L'après-littérature d’Alain Finkielkraut - Par Dr Samir Belahsen

L'après-littérature d’Alain Finkielkraut - Par Dr Samir Belahsen

Finkielkraut, accusée de verser dans un déclinisme sans horizon de reconstruction il se met directement ou indirectement au service des thèses de l’extrême droite, au risque de transformer le diagnostic en impasse plutôt qu’en moteur de renouveau

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Dans cette chronique, Samir Belahsen interroge la thèse d’Alain Finkielkraut sur « l’après-littérature », en la replaçant dans un débat plus large sur le déclin culturel, les idéologies contemporaines et la crise du sens. Entre nostalgie d’un âge d’or des lettres, dénonciation du wokisme, du néoféminisme et de l’égalitarisme culturel, et plaidoyer pour une littérature du réel, le très controversé philosophe français apparaît à la fois comme un défenseur passionné de l’héritage littéraire occidental et comme une figure controversée du pessimisme intellectuel. L’analyse met également en lumière les limites de cette posture, accusée de verser dans un déclinisme sans horizon de reconstruction il se met directement ou indirectement au service des thèses de l’extrême droite, au risque de transformer le diagnostic en impasse plutôt qu’en moteur de renouveau. On le retrouve souvent au-devant de la scène quand il s’agit de la défense du sionisme et de la diabolisation de l’immigration.

« La Littérature est comme le phosphore : elle brille le plus au moment où elle tente de mourir. »

Roland Barthes

« Accepter l'absurdité de tout ce qui nous entoure est une étape, une expérience nécessaire : ce ne doit pas devenir une impasse. Elle suscite une révolte qui peut devenir féconde. »

Albert Camus 

Alain Finkielkraut, politiquement et humainement, est un philosophe français d'origine polonaise, né en 1949 à Paris. Il a été professeur de philosophie et est membre de l'Académie française.  

Ces dernières années, ses prises de position, pour le moins, engagées sur des questions aussi clivantes que l’identité, , la laïcité et la culture française en ont fait une figure majeure et controversé de la pensée critique contemporaine et un hôte privilégié des plateaux de télévision.

Jeune, dans l’ambiance de Mai 68, il était maoïste et membre de l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCML).

Sa défense actuelle de l'héritage intellectuel occidental, suscite souvent des débats.

Alain Finkielkraut a notamment écrit : « La défaite de la pensée » en 1987, « Un cœur intelligent » en 2009, « L’identité malheureuse » en 2013, « La seule exactitude » en 2015, « L'après littérature » en 2021 et « Le Pêcheur de perles » en 2024.

L'Après-littérature

Cet ouvrage constate et diagnostique la fin de l’ère où la littérature structurait la perception du monde par sa finesse et sa complexité.

« Nous sommes entrés dans l’âge de l’après-littérature. Le temps où la vision littéraire du monde avait une place dans le monde semble bel et bien révolu. Non seulement le présent règne sans partage mais il s’imagine autre qu’il n’est. À force de se raconter des histoires, il se perd complètement de vue. Les scénarios fantasmatiques qu’il produisent en cascade lui tiennent lieu de littérature. ».

Alain Finkielkraut déplore une chute vers ce qu’il qualifie de "nihilisme compassionnel" qui privilégie les généralisations victimaires et idéologiques.

La littérature cède l’espace à des récits idéologiques auto-satisfaits.

Ce nihilisme relègue les nuances romanesques au second plan, il oppose la littérature capable de saisir la singularité de la souffrance à un égalitarisme culturel qui impose des évidences simplistes.

Finkielkraut définit et condamne « les excès » contemporains : Le néoféminisme, le wokisme, le langage inclusif et les crispations genrées qui finissent par transformer les hommes en "prédateurs" et les femmes en "victimes" universelles.

Il critique cette modernité symbolisée par des figures comme Greta Thunberg, et un "communisme" de la souffrance généralisée qui étouffe l'incertitude littéraire.

Philip Roth avait écrit : « Quand on généralise la souffrance, on a le communisme. Quand on particularise la souffrance, on a la littérature. »

Pour Alain Finkielkraut, la littérature reste et doit rester le rempart pour le réel, les "petits faits vrais" et la mesure morale, contre les idéologies.

Alain Finkielkraut crie son amour des lettres et récrimine l'époque : l’ère du Déclin de la littérature.

La justesse tonale, le plaidoyer pour la nuance, sont sans fioritures.

Il est dans la continuité de son essai "Un cœur intelligent" où il tentait de réhabiliter « le Vrai » et « le Juste » face au Diktat de l'idéologie.

La littérature traditionnelle, « du bon vieux temps », incarnée selon l’auteur par des auteurs comme Philip Roth ou Milan Kundera, avait la qualité de saisir la singularité chaque souffrance humaine et résistait aux généralisations.

Dans le discours victimiste uniforme qui a pris place, toute expérience se réduit à des catégories prédéfinies. L’auteur qualifie cette simplification d’infantilisation collective, opposée à la complexité morale des grands textes littéraires.

Les idéologies contemporaines

L'auteur cogne le néoféminisme, le wokisme et le langage inclusif, accusés de transformer les relations hommes-femmes en un schéma binaire entre prédateurs et de victimes.

Finkielkraut dénonce le « néoféminisme simplificateur, antiracisme délirant, oubli de la beauté par la technique triomphante comme par l’écologie officielle », où les femmes deviennent toutes « victimes » et les hommes « prédateurs ». Il déplore la perte d'une vision nuancée du monde.

Selon Finkielkraut l’égalitarisme culturel imposé étouffe le débat nuancé et les "petits faits vrais". L’auteur dénonce cette modernité infantilisante "retombée en enfance".

Plaidoyer pour le réel

Pour Alain Finkielkraut, la littérature reste un rempart pour la mesure, l'incertitude, le réel et la vérité concrète.

Elle oppose la finesse aux évidences idéologiques qui dominent le débat public. Finkielkraut parle de la perte d'une "chevalerie de l'esprit".

Face au pessimisme de l’auteur, on peut trouver chez Roland Barthes une source d’espoir, il rappelle « La Littérature est comme le phosphore : elle brille le plus au moment où elle tente de mourir. ». Le plaidoyer amoureux et nostalgique de Finkielkraut sous-estime la vitalité créative de la littérature contemporaine, Il amplifie un certain déclinisme sans analyser sérieusement les mutations.

En essentialisant les idéologies Woke et le néoféminisme comme des caricatures binaires, il manque lui-même de nuance dans sa charge. Certains parlent même de posture réactionnaire, "grincheuse", élitiste et "fondamentaliste" qui idéalise un passé.

Aucune proposition pour revitaliser la littérature, pas un brin d’espoir, en accumulant les constats sombres sans nuance, il ne fait que renforcer le déclinisme. Or, la lamentation même quand elle a le mérite de l’alerte devrait s’accompagner d’un appel à l’action.

Critiquant cette démarche contemplative et insistant sur la pratique humaine comme moteur du changement, Marx avait écrit : « les philosophes ne font qu'interpréter le monde, alors qu'il s'agit de le changer. »

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