Culture
Je suis Iranienne de Mona Jafarian - Par Samir Belahsen
Certains écrivains originaires d'Orient, installés en Occident, qui écrivent pour un public occidental finissent par intégrer, consciemment ou non, un certain paternalisme culturel et une hiérarchisation artificielle des valeurs
Dans Je suis Iranienne, Mona Jafarian donne la parole à douze femmes qui brav
ent l’oppression du régime iranien. Porté par le slogan « Femme, vie, liberté », ce recueil de témoignages bouleversants entend incarner la résistance des Iraniennes face à la violence d’État. Mais à force de simplifications et de stéréotypes, constate Samir Belahsen, l’ouvrage frôle parfois la caricature. Il est alors pour lui, plus pamphlet politique que réflexion contextualisée, illustrant ainsi les limites d’une littérature diasporique façonnée pour le regard occidental, loin de la complexité orientale, iranienne ici, réelle.
« L’un des ressorts de mon livre "L'Orientalisme" est là : j’ai essayé de montrer que des disciplines culturelles qui paraissent neutres et apolitiques reposent sur une histoire tout à fait sordide d’idéologie impérialiste et de pratique colonialiste. »
Edward W. Said L'orientalisme : L'Orient créé par l'Occident
« Selon moi, l'histoire est faite par les hommes et les femmes, mais elle peut également être défaite et réécrite, à coups de silences, d'oublis, de formes imposées et de déformations tolérées (...)
Edward W. Said
Co-fondatrice de l'association Femme Azadi (libre en persan), Mona Jafarian offre avec ce recueil une tribune à 12 femmes iraniennes courageuses qui refusent de vivre dans la peur, les frustrations et les humiliations. Elles refusent la voie imposée par les mollahs, elles se battent au péril de leur vie...
Un "coup de poing" qui met aussi en lumière leurs perspectives et leurs espoirs.
Mona Jafarian est conférencière, consultante et chroniqueuse radio. D’origine Iranienne, née d’une mère kurde et d’un père perse, elle est française de nationalité. Quand elle a gagné la France en 1979 après la révolution, elle avait 18 mois.
Le contexte
« Femme, vie, liberté ! » : c’était le cri de ralliement des Iraniennes, symbole qui avait fait le tour du monde. Grâce à un soulèvement sans précédent contre le régime théocratique de Téhéran déclenché par la mort de Mahsa Amini, la jeune femme morte après une arrestation pour port inapproprié du voile en Septembre 2022.
Ce soulèvement a inspiré une forte mobilisation culturelle et artistique internationale, expositions, créations graphiques et des actions de soutien qui donnent enfin une visibilité à cette lutte des femmes iraniennes.
Des témoignages poignants
L'ouvrage repose sur les récits de douze femmes iraniennes, ils dégagent surement une incroyable force et une profonde résolution.
Ce sont des étudiantes, des mères de familles, de jeunes femmes. Elles témoignent de lynchage, de viols, de quotidiens volés, de vies brisées, de vies volées…
Poignants, saisissants et parfois angoissants.
Ces témoignages, certes, émouvants, auraient gagné en profondeur avec un minimum de contextualisation historique, sociologique, politique et même géopolitique.
La dimension émotionnelle frôle la caricature, l'Iran n’est qu’une théocratie oppressant ses femmes martyres.
Le simplisme excessif dessert précisément la noble cause que Jafarian tente de défendre.
Images stéréotypées.
S’alignant sur les attentes occidentales, Jafarian n’explique à aucun moment les dynamiques internes qui ont précédé le soulèvement.
Ce cri s'inscrit, en fait, dans une histoire plus longue de résistances en Iran de Mossadegh à la Révolution de 1979.
Les 12 témoignages correspondent à des voix de dissidentes radicales. Les autres perspectives moins alignées sur les attentes occidentales sont omises.
L’approche est univoque, or la réalité est moins simple, moins binaire.
L’oppression, la violence et les injustices subies par les femmes iraniennes ne peuvent être niées et ne sont plus à prouver.
Le livre de Mona Jafarian est plus un pamphlet politique, un peu superficiel, destiné à un lectorat occidental que dans l’analyse objective, il manque un regard critique sur les réalités complexes.
Ecrivains de la diaspora
Certains écrivains originaires d'Orient, installés en Occident, qui écrivent pour un public occidental finissent par intégrer, consciemment ou non, un certain paternalisme culturel et une idée de supériorité des valeurs occidentales.
Ils intègrent l’approche plus large d'orientalisme, où l'Orient est souvent représenté selon des stéréotypes émouvants créés par l'Occident, qui tente d’imposer ses propres valeurs comme supérieures et surtout comme universelles.
Ces écrivains, en s'adaptant aux attentes à leur public occidental, finissent en rupture avec leurs origines culturelles. Ils participent à une forme d'aliénation.
Ainsi ils vendent bien leurs œuvres en Occident, mais ils sont rejetés chez eux. Leur condescendance est mal reçue. Leur contribution aux dynamiques socio-culturelles locales est insignifiante.
La littérature produite par ces auteurs d'origine orientale est parfois instrumentalisée en Occident, contribuant à perpétuer des visions simplistes et hiérarchisées des cultures, au détriment d'une représentation authentique et plurielle des identités et des dynamiques orientales.