples et d’objets ordinaires, parvient à restituer l’image d’un temps qui perd son équilibre ancien et se précipite vers un nouveau rythme ? La force de « Marikan » tient précisément à ce qu’elle expose simultanément la confusion, la fascination et l’inquiétude.

Si la chanson est née d’un moment historique précis, elle n’aurait pu traverser le temps sans avoir capté quelque chose de plus profond que l’événement lui-même : ce trouble humain qui surgit chaque fois que la nouveauté s’impose, et que la société se retrouve partagée entre ce qu’elle connaissait et ce qui l’attire désormais.

Les Ghiwane : une question philosophique à voix populaire

Dans les recoins d’une ville qui n’avait pas encore appris l’art du masque, Nass El Ghiwane surgissent de l’ombre comme si une question ancienne retrouvait sa voix. Ils n’étaient pas seulement un groupe musical, mais l’expression d’une prise de conscience collective : celle d’une âme populaire capable de produire sa propre forme de pensée, plus directe, plus sincère, moins prétentieuse. Leur chant semblait surgir des profondeurs, de la mémoire de la terre et du pain.

Lorsque l’un d’eux ouvrait la bouche, il ne donnait pas seulement une voix, il libérait une douleur longtemps enfermée dans les poitrines. C’était un temps où la chanson ne se mesurait pas à son apparat, mais à sa sincérité, à sa capacité à bouleverser et à laisser une empreinte durable. Dans les années 1970, la scène était dépourvue d’ornements, mais riche de sens, dense, presque à la limite du danger. Il n’y avait pas d’éclairages spectaculaires, seulement des visages marqués par la sueur, l’inquiétude et les interrogations.

Les mots circulaient parmi les gens comme des messages discrets : ceux qui les entendaient comprenaient, et ceux qui comprenaient changeaient. Cette époque se distinguait par une forme d’acceptation de sa propre fragilité. Aujourd’hui, tout semble accessible : la qualité du son, la précision de l’image, la multiplicité des plateformes. Mais quelque chose s’est perdu : cette capacité à chanter comme si le monde s’arrêtait pour écouter.

Une conscience collective en mouvement

La singularité des Ghiwane ne tient pas au fait qu’ils chantaient pour les gens, mais qu’ils ont redéfini ce que signifie « les gens ». Ce terme ne désignait plus une foule indistincte, mais une entité porteuse de mémoire, de blessures et d’un langage implicite qui ne s’inscrit pas dans les livres, mais dans les voix.

La chanson devenait à la fois mélodie et outil d’impact, reflétant la réalité tout en la mettant à l’épreuve pour en révéler les fissures. Comme s’ils avaient compris que la vérité ne se dévoile pas en la décrivant, mais en la déstabilisant. Leur travail dépassait le cadre artistique pour toucher à la conscience, celle d’un individu qui, même sans instruction, perçoit intuitivement que quelque chose ne va pas.

Les années 1970 ne relevaient pas seulement d’une époque musicale, mais d’une expérience existentielle. Les paroles ne se contentaient pas d’être entendues, elles habitaient l’auditeur. Aujourd’hui, l’écoute est devenue abondante mais rarement attentive. L’art se produit rapidement, mais perd le temps nécessaire à la construction du sens. L’Ghiwane, eux, ont pris le temps d’atteindre la profondeur, et la simplicité de se rapprocher d’une forme de permanence.

Ce qui n’était qu’une voix passagère dans un moment troublé s’est transformé en une expression durable, inscrite dans les zones les plus sensibles de l’expérience humaine, là où le pouvoir s’efface et où le temps ne parvient pas à effacer les traces.

Il faut reconnaître à ce public d’avoir compris, sans théorie, que la parole chantée ne cherche pas l’applaudissement, mais une résonance intime. Il a refusé de laisser la chanson isolée, l’a habitée, en est devenu le prolongement, jusqu’à rendre indistincte la frontière entre celui qui chante et celui qui écoute. L’art n’apparaît plus alors comme un luxe, mais comme une manière d’exister. Et la voix, même la plus simple, devient un refuge lorsque le monde se rétrécit.

* Marikan fait référence aux Etats Unis dont l’entrée la plus marquante au Maroc a lieu pendant la Seconde Guerre mondiale, avec l’Operation Torch. En novembre 1942, les forces américaines débarquent à Casablanca, Safi et Mehdia pour chasser les forces liées au régime de Vichy. Cette opération marque une présence militaire importante des États-Unis au Maroc.Après la guerre, les États-Unis maintiennent des bases militaires au Maroc, notamment des bases aériennes stratégiques pendant la guerre froide, jusqu’au début des années 1960, après l’indépendance du pays.