Culture
En 1992, Trump déjà dans « La controverse de Valladolid » de J.C. Carrière - Par Dr Samir Belahsen
Dans « La controverse de Valladolid » , J-C Carrière oppose à Valladolid en Espagne deux théologiens en 1550 sur le statut des Indiens d'Amérique. Tout en reconnaissant l'humanité des Indiens, elle ouvrait la voie à une page des plus sombres de l’histoire de l’humanité : l'esclavage africain.
Dans cette lecture croisée entre littérature, histoire et actualité géopolitique, Samir Belahsen revisite « La controverse de Valladolid » de Jean-Claude Carrière comme une matrice symbolique des logiques impériales contemporaines. En mettant en parallèle le débat théologique du XVIe siècle et les formes modernes de domination politique, il interroge la permanence des justifications morales du pouvoir, la mutation des discours impérialistes et la place centrale de la parole comme instrument de légitimation et de contrainte.

Samir Belahsen
« Ma propre moralité. Mon propre esprit. C'est la seule chose qui puisse m'arrêter. »
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Trump
« L'impérialisme est une négation de Dieu. Elle fait des actes impies au nom de Dieu. »
Gandhi (1869 - 1948)
Jean-Claude Carrière, (1931-2021) est un écrivain prolifique, un immense scénariste, parolier, traducteur, metteur en scène et acteur français.
Son œuvre riche se partage entre le cinéma, le théâtre et la littérature mais l’essentiel de son apport est qu’il a toujours su tisser des ponts par ses multiples adaptations, tant pour le théâtre que pour le cinéma ou la télévision.
Pour le cinéma, il écrit les scénarios de plusieurs films, notamment de Philipe Garrel : « L'Ombre des femmes » en 2015, « L'Amant d'un jour » en 2017 ou encore « Le Sel des larmes » en 2020 …
Il avait aussi réalisé en début de carrière trois court-métrages.
Parmi ses livres on citera : « Conversations sur l'invisible », co-signé avec Michel Cassé (1988) ; « La Force du bouddhisme », co-signé avec Tenzin Gyatso, 14ème dalaï-lama (1994) ; « Le Dictionnaire des révélations historiques et contemporaines » (1999) ; « Les Années d'utopie 1968-1969 » (2003) et « Croyance : réflexions sur cette "certitude sans preuve" »( 2015). Passionné par Tchékhov et par son intérêt pour la condition humaine, la fin des mondes (féodaux pour Tchekhov et symboliques chez Carrière), il a traduit et mis en scène plusieurs de ses œuvres : "La Cerisaie", "La Mouette", "Oncle Vania", "Les Trois Sœurs"…
La controverse
Dans « La controverse de Valladolid » 1992, Jean-Claude Carrière oppose à Valladolid en Espagne deux théologiens en 1550 sur le statut des Indiens d'Amérique.
Humains égaux de l’homme blanc ou bien inférieurs et justifiant l'esclavage ?
Publié en 1992, le roman tente de reconstituer le débat organisé par Charles Quint (1500-1558) pour trancher la légitimité de la conquête espagnole.
Charles Quint avait été élu empereur en 1519 sous le nom de Charles V, il était le monarque européen le plus puissant.
L'œuvre reproduit les arguments rhétoriques et moraux qui avaient mené à une décision aussi grave qu’ambiguë.
Tout en reconnaissant l'humanité des Indiens, elle ouvrait la voie à une page des plus sombres de l’histoire de l’humanité : l'esclavage africain.
On est au milieu du XVI -ème siècle au couvent de Valladolid, Bartolomé de Las Casas défend l'humanité des Indiens, dénonçant les atrocités coloniales observées le long de son expérience en Amérique.
Juan Ginés de Sepúlveda infère de leur barbarie, il argue des sacrifices humains et de l’idolâtrie pour justifier la conversion forcée des indigènes, s'appuyant sur Aristote.
Dans « la Politique », Aristote avait développé une théorie de « Hiérarchie naturelle » qui veut que certains humains, sont d’une nature inférieure, ils manquent de raison complète et sont prédestinés à être gouvernés comme des esclaves par les plus sages, et ce pour leur propre bien.
Sepúlveda, le théologien, se réfère à Aristote en transposant cette théorie aux Amérindiens, « barbares et inférieurs en raison de leurs pratiques comprenant les sacrifices humains et le cannibalisme. »
Il accuse Las Casas d'hypocrisie et rappelle la guerre sainte contre les païens, les cannibales et les sodomites.
Des colons intéressés témoignent en faveur de Sepúlveda, pour renforcer ses accusations de barbarie.
Le verdict
Après avoir examiné une famille indigène, père, mère et enfant ; le cardinal Roncieri décidera que les « Indiens » sont fils de Dieu, sont bien dotés d'une âme, ils doivent être libres et dignement traités. Pour compenser les pertes économiques et faire face à la pénurie de main-d'œuvre, il propose des esclaves africains.
Les Tensions entre les débatteurs avaient culminé sur l'effet économique d'une humanité reconnue des Amérindiens.
Déçu, mais visionnaire, Las Casas proteste, il comprend déjà l'ironie d'une victoire morale au prix d'une nouvelle injustice criminelle.
Dans ce récit quasi-théâtral, J.C. Carrière alterne discours rhétoriques et révélations dramatiques.
Il réécrit la scène telle qu'il l’a imaginé, telle qu’elle aurait pu se dérouler en respectant les faits historiques.
A travers cette œuvre, J.C. Carrière interroge la définition de l'humanité à travers la raison, l'âme et la civilisation. Il questionne l'ethnocentrisme européen face à l'altérité.
En dévoilant l’opposition entre la rhétorique enthousiaste de Las Casas et la logique froide de Sepúlveda, il révèle en fait les oppositions entre morale chrétienne, pouvoir politique et intérêts économiques.
J.C. Carrière dénonce clairement la realpolitik du verdict, la reconnaissance des droits des indigènes Amérindiens a produit paradoxalement le pire : la traite atlantique.
Si les velléités colonialistes et expansionnistes se sont toujours habillées de morale, d’éthique ou de religion, on peut remarquer, cinq siècles après, l’évolution de la forme. Au XXIème siècle plus de débat, juste des tweets qui annoncent et expliquent.
Au XXIème siècle, « l’empereur le plus puissant » a pu annoncer : « Ma propre moralité. Mon propre esprit. C'est la seule chose qui puisse m’arrêter. »