Culture
Des prophètes de la sagesse au commerce de sérénité… contraction de l’esprit et dilatation du coach - Par Abdelfattah Lahjomri
Mel Robbins, très populaire sur les réseaux sociaux et dans les podcasts. Connue pour des méthodes simples et expéditives comme la règle des 5 secondes pour passer à l’action.
À l’heure où le coaching promet des réponses instantanées à la complexité du monde, Abdelfettah Lahjomri s’interroge : comment le monde a-t-il pu tourner avant l’apparition des coachs ? En tout cas pas en rond. Entre ironie et lucidité, il interroge une époque où la sagesse semble réduite à des formules lapidaires, et où la profondeur de la réflexion cède la place à la séduction d’un discours prêt à consommer.

Abdelfattah Lahjomri
Comment l’humanité a-t-elle pu survivre durant tous ces siècles avant l’apparition du coaching ? Et comment Platon, Ibn Khaldoun et René Descartes ont-ils osé gaspiller leur vie à penser, alors que le secret de l’univers entier peut désormais être condensé dans une vidéo d’une minute trente ? Les philosophes étaient-ils réellement à ce point naïfs en croyant que la sagesse exigeait lecture, réflexion et expérience, alors qu’un simple téléphone performant et un bon éclairage auraient suffi ? Et comment les civilisations passées n’ont-elles pas compris que la pauvreté n’est qu’une idée négative, que l’anxiété relève d’un mauvais usage de l’énergie, et que toute l’histoire humaine n’attendait finalement qu’un coach capable de regarder la caméra avec une assurance quasi prophétique ? N’est-il pas étonnant que les problèmes humains les plus complexes se résolvent aujourd’hui non pas dans les universités ni dans les livres, mais lors d’un séminaire express animé par un coach qui n’a jamais rédigé le moindre travail de recherche ?
L’esprit abdique et que le coach prend le relais
Autrefois, lorsque les hommes se perdaient, ils cherchaient un philosophe. Aujourd’hui, la question est définitivement réglée : il suffit d’ouvrir son téléphone pour voir surgir le « coach universel total », expert en tout à la fois : réussite, échec, relations, économie, éducation des enfants, entretien de l’âme, et même agencement des planètes autour de votre ambition personnelle. C’est une étrange entité cognitive capable, en trente secondes, de vous révéler le secret de l’univers, à condition de cliquer d’abord sur « j’aime » et de s’inscrire à la formation premium qui fera de vous, en sept jours à peine, une version améliorée de vous-même — voire de l’humanité entière.
Le plus surprenant est que ce coach ne s’embarrasse pas du doute. Il parle avec une certitude rare, comme si la vérité elle-même avait suivi une formation auprès de lui. Il lève l’index face à la caméra et affirme avec aplomb : « Change ton esprit, ta vie changera », comme si l’histoire n’avait besoin que d’une courte séance de motivation pour résoudre ses crises. Le monde devient alors une scène presque burlesque : les crises économiques se traitent par une formule positive, la complexité de la psyché humaine se résume à un exercice de respiration profonde, et la philosophie, qui a tourmenté les esprits pendant des siècles, se dissout aisément en trois étapes pratiques accompagnées d’une musique de fond inspirante.
L’industrie de la certitude prête à l’emploi
Mais plus étonnant encore que le coach lui-même est le public qui le regarde avec une gratitude sincère. Le monde est fatigué, la vie est complexe, et les individus aspirent à une recette simple, semblable à un café instantané : une cuillère d’espoir, une pincée d’énergie positive et une grande tasse d’illusion réconfortante. C’est ainsi que prospère cette industrie singulière : celle de la vente de certitudes prêtes à l’emploi. Peut-être le plus grand exploit du coach est-il d’avoir convaincu des millions de personnes que la sagesse n’est pas un long chemin fait de doute et d’expérience, mais un abonnement mensuel… avec une remise spéciale pour toute inscription avant minuit.
Le conseil comme substitut à la pensée
Avec le temps, le coach a connu une évolution spectaculaire, au point de devenir une sorte d’entité cognitive surhumaine affranchie des frontières disciplinaires. Le matin, il vous explique les secrets de l’investissement ; l’après-midi, il propose une méthode pour équilibrer les relations conjugales ; le soir, il vous livre les clés de l’illumination spirituelle. C’est un esprit encyclopédique libéré du poids des longues études, de l’ennui des livres et de ces détails autrefois appelés « recherche » ou « investigation ». Dans l’ère du coach, la connaissance s’est considérablement allégée : trois phrases bien construites, quatre mots anglais bien choisis, et l’individu ordinaire mute en génie en devenir.
Le coach ne se contente pas de vous former : il recompose l’univers autour de vous. Il vous affirme avec assurance que l’échec n’est qu’une mauvaise idée dans votre esprit, et que le succès attend simplement que vous changiez votre angle de pensée. Si l’histoire avait écouté ses conseils, elle se serait épargné bien des guerres et des révolutions : il aurait suffi que les dirigeants du monde se réunissent lors d’un atelier intitulé « Comment penser positivement en temps de crise » ; ils en seraient sans doute sortis avec un large sourire et une photo de famille mémorable.
Mais la véritable ingéniosité du coach ne réside pas tant dans son discours que dans son langage magique : des mots qui paraissent profonds mais qui sont en réalité plus légers que des bulles de savon, reçus avec sérieux par le public, comme s’ils constituaient une découverte philosophique équivalente à l’invention du feu.
Cependant, on ne peut nier que le coach a rendu un service éminent à l’humanité : il a libéré les individus de la fatigue de la réflexion prolongée. Il n’est plus nécessaire de lire les philosophes ni de méditer sur la complexité de l’expérience humaine. Il suffit de suivre un direct de dix minutes pour obtenir l’essentiel de la sagesse humaine, avec une promesse supplémentaire : si, après cela, votre vie ne s’améliore pas, le problème ne réside pas dans le conseil… mais dans le fait que vous n’y avez pas cru suffisamment. C’est là que se niche le secret majeur de l’industrie du coaching : la vérité est toujours juste, et c’est la réalité qui a besoin de davantage d’entraînement.
Le coaching comme illusion contemporaine
Un matin ordinaire, de ceux qui ne promettent rien de particulier, j’ai allumé la radio par simple curiosité. Une voix assurée s’est alors glissée dans le haut-parleur, comme si elle venait de découvrir une nouvelle loi de la gravitation. Elle déclara d’un ton solennel : « Bonjour, énergie positive, chers champions… aujourd’hui, nous allons révéler le secret du succès que personne ne vous a jamais dit. » J’ai alors tendu l’oreille : toute l’histoire de l’humanité, des philosophes aux scientifiques, semblait avoir soigneusement dissimulé ce secret, pour qu’il apparaisse enfin dans une émission radiophonique, entre un bulletin de prévention routière et la météo.
Le coach poursuivit son exposé avec une assurance inébranlable. Selon lui, le problème ne réside pas dans le monde, mais dans notre manière de penser. Le chômage ? Une idée négative. L’anxiété ? Un manque de gratitude. Puis il se mit à distribuer ses conseils comme on distribue des bonbons : réveillez-vous tôt, souriez à votre reflet, répétez-vous trois fois que vous êtes formidable. À mesure que l’émission avançait, son ton gagnait en intensité. Mais le moment le plus révélateur survint lorsqu’il ouvrit les lignes téléphoniques aux auditeurs.
Un homme à la voix fatiguée appela, expliquant qu’il avait essayé tous les conseils sans parvenir à se sortir de son désarroi. Le coach lui répondit avec une bienveillance lumineuse : « Mon frère, le problème est que tu ne crois pas suffisamment en toi. » C’est alors que j’ai saisi le génie de cette philosophie : le conseil a toujours raison, et s’il échoue, la faute n’en incombe pas au conseil, mais à votre foi en lui. Une théorie parfaitement close, semblable à un cercle hermétique dans lequel le doute ne peut pénétrer.
La rhétorique du vide
J’ai éteint la radio à la fin de l’émission, partagé entre étonnement et amusement. Je me suis dit que le monde n’avait peut-être pas tant changé depuis l’époque des anciens sages, si ce n’est qu’autrefois, il fallait toute une vie pour formuler une seule phrase profonde, tandis que le coach moderne en énonce mille en une heure… toutes suffisamment profondes pour flotter à la surface de la vérité.
Que reste-t-il alors aux livres, à la pensée, à l’expérience, à cette noble perplexité qui a façonné ce que l’humanité a de plus grand ? Si le coach a réduit le monde à une recette prête à l’emploi, a-t-il réellement sauvé les hommes… ou les a-t-il simplement soulagés de l’effort de penser ? Sommes-nous face à une nouvelle ère de conscience, ou devant un marché élégant qui vend de l’illusion dans des emballages brillants ? Et n’est-il pas, au fond, ironique que la vérité, malgré tout ce vacarme, demeure trop rétive pour être résumée en un slogan, trop dense pour être saisie par un coach qui n’a jamais tenu un livre entre ses mains ?
Réfléchissons… et à la prochaine méditation.