FICAK 2026 : mémoire, marginalisation et humanisme, l’Afrique raconte ses réalités

FICAK 2026 : mémoire, marginalisation et humanisme, l’Afrique raconte ses réalités

The Settlement du réalisateur égyptien Mohamed Rashad propose une immersion dans les réalités sociales des quartiers populaires d’Alexandrie.

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La compétition officielle des longs métrages de la 26e édition du Festival international du cinéma africain de Khouribga (FICAK) a mis à l’honneur deux œuvres aux univers distincts mais complémentaires. Le film sénégalais La mémoire du manguier  de Nicolas Sawolo Cissé et le long métrage égyptien The Settlement de Mohamed Rashad explorent, chacun à leur manière, les fractures sociales, les liens familiaux et les valeurs humaines au cœur des sociétés africaines contemporaines.

L’humanisme au cœur de « La mémoire du manguier »

Présenté dans le cadre de la compétition officielle, « La mémoire du manguier » plonge le spectateur dans un quartier populaire sénégalais surnommé la « Cité Imbécile », un espace marqué par la précarité, les tensions sociales mais aussi par des élans de solidarité qui structurent la vie collective.

Le récit suit l’imam Habibi, figure respectée de la communauté, dont le quotidien bascule lorsqu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer. À mesure que sa mémoire s’efface, les relations qu’il entretient avec sa famille, les habitants du quartier et les membres de sa communauté se transforment. Face à lui se dessinent différentes attitudes : l’incompréhension, la méfiance, le soutien et l’entraide. Parmi les personnes qui l’accompagnent figure Sarah, une jeune médecin engagée au service des habitants.

À travers cette histoire, le réalisateur sénégalais Nicolas Sawolo Cissé développe une réflexion sur la transmission, la foi, la fragilité humaine et la solidarité. Le film interroge également la place de l’individu dans une société confrontée à de multiples défis sociaux et économiques.

Présent à Khouribga, le cinéaste a expliqué avoir voulu aborder la question religieuse sous l’angle de la tolérance, dans un contexte international où les formes d’intolérance et de radicalisation continuent d’alimenter les tensions. Le choix d’un imam comme personnage principal répond à cette volonté de proposer une lecture humaniste de la religion, fondée sur l’ouverture à l’autre et le vivre-ensemble.

Pour Nicolas Sawolo Cissé, son œuvre relève avant tout de ce qu’il appelle la « catégorie humaine ». Au-delà des appartenances religieuses ou sociales, le film défend l’idée que l’être humain demeure le premier soutien de son semblable. Une conviction qui traverse l’ensemble du récit et qui s’inscrit dans les traditions de solidarité profondément ancrées dans de nombreuses sociétés africaines.

Un hommage au cinéma sénégalais et à sa relève

À travers « La mémoire du manguier », le réalisateur s’inscrit également dans l’héritage du cinéma sénégalais, l’un des plus influents du continent africain. Il a salué l’apport de figures majeures comme Ousmane Sembène et Djibril Diop Mambéty, tout en mettant en avant l’émergence d’une nouvelle génération de créateurs.

Selon lui, cette jeunesse constitue l’une des principales forces du cinéma sénégalais actuel et représente un facteur essentiel de renouvellement des récits, des formes et des regards portés sur les réalités africaines.

Le cinéaste a toutefois rappelé que le secteur continue de faire face à des difficultés structurelles, notamment en matière de financement et de diffusion. Il a plaidé pour une place plus importante accordée à la culture dans les politiques publiques africaines et appelé à une réflexion collective sur les transformations engendrées par les plateformes numériques et l’intelligence artificielle.

L’acteur sénégalais Ibrahima M’baye Thié, qui incarne l’imam Habibi, a souligné que son personnage porte une vision ouverte de la religion fondée sur la bienveillance, la tolérance et la pureté intérieure. Recruté peu avant le début du tournage pour reprendre le rôle principal, il dit avoir été séduit par la dimension poétique du scénario et par son message profondément humaniste.

L’actrice Rokhaya Niang, interprète de l’épouse de l’imam, a mis en avant le rôle central joué par les femmes dans l’accompagnement des personnes malades et dans la préservation des équilibres familiaux. Elle estime que le film aborde avec sensibilité la maladie d’Alzheimer tout en valorisant les liens de solidarité qui permettent d’affronter les épreuves.

L’actrice a également salué la progression de la présence féminine dans le cinéma africain, aussi bien devant que derrière la caméra, notamment dans les métiers techniques et la réalisation.

The Settlement  : chronique d’une marginalisation ordinaire

Autre film marquant de cette journée, The Settlement  du réalisateur égyptien Mohamed Rashad propose une immersion dans les réalités sociales des quartiers populaires d’Alexandrie.

Premier long métrage de fiction du cinéaste, l’œuvre suit Hossam, 23 ans, et son jeune frère Maro, âgé de 12 ans. Après la mort de leur père dans un accident du travail, les deux frères reçoivent une proposition inattendue : l’usine où travaillait leur père leur offre un emploi en échange de l’abandon de toute poursuite judiciaire.

Cette offre, qui semble d’abord représenter une opportunité, les conduit progressivement à s’interroger sur les circonstances réelles du décès de leur père. Au fil du récit, le film dévoile les mécanismes de domination, les inégalités sociales et les formes d’exploitation auxquelles sont confrontés les habitants des milieux populaires.

Mohamed Rashad a expliqué avoir souhaité montrer une autre image d’Alexandrie, loin des représentations habituelles associées à la ville méditerranéenne. Dans son film, la mer, symbole emblématique de la cité, disparaît presque totalement du paysage pour laisser place aux quartiers industriels et aux espaces de relégation sociale.

Le titre même du film possède une forte portée symbolique. « The Settlement » est le nom réel d’un quartier industriel d’Alexandrie. Historiquement, cette appellation renvoie à un lieu destiné à accueillir les personnes atteintes de la lèpre, tenues à l’écart des centres urbains. Pour le réalisateur, cette référence traduit l’idée d’isolement et de marginalisation qui traverse l’ensemble de l’œuvre.

Entre réalisme social et nouveaux défis du cinéma africain

Mohamed Rashad inscrit son film dans la tradition du cinéma réaliste tout en intégrant des éléments de suspense autour de la quête de vérité menée par les deux frères. L’enquête progressive sur les circonstances du décès paternel sert ainsi de fil conducteur à une réflexion plus large sur la précarité, les rapports de pouvoir et les fractures sociales.

Le réalisateur estime que les mutations liées au numérique transforment profondément l’industrie cinématographique mondiale, même s’il juge encore prématuré d’en mesurer pleinement les effets. Il observe toutefois que le cinéma arabe et africain bénéficie aujourd’hui d’une visibilité croissante dans les grands festivals internationaux.

Selon lui, cette dynamique pourrait encourager les plateformes numériques à investir davantage dans les productions du continent. Une évolution qu’il suit avec intérêt alors que « The Settlement » entame lui-même son parcours sur ces nouveaux circuits de diffusion.

La projection du film à Khouribga constitue pour le cinéaste une étape importante. Il s’est dit particulièrement heureux de présenter son œuvre au public marocain, saluant la vitalité du cinéma marocain et le travail de nombreux réalisateurs du Royaume.

Produit par Hala Lotfy, « The Settlement » réunit à l’écran Adham Shukr, Zeyad Islam, Hamady Abd El Khaleh et Emad Ghoneim.

Un festival tourné vers les mutations du cinéma africain

Cette journée du FICAK a également été marquée par la projection du film camerounais « Le goût du vin de palme » ainsi que des courts métrages « Ratures » du Bénin, « Amina’s Song » d’Égypte et « Beyond Her Soul » de Tunisie.

Placée sous le thème « Entre streaming et rêve : le dilemme africain », la 26e édition du Festival international du cinéma africain de Khouribga se poursuit jusqu’au 6 juin. Cinéastes, producteurs, critiques et professionnels venus de plusieurs pays du continent y débattent des enjeux de financement, de diffusion et de transformation numérique qui redessinent aujourd’hui l’avenir du cinéma africain.

À travers des œuvres comme « La mémoire du manguier » et « The Settlement », le festival confirme son rôle de vitrine des récits africains contemporains, entre questionnements sociaux, mémoire collective et quête d’humanité.

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