Culture
Ibrahim Nasrallah : Le roman comme gardien de la mémoire du monde - Par NIzar Lafraoui
Lorsque les grands-mères ne sont plus en mesure de conter des histoires, le roman devient le recueil universel et le gardien de la mémoire. "Les romanciers sont les dernières grands-mères du monde", affirme l’écrivain palestino-jordanien Ibrahim Nasrallah, alors que les mères ont, en partie, perdu le fil de ces récits anciens qui berçaient l’imaginaire des enfants avant de tomber dans les bras de Morphée. (Photo d'Omar AL-QATTAA / AFP)
Invité de la 31e édition du Salon International de l’Édition et du Livre, l’écrivain palestinien Ibrahim Nasrallah est revenu, dans un entretien accordé à la MAP, sur le rôle du roman dans la préservation de la mémoire palestinienne et la transmission des récits collectifs. Entre travail d’archive, exploration de la Palestine d’avant 1948 et réflexion sur les liens entre littérature, journalisme et identité, l’auteur de “Le Temps des chevaux blancs” défend une écriture fondée sur la mémoire, l’expérimentation narrative et la résistance à l’effacement des histoires.

’’Les aînés sont partis, mais les jeunes n’ont rien oublié ; ils portent la Palestine en eux, de manière consciente et responsable, comme une composante indissociable de leur vision du monde et de l’humanité dans son ensemble" (Ibrahim Nasrallah)
Par Nizar LAFRAOUI - MAP
Lorsque les grands-mères ne sont plus en mesure de conter des histoires, le roman devient le recueil universel et le gardien de la mémoire. "Les romanciers sont les dernières grands-mères du monde", affirme l’écrivain palestino-jordanien Ibrahim Nasrallah.
Ce constat survient alors que les mères ont, en partie, perdu le fil de ces récits anciens qui berçaient l’imaginaire des enfants avant de tomber dans les bras de Morphée.
Ibrahim Nasrallah, une des figures de proue de la littérature palestinienne, est en droit de conférer ce titre au roman, tant ses textes résonnent à travers le monde par la traduction, la critique et la lecture, dans un style forgé avec une approche créative et une rigueur intellectuelle qui refuse toute forme de compassion condescendante.
Ses œuvres tissent une trame narrative qui cultive chez les jeunes générations ce qu’il nomme une "nostalgie consciente". "Les aînés sont partis, mais les jeunes n’ont rien oublié ; ils portent la Palestine en eux, de manière consciente et responsable, comme une composante indissociable de leur vision du monde et de l’humanité dans son ensemble", précise-t-il.
À ses yeux, la littérature palestinienne est aujourd’hui le levier le plus puissant pour reconstruire l’identité humaine et mémorielle de la Palestine. L’auteur est conscient de sa présence sur la carte de la littérature mondiale avec une plume qui s’impose, non par un simple appel à la sympathie, mais par la qualité esthétique et la profondeur humaine de ses écrits.
L’impact fut bouleversant lorsqu’il reçut des lettres d’enfants de Gaza, portant leurs carnets au milieu des décombres : "On dirait que tu écris notre quotidien". Ibrahim Nasrallah est, par excellence, l’historien du temps palestinien, pour avoir été le premier à explorer la mémoire de la Palestine d’avant 1948. Dans cette mission, on dirait qu’il se serait substitué à la génération des écrivains pionniers tels qu’Émile Habibi, Jabra Ibrahim Jabra et Ghassan Kanafani.
Le journaliste et écrivain Yassin Adnan, qui a animé la rencontre, avance l’idée que l’immersion dans la ferveur de la résistance aurait peut-être détourné les pionniers d’explorer les pages antérieures à la tragédie.
Dans son cycle romanesque "La Comédie Palestinienne", l’auteur du "Temps des chevaux blancs" a remonté le cours du temps sur 250 ans, de l’ère ottomane au mandat britannique, jusqu’à la Nakba et ses suites. Ne trouvant aucune littérature traitant de cette période qu’il n’avait pas vécue lui-même, et alerté par le départ des anciens et de la peur de voir la mémoire s’éteindre, il a entamé un travail de fouille et d’écoute des témoins. Il était convaincu que "les histoires que nous n’écrivons pas deviennent la propriété de nos ennemis".
C’est à Ghassan Kanafani qu’Ibrahim Nasrallah doit un tournant existentiel et professionnel, l’ayant arraché à l’étau d’un emploi subalterne et au stress de la routine pour l’ouvrir à l’immensité de la vie littéraire et son imbrication avec la cause palestinienne. Son histoire prend racine dans un camp de réfugiés, au sein d’une famille originaire d’Al-Qods, vivant au "point zéro" : sans maison, sans emploi, sans pain. "Une enfance qu’il n’a vécue que par effraction", note Yassin Adnan.
À l’âge de 22 ans, alors qu’il enseignait en Arabie saoudite, il a produit une œuvre exceptionnelle : "Prairies de la fièvre", classée par The Guardian parmi les dix meilleurs romans arabes.
Aujourd’hui, "La Comédie Palestinienne" compte seize romans, tandis que sa série "Les Balcons" a atteint son dixième volume. Et le fleuve ne tarit pas: sept ou huit projets romanesques mûrissent doucement, quoique le calvaire des prisonniers palestiniens le presse de le raconter. Et dans la foulée, il s’enorgueillit d’une fierté rare : "Je n’ai jamais réprimé une idée qui a frappé à la porte de mon cœur".
Lorsqu’il a embrassé le journalisme, il a infusé ses textes de cette expérience, intégrant les coulisses de la presse et des personnages issus de ce métier. Pour un salaire dérisoire, ce fut une école à la fois essentielle et périlleuse. Essentielle, car elle lui a appris à saisir les nuances de la société ; périlleuse, car elle peut broyer l’écrivain dans les rouages du quotidien. Il a su s’échapper à temps pour ne pas s’y noyer.
Depuis 1986, il s’installe à son bureau huit heures par jour, avec une délectation totale : sa seule mission est de chasser des idées et de les classer pour en façonner des romans ou des recueils de poésie.
Adolescent, il possédait déjà la patience des anciens, capable de consacrer des jours entiers à l’écriture d’un texte avant même de songer à publier. L’auteur appuie la remarque de Yassin Adnan selon laquelle "la structure narrative imprègne sa poésie et le souffle poétique irrigue ses romans". Le poète et critique littéraire irakien Ali Jaafar Al-Allaq ne disait-il pas que plus de 90% des poèmes de Nasrallah sont traversés par la narration?
"Prairies de la fièvre", bien que l’un de ses romans les plus concis, demeure un ouvrage de référence auquel il revient souvent. Nourri de lectures qui ont forgé sa personnalité littéraire, il a suscité des débats passionnés. Quand les critiques arabes s’interrogeaient sur sa modernité, leurs pairs occidentaux y voyaient une œuvre post-moderne. L’expérimentation est sa quintessence pure.
La multiplicité de ses talents — romancier, poète, artiste plasticien, cinéaste, auteur de chansons et photographe — témoigne de son ouverture d’esprit et de son refus de cloisonner les genres. Il a même caressé le rêve de devenir réalisateur, peut-être pour résoudre l’impasse d’un projet visant à adapter à l’écran "Le Temps des chevaux blancs". "L’adaptation cinématographique ou télévisuelle d’œuvres littéraires est un enjeu majeur, mais loin d’être simple, surtout quand il s’agit de la Palestine", explique-t-il.
Malgré la place centrale de la cause palestinienne dans le cœur des Arabes, son traitement par le cinéma reste très limité. Bien que le projet d’adaptation de "Le Temps des chevaux blancs" stagne depuis 2008, il exprime son admiration pour la série égyptienne "As-hab al-Ard" (Les propriétaires de la terre), saluant sa maîtrise technique et sa rapidité d’exécution.
Si Ibrahim Nasrallah n’avait pas été un écrivain palestinien soumis aux impératifs géographiques et historiques, qui serait-il ? Il ne s’attarde pas : il se situe quelque part entre Kafka et Ray Bradbury, celui qui, dans "Fahrenheit 451", imaginait une société future où les livres sont brûlés dans une guerre absurde contre l’esprit critique.
Pour ce qui est de son énergie inépuisable et sa passion pour le renouvellement, il n’y a pas de secret particulier. Il sent ses personnages vivre dans la chaleur des rencontres avec les lecteurs, dans l’interaction intelligente et vive, quel que soit le pays. "Dans les allées du Salon de Rabat, au contact de ce public, je ressens sincèrement comme si j’étais à Ramallah, à Al Qods ou à Amman"