Culture
L'IA, LES RÉSEAUX ET LES USAGES NUMÉRIQUES : LE MEILLEUR ET LE PIRE - Par Mustapha Sehimi
En dehors de l’école, la pratique, y compris numérique, menace de reculer face à la tentation de l’IA générative et à l’essor des notes vocales sur les messageries de type Whatsapp. Les possibles conséquences sont encore floues. A priori, l’écriture aide à structure la pensée. Mais dans une civilisation orale, il est certain que l’on penserait différemment
Par Mustapha SEHIMI
Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue
Entre promesses d’innovation et inquiétudes sociétales, l’essor de l’intelligence artificielle, des réseaux sociaux et des nouveaux usages numériques bouleverse profondément les comportements individuels et les équilibres collectifs. Dans cette réflexion, Mustapha Sehimi examine les effets ambivalents de l’hyper-connectivité : progrès technologiques indéniables, mais aussi risques croissants pour la santé mentale, l’apprentissage et l’esprit critique. Face à l’expansion rapide des écrans et à la puissance des algorithmes, la question n’est plus seulement technologique : elle devient sociale, éducative et politique, appelant à repenser les usages du numérique, les responsabilités des plateformes comme des institutions et reprendre le contrôle des écrans.
Les impacts liés à leur surconsommation sont désormais démontrés. Et ils sont nombreux : dégradation du sommeil, baisse de l'activité physique, retards dans l'apprentissage du langage... Considérés isolément, ils peuvent ne pas paraître alarmants, mais mis bout à bout, ils se démultiplient: un enfant en manque de sommeil à cause des écrans va être plus sujet à la dépression et accumuler plus de retard dans les apprentissages. Ajoutez à cela l'hyper-connectivité aux réseaux sociaux peut favoriser la dépression et exposer à la désinformation, ainsi que le récent engouement pour l'IA, que les chercheurs suspectent déjà de limiter l'esprit critique... La menace ne paraît plus si virtuelle.
Baisse de niveau
Au point de se poser cette question, certes un peu provocatrice : et si l'hyper-connectivité nous rendait, en tant qu'individus et même en tant que société, de plus en plus bêtes ? Les nouveaux usages du numérique pourraient-ils être responsables, du moins en partie, de la baisse de niveau observée dans les tests de compétences des adolescents et des adultes menés par l'OCDE ? Une baisse qui semble toucher tous les domaines, de la "littératie" - la capacité à comprendre et à communiquer par écrit- à la "numératie"- la capacité à créer, interpréter ou critiquer des idées mathématiques. Il est encore trop tôt pour répondre de manière catégorique : certains effets néfastes des écrans sont avérés, mais les études manquent, notamment en ce qui concerne leurs impacts sur l'adulte. Sans doute parce que l'on considère qu'un adulte est capable de s'autoréguler, au contraire d'un enfant - un grand vide dans la littérature scientifique sur le lien éventuel entre écrans et vieillissement cognitif.
En outre, les répercussions sur le long terme des nouveaux usages, tels que ceux qu'apporte I'IA générative, restent aussi à être investiguées. Une étude récente de Microsoft et de l'université Carnegie-Mellon à Pittsburgh (États-Unis) a par exemple examiné l'utilisation de ces outils chez 319 "travailleurs de la connaissance" (un terme incluant informaticiens, enseignants...) tout en évaluant leur confiance en l'IA. Résultat : plus cette dernière était élevée, moins les utilisateurs vérifiaient les réponses qui leur étaient proposées. Ce qui, à la longue, pourrait entraîner une érosion de l'esprit critique, alertent les auteurs.
Mais en dehors de l’école, la pratique, y compris numérique, menace de reculer face à la tentation de l’IA générative et à l’essor des notes vocales sur les messageries de type Whatsapp. Les possibles conséquences sont encore floues. A priori, l’écriture aide à structure la pensée. Mais dans une civilisation orale, il est certain que l’on penserait différemment.
Usages à risques
Alors que faire ? il s’agit d’abord de définir les usages à risques de l’écran - une heure sur wikipédia n’équivaut pas à une heure sur Tik-Tok. On prône ainsi de placer les acteurs du numérique face à leurs responsabilités, en première ligne. Les services numériques reposent trop souvent sur des mécanismes addictifs ou manipulatoires, qui causent la majorité des effets délétères observés. Défilement des contenus à l'infini, notifications incessantes, algorithmes de recommandations opaques... Ces pratiques jouent sur les biais attentionnels du cerveau.
À ce titre, une loi votée par la Commission européenne en 2024, le Digital Services Act, impose désormais aux plates-formes d'être transparentes sur le fonctionnement de leurs algorithmes et d'offrir aux utilisateurs la possibilité de les paramétrer. Deux enquêtes sont d'ailleurs en cours sur les pratiques de Tik-Tok et d'Instagram.
Pratiques déloyales
En parallèle, le Digital Fairness Act, actuellement débattu au Parlement européen, va plus loin et cible spécifiquement les pratiques déloyales. Ces lois visent à faire évoluer les systèmes vers des modèles plus éthiques, sous peine de sanctions lourdes. Sanctions qui pourraient même, en cas de non respect des obligations à long terme et de façon répétée, mener au blocage desdits services par les autorités nationales. Reste à savoir si l’Europe parviendra à imposer de telles mesures.
En attendant leur mise en place, ainsi que les conclusions de plus amples recherches sur les impacts du numérique, la prudence intimerait de protéger le cerveau des enfants. L’interdiction pure et simple des smartphones avant 11 ans et des réseaux sociaux avant 15 ans serait une option, mais difficile de savoir si ces règles seraient respectées. L’idée consisterait à promouvoir un usage raisonné et complémentaire à d’autres activités, sportives ou culturelles, tout comme l’on recommande un régiment alimentaire équilibrée.
Cette l’idée de la règle « 3-6-9-12 » proposée par le psychiatre Serge Tisseron : pas d’écran avant 3 ans ; pas de console de jeux avant 6 ans ; pas d’internet avant 9 ans ; pas d’internet non accompagné avant 12 ans. Toutefois, ces messages ne suffisent pas.
Le rôle des parents
Certains experts suggèrent ainsi la mise en place de temps d’accompagnent parental pendant les premières années de l’enfant, sur le modèle de ce qui se fait pour l’accouchement, et qui engloberait des recommandations relatives à l’activité physique, la nutrition et… aux usages numériques. Cela peut changer la donne de rappeler aux parents que parler à son enfant nourrit son cerveau bien plus qu’un écran. La commission plaide aussi pour le développement de relais à l’attention des parents débordés – lieux d’accueil, gardes collectives, espace de jeu en extérieur…- afin qu’ils ne soient pas tentés de laisser leurs rejetons devant les écrans.
Reste enfin la question de l’école, qui adopte de plus en plus les outils numériques. La commission défend ainsi une interdiction totale des écrans avant 6 ans en crèche et maternelle – aucun intérêt pédagogique du numérique n’a été démontré à ces âges. Du primaire au lycée, la majorité des experts considèrent qu’il serait contre-productif de bannir le numérique – les adolescents y ont de toute faon accès en dehors. L’enjeu est plutôt de les accompagner vers des usages éclairés. Et pour nous, les adultes ? A chacun de s’autoréguler, pour l’instant…
