chroniques
Il y a cent ans, Driss Chraïbi naissait à Mazagan et à la littérature - Par Mustapha JMAHRI
Driss Chraïbi et Mustapha Jmahri sur le perron de la bibliothèque du parc Hassan II à El Jadida,
Pour le centenaire de Driss Chraïbi, Mustapha Jmahri raconte Driss Chraïbi à l’épreuve d’El Jadida et livre un témoignage intime sur ses rencontres dans les années 1980 avec l’écrivain à celle qui fut autrefois Mazagan. Défilent souvenirs personnels, échanges intellectuels et retour sur son œuvre. Un récit en hommage à une auteur libre, profondément attaché à sa ville natale, et dont la trajectoire littéraire demeure singulière dans le paysage culturel marocain.

Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
À l’occasion du centenaire de la naissance de Driss Chraïbi (1926-2026), j'ai souhaité livrer ce témoignage personnel sur un homme que j'ai eu le privilège de côtoyer lors de ses séjours à El Jadida à la fin des années 1980. Ce récit retrace nos rencontres dans sa ville natale, entre la cité portugaise de son enfance et les ruelles où il aimait revenir. Par ce témoignage et le récit de nos échanges, je souhaite rendre hommage à cet immense écrivain qui est resté, à mes yeux, le plus grand oublié du prix Nobel de littérature.
En 1986, j’ai quelque peu fréquenté Driss Chraïbi, assez pour pouvoir aujourd'hui en évoquer quelques souvenirs. C’était durant les années 1986-1987, lorsqu’il était revenu avec sa famille – sa seconde épouse, Sheena, et leurs trois enfants – pour retrouver El Jadida.
Pionnier de la littérature marocaine francophone, Driss Chraïbi était célèbre pour l'attachement qu'il manifestait, à travers ses écrits, à sa ville natale. Il y était né en 1926, dans une maison de la cité portugaise dotée d’un jardin suspendu. Ce premier retour au pays, après 24 ans d’exil volontaire, l’avait tant émerveillé qu’il alla jusqu’à déclarer : « Le Maroc est un paradis. »
Cette année-là, le directeur de l’Institut français d’El Jadida avait organisé une rencontre amicale entre l'auteur et les adhérents. Devant une douzaine de personnes, il nous avait fait part de son projet de film documentaire de 45 minutes pour la RTM, intitulé « Voix du Maroc ». Ce film n’a, en réalité, jamais été diffusé. Ce jour-là, j’ai eu l’honneur de le présenter à l’assistance avant de couvrir l'événement pour le journal Al-Alam. L’information fut également relayée dans les pages culturelles du magazine parisien en langue arabe Al-Youm Assabiï (Le Septième jour), le 28 juillet 1986.
À l’issue de cette rencontre, le directeur de l’Institut nous invita chez lui pour une collation. Nous avons alors continué à profiter du savoir et de l’expérience de Chraïbi. Il nous expliqua ce qu’il considérait comme un grand amalgame autour du terme « littérature marocaine de langue française » : pour lui, il s’agissait plus exactement d’une « littérature française écrite par des Marocains ».
Le 6 mai 1986, Chraïbi renouvela l'exercice lors d'un second échange avec le public. Cette fois, la salle de l’Institut français était comble. Affichant une certaine fatigue, il demanda à l’assistance de privilégier des questions d'ordre amical. Pourtant, le public ne le ménagea pas. Fidèle à son franc-parler, il n'hésita pas Mettre les choses au clair, confiant qu’il n’appréciait guère l’écrivain Rachid B., mais qu’il estimait, en revanche, Abdelhak Serhane. Cette même année, il anima également des rencontres à la faculté des Lettres ainsi qu’au Centre pédagogique régional de la ville.
En septembre 1986, les éditions Soden à Mohammedia rééditèrent son premier recueil de nouvelles, initialement paru chez Denoël en 1958. À l'époque, c’était son seul ouvrage publié au Maroc. Au lieu du titre original, De tous les horizons, il le rebaptisa D’autres voix, bien que le contenu soit resté sensiblement le même. Il me confia que ce changement était lié à ses relations avec l'éditeur Denoël. En effet, dans l’édition originale, les nouvelles étaient reliées par une voix en intertexte qui disparut dans la réédition. Pour cette version marocaine, Driss adopta le schéma de ses adaptations pour France Culture, datant de 1980-1981, où chaque texte dramatique tenait seul.
Autre détail notable : l’édition originale était dédiée à Pierre Klewansky, tandis que la réédition le fut à sa fille Kirsten, alors interne au lycée Descartes à Rabat. Enfin, la couverture du livre présentait l’ouvrage comme un roman, alors qu’il s’agissait bel et bien d’un recueil de nouvelles.
Dès la sortie du recueil, il m’en dédicaça un exemplaire avec cet humour qui lui était si naturel. Assis avec son fils Yassine sur le perron de sa maison, rue Delanoë, il m’écrivit ces mots : « À mon compatriote Mustapha Jmahri, en très sincère hommage de Yassine et de son papa fatigué. » Il avait d'ailleurs laissé le soin à son fils d’ajouter lui-même son prénom au stylo. J’ai aussitôt dévoré l’ouvrage et fus le premier à en rendre compte dans le journal marocain Al-Mouharrir, sous le titre : « Condamnation de l’Occident dans D’autres voix ».
Quelques jours plus tard, Chraïbi, ayant pris connaissance de mon article, accueillit avec enthousiasme ma proposition de traduire son recueil en arabe. J’y avais toutefois mis une condition : l’accord préalable de l’éditeur Soden. Pour formaliser les choses avec l’éditeur, j’ai rédigé ma proposition par écrit et je l’ai remise à Driss qui l’a envoyée à l’éditeur. Mais, les choses en sont restées là car l’éditeur n’a pas donné suite quoique Driss n’y ait fait aucune objection.
Cette année 1986 marqua véritablement son retour éditorial au Maroc. Après ce recueil, il publia de nombreux textes chez des éditeurs nationaux : Aït Imi, le Maroc des hauteurs (Soden, 1986), la série jeunesse de L'âne k'hal (Soden, Yomad), L'Homme du Livre (Eddif, 1994) ou encore Mazagan en remontant le temps (Marsam, 2003). Son portrait, réalisé par Hind Taârji pour la chaîne 2M en 1996, vint compléter cette reconnaissance nationale. À titre posthume, le Centre culturel arabe a également publié Al-Madi al-Bassit, la traduction arabe du Passé simple par Mohamed El Ammari.
Driss Chraïbi regagna la France en janvier 1988. Un an plus tard, alors que je préparais un DES en journalisme à Rabat, le professeur Zaki al-Jabir nous demanda d'étudier le phénomène de l'acculturation chez les auteurs arabes au contact de l'Occident. Mon choix se porta tout naturellement sur D’autres voix. Mon étude s’intitulait « Le phénomène de l’acculturation dans les nouvelles de Chraïbi ». J’essayais de montrer les difficultés d’adaptation à la culture française des personnages, pour la plupart des Africains noirs. L’étude a été publiée par la revue libanaise Dirassat Arabia (Études arabes) du mois d’août 1993. Elle fut reprise en 2010 dans un ouvrage collectif, initié par l’Union des Ecrivains du Maroc et consacré à notre auteur sur le thème « Driss Chraïbi, le pouvoir de l’écriture et la question de l’identité ».
La distance d’écriture
Dix ans après sa dernière visite à El Jadida, il y retourne en 1998 pour la présentation de son nouveau livre Vu, lu, entendu et prendre quelques jours de repos « afin d’écouter mes os », comme il dira. Une rencontre est organisée à son intention à l’Alliance franco-marocaine. Ce jour-là, il fit une confidence étonnante dont j’ai parlé dans un article publié dans le quotidien Libération du lundi 28 décembre 1998 : Chraïbi avoua que, pendant son premier séjour de deux ans à El Jadida, il était resté sans pouvoir écrire un seul mot. Car « une ville, dira-t-il, c’est comme une femme qu’on photographie, de près c’est flou et donc il faut une certaine distance ».
Alors que Chraïbi était venu présenter ses mémoires, il essuya plutôt une rafale de questions sur son premier chef-d'œuvre, Le Passé simple. Il affirma en réponse que ce livre, fruit de six années de travail, n’était pas strictement autobiographique et qu’il n'avait pas été compris par bien des intellectuels. Il s’agissait, précisa-t-il, d’une révolte contre la société de l’époque et contre un Occident qui enseignait l’humanisme tout en pratiquant son contraire. Fidèle à son tempérament, il n’hésita pas à qualifier « d’âneries » certaines analyses universitaires consacrées à son œuvre.
Deux traits ont retenu mon attention chez Chraïbi : sa grande sensibilité et sa simplicité. Il avait des réponses spontanées à toutes les questions, sans subterfuges. C’était sa philosophie de la vie. Il était connu pour sa franchise et ses prises de position. Ne disait-il pas que « la force d’un intellectuel, c’est de dire Non » ? Mais son humour corrosif débordait toujours ! Comme lorsqu’il nous a chuchoté en souriant : « Il ne faut jamais prendre quelqu’un au sérieux, pas même moi. »
J’ai pu revoir, pour la dernière fois, Driss Chraïbi et son épouse Sheena, à El Jadida en décembre 2006, soit moins de quatre mois avant son décès survenu le 1er avril 2007. Il était invité, cette année-là, par l’Association provinciale des affaires culturelles de la province d’El Jadida, la faculté des Lettres et l’association At’Art. Il était alors physiquement fatigué et ça se voyait, mais il n’avait perdu aucune miette de son humour débordant. La grande salle de l’Office agricole des Doukkala où se déroula la cérémonie d’hommage était pleine et avide de voir ce grand conteur. Il voyait autour de lui des personnalités de la ville, des officiels et des intellectuels venus lui rendre hommage avec, de surcroît, une foule de photographes et de journalistes et Driss avait dit alors en plaisantant : « Tous ces gens-là avec costumes et cravates doivent être importants, sauf moi. »
En 2018, j'ai publié mon ouvrage intitulé Rencontres franco-marocaines : De Raymond Aubrac à Driss Chraïbi. Ce livre, paru dans les éditions de L’Harmattan à Paris, se veut un véritable hommage à l'écrivain, tant par son titre que par sa photographie de couverture. Ce cliché, particulièrement symbolique, nous immortalise tous les deux assis sur le perron de la bibliothèque du parc Hassan II à El Jadida, sa ville natale, marquant ainsi un lien indéfectible entre l'homme et ses racines
Le défunt repose au cimetière Chouhada à Casablanca à côté de son père. Il ne pouvait quitter longtemps son pays. Il avait dit et redit : « J’aime mon pays. Si loin que j’en sois par le monde, je n’ai qu’à fermer les yeux pour le voir et l’entendre, le sentir et le ressentir. Le Maroc est mon rêve éveillé, mon foie, ma demeure ».