El Maleh et Benjamin, à propos de la figure du conteur - Par Najib Alloui

El Maleh et Benjamin, à propos de la figure du conteur - Par Najib Alloui

« Le Conteur » d’Emond Amrane El Maleh et « Le Narrateur » de Walter Benjamin, des figures richex d’une tradition porteuse de leçons humaines

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À travers une lecture croisée de Walter Benjamin et d’Edmond Amrane El Maleh, Najib Alloui explore la figure du conteur comme dépositaire d’une sagesse orale menacée. Entre tradition marocaine et réflexion philosophique, N. Allioui évoque la puissance d’une parole vivante, humble et artisanale, qui résiste à l’effacement progressif de l’expérience partagée.

Najib Allioui

Voici deux figures qui attirent l’attention du lecteur sur les pouvoirs du conte. Si l’un y a réfléchi de manière pertinente, l’autre en a montré l’intérêt au quotidien. Deux textes, complémentaires, seront ici cités, « Le Narrateur » de Walter Benjamin[i] et « Le Conteur » d’Emond Amrane El Maleh[ii].

Faisant partie des textes constitutifs d’Abner Abounour, « Le conteur » est une illustration concrète de la civilisation marocaine, riche d’une tradition millénaire et porteuse de leçons humaines. Rappelons au commencement la petite légende d’un homme sage, Si Abdeslam El Ouacini. Il connaissait par cœur les soixante parties (hizb) du Coran et un bel avenir d’homme de religion l’attendait probablement. Or, un jour noir, ou peut-être blanc, sait-on jamais, a décidé autrement de son destin, et ce à cause d’une gifle. A titre de punition, le fqih l’a donc giflé, ce à quoi se refusa Si Abdeslam, dont la réponse a été immédiate et qui a consisté à en mordre le pouce. On l’aura bien compris, par cet acte, l’enfant rebelle signa ainsi son adieu à l’école coranique.

Devenu maçon, le rebelle porte en lui les germes d’un ”esprit frondeur“ se manifestant dans un humour remarquablement enrichi par un art de conter, trouvant son substrat dans une tradition marocaine de légendes plurielles. Au ton humoristique s’ajoute le sourire dont sort quelque chose d’à la fois magique et subtil. S’il est révélateur de la vieillesse, ”mémorial d’une jeunesse passée…“, de la perte des dents, il n’empêche qu’il n’y a ”rien du mordant de son esprit“.

Mais restons à la magie du sourire, à son caractère étrange, c’est-à-dire beau, ainsi que le souligne cette phrase de Pavese dans Le métier de vivre, reprise par E. A. El Maleh, l’auteur du texte « Le conteur », « There is no excellent beauty that has not some strangeness », qu’il commente de la manière suivante :

« l’étrangeté, on ne sait trop comment accorder une certaine beauté à ce sourire, peut-être parce que la grandeur d’une vie rude, accordée à la nature, toute tournée vers la sage patience de vivre, l’ascèse d’un rêve infini, perce là, refusant l’artifice trompeur d’un dentier civilisé ».

Si Abdeslam a le talent du conteur, à l’image des autres talentueux personnages créés par E. A. El Maleh, souvent doués d’humour, de pauvreté absolue et d’une forme d’ascèse. L’art de vivre, la sagesse, l’art, la science également reviennent d’après lui à l’effort fourni par les gens modestes, et il n’y a point de créativité qui ne trouve ses soubassements dans l’humilité. Par le conte, simple, dit par un homme humble, parce qu’il est pauvre d’instinct, l’imagination ouvre ses portes à quiconque passionné par la finesse d’une parole intuitive jetée ”aux quatre vents !

L’art de conter est marocain. Si Abdeslam en donna l’exemple concret, c’est un artiste spontané, dont la technique mise en œuvre est due à manier, comme on manierait la cire, habilement une parole on ne peut plus libre, sans murs: « Où trouver des murs en cet espace ouvert, des murs enserrant la parole, lui donnant corps et présence, lui offrant un lieu propre à sa germination, à l’écho de qui l’accueille et l’écoute ? ».

Le sourire n’abandonne plus jamais Si Abdeslam, le sourire expérimenté. E. A. El Maleh a ceci de distinctif qu’il est un liseur de signes, et le sourire est un langage à lire. S’il fait acte du style singulier de Si Abdeslam, il n’en est pas moins qu’il demeure sa manière de jauger l’attention de l’auditoire et d’évaluer ses effets de surprise. Ce que cherche à vrai dire Si Abdeslam en racontant son récit, c’est de provoquer la stupeur de ceux qui l’écoutent, à la manière des oulama et des dignitaires du royaume abasourdis devant leur maître tout puissant exigeant d’eux une réponse dans trois jours et trois nuits à l’énigme se cachant dans le chant du « maqrash » (bouilloire) quand il se met à bouillir. 

La parole non calculée, ouvrant ses portes aux plus spontanés, aux conteurs des plus pauvres, sans que la moindre petite chose ne vienne peser sur elle : « La parole dans le couronnement de son utopie, sans lieu, sans attache, sur la crête de son propre instant, je savais qu’aucun artifice ne parviendrait à la restituer dans le bel et vierge élan de sa naissance, dans l’éclat de ses pouvoirs, de ses dons de vie ».

D’une certaine manière, la surprise devient doublement surprenante, étant donné que Si Abdeslam est un fin conteur. Si les visages de l’assemblée témoignent déjà de leur grande impatience, Si Abdeslam, lui, ne cherche qu’à créer plus de stupeur. Il raconte sans rien expliquer. Le père puissant s’effondrant, à force d’être accablé par le manque de satisfaction, c’est, pour inattendu que cela puisse paraître, sa petite fille qui trouva la réponse : « O père infiniment respecté, cette énigme est un jeu d’enfant. La bouilloire gazouille et l’on peut entendre qu’elle dit faire remonter vers le ciel l’eau tombée sur terre, cette eau qui a fait pousser le bois alimentant le feu dont elle se chauffe ». La suite est à venir, Si Abdeslam interrompt ainsi son récit car il doit assurer d’autres tâches, sachant bien qu’il est maçon aussi.

A lire ce court texte, on ne peut perdre de vue le conteur tel que l’aborde Walter Benjamin. Ce texte écrit sous le titre Der Erzâhler (1936), traduit généralement par Le Conteur, que Benjamin traduit lui-même par Le Narrateur en 1939, quand il en a donné une version française, ce texte donc fait largement écho au texte d’E. A. El Maleh, ce qui ne devrait pas nous étonner, puisque ce dernier recommande lui-même la lecture de Benjamin dans son Jean Genet : « Lisez Benjamin, sans lui, rien n’est possible ! » Qu’est-ce donc au juste que le narrateur ?

Une qualité de plus en plus rare, une faculté devenue un défaut du moment, se traduisant dans l’inaptitude à échanger ce que nous avons de plus cher, c’est-à-dire, nos expériences humaines. Benjamin écrit dans cet ordre d’idée : « L’expérience transmise oralement est la source où tous les narrateurs ont puisé ».

C’est dire que le narrateur a le don de raconter oralement ses expériences et les expériences des autres. Le conteur dit le juste. C’est pourquoi le travail du conteur ne dépend pas de ce qu’on est, ou non, passé par une formation scolaire, car c’est un art que l’on apprend au quotidien. Cela demeure, de même, la spécificité des grands orateurs qui ont marqué les siècles. Par conséquent, cet art de narrer est en déclin du moment que la vérité disparait.

D’autre part, la fin de la narration, pour paradoxal que cela puisse paraître, c’est le roman qui en serait responsable. Selon Benjamin, c’est au début des Temps modernes que l’on assiste à la chute de la narration au profit du roman. Toute la différence entre les deux s’explique par l’écrit. Alors que le romancier a besoin du livre, le narrateur n’en a cure. C’est que le roman interdirait l’épanouissement de la parole vive, orale, créative et spontanée : « Ce qui oppose le roman à toute autre forme de prose et avant tout à la narration, c’est qu’il ne procède pas de la tradition orale ni ne saurait la rejoindre ».

Si Abdeslam est ainsi l’intermédiaire humble de la tradition orale marocaine, il en est le passeur. Cela rappelle une Femme, une mère, autre texte d’E. A. El Maleh, dont la sagesse de la mère émane de ce que lui transmet sa ville, Assilah, Azaîlah, pour parler comme les autochtones.

Le conteur Si Abdeslam souscrit pleinement au raisonnement de Benjamin. Un clin d’œil de plus au fameux concept d’aura signifiant tout ce qui reste et survit d’un passé perdu. Si Abdeslam est l’homme auratique, au sens étymologique du terme, à même de préserver la brise et le souffle qui ne sont que de passage.

Mieux encore, la tâche du narrateur est moins d’expliquer que de faire débarrasser son récit de toute explication. Si Abdeslam narre avec précision son récit sans pour autant lui apporter d’explication, en laissant libre cours à ceux qui l’écoutent de l’interpréter comme on voudra. La narration a pour objectif d’exciter plus d’étonnement et de réflexion.

D’après Benjamin, l’art de narrer reste à l’origine artisanal, un métier, au sens où en parlerait Nicolas Leskov, cet écrivain véridique, comme dit de lui Tolstoi, doué du talent de la narration, d’autant qu’il est le premier à avoir dénoncé « l’insuffisance du progrès économique ». Il en va ainsi de Paul Valéry qui a évoqué la dimension spirituelle issue de la narration que l’homme de jadis exprimait avec une subtilité parfaite dans les enluminures, les pierres polies, les peintures et tous les arts nécessitant le travail de la main, à leur tête, l’artisanat.  

Enfin, force est de constater que les mots du narrateur, de l’artisan, établissent un rapport étroit entre l’âme, l’œil et la main, « rapport de collaboration qui détermine toute activité artisanale », ajoute Benjamin. Cette relation étroite entre les trois éléments émane de l’artisanat, où la narration s’accompagne de magie, de mysticisme et de gestes manuels.

Le dernier mot revient à Benjamin :

« Vu sous cet angle le narrateur se range parmi les sages et les maîtres. Il est de bon conseil - non pas comme le proverbe : pour quelques cas, mais comme le sage : pour tous les cas. Car il est en son pouvoir de s’appuyer sur toute une vie. (Et cette vie ne contient pas seulement sa propre expérience, mais aussi une bonne part de l’expérience d’autrui. Le narrateur assimile à sa connaissance la plus intime ce qu’il a appris par ouïe dire.) Son talent, c’est de pouvoir narrer la vie, sa haute fonction de la pouvoir narrer d’un bout à l’autre. Le narrateur, c’est l’homme qui pourrait laisser la mèche de sa vie se consumer tout entière à la douce flamme de sa narration […] Si l’on se tait, ce n’est pas seulement pour l’entendre, mais aussi un peu parce qu’il est là. Le narrateur est l’image en laquelle le juste se retrouve lui-même ».

Najib Allioui, agrégé de Lettres modernes et docteur en Sciences du langage. Maroc.

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[i] Traduit par Maryse de Gandillac et Pierre Rusch, réédité dans Écrits français, Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, pp. 264-298.

[ii] In Abner Abounour, Grenoble, La pensée sauvage, 1995.