La Culture en Brèves : de Fès à Oujda, de Rabat à Bruxelles, en bifurquant par Tanger, Tétouan , Casablanca et Meknès

La Culture en Brèves : de Fès à Oujda, de Rabat à Bruxelles, en bifurquant par Tanger, Tétouan , Casablanca et Meknès

Germination lente d’une graine plongée dans l’obscurité prenant racines avant son élévation vers la lumière, œuvre de Younes Rahmoun Au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain de Rabat

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Entre création contemporaine, réflexion philosophique et mémoire migratoire, plusieurs initiatives culturelles récentes dessinent un paysage artistique en mouvement reliant le Maroc à l’Europe. Artistes, penseurs et institutions interrogent identité, altérité et transmission dans un dialogue entre héritage et innovation. Entre installation contemplative, photographie urbaine et vulgarisation scientifique, ces événements traduisent une volonté d’ouvrir les disciplines et de rapprocher les publics autour d’un imaginaire partagé.

À Fès, l’intelligence artificielle rencontre Ibn Battouta

À l’Institut Cervantes de Fès, l’artiste espagnol Miguel Ripoll a inauguré l’exposition « Un étranger dans votre propre maison », conçue comme une exploration visuelle de l’altérité. Présentée après son passage à Tanger, la collection mêle techniques artistiques traditionnelles et algorithmes génératifs.

Les œuvres, de grand format, sont d’abord conçues numériquement à l’aide de l’intelligence artificielle puis retravaillées manuellement. Inspirées par les voyages d’Ibn Battouta, elles interrogent la manière dont les sociétés fabriquent l’image de l’étranger et construisent leurs récits culturels au fil des siècles.

A Fès, ville historiquement liée à Al-Andalus, l’exposition ne se limite pas à un hommage historique mais aborde des questions contemporaines telles que la migration, la perception de l’autre et la mémoire partagée entre le Maroc et l’Espagne.

Philosophie de la création à Rabat

À Rabat, l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle a accueilli une rencontre autour du concept de « dé-coïncidence » développé par le philosophe François Jullien. L’idée consiste à créer un écart avec les modèles établis pour libérer la créativité.

Selon le penseur français, l’art académique se fige lorsque les concepts coïncident parfaitement avec les habitudes de perception. Cette adéquation produit une forme d’inertie intellectuelle. L’innovation naît au contraire lorsque l’artiste fissure cette cohérence apparente et introduit un décalage.

Illustrée par des exemples architecturaux et picturaux, cette approche explique comment certaines œuvres ont bouleversé les codes esthétiques. La Tour Eiffel, autrefois rejetée, illustre ce moment où l’art perturbe l’évidence avant de devenir référence.

Bruxelles célèbre la mémoire belgo-marocaine

Au Musée de la Migration de Bruxelles, l’exposition itinérante « Belgica Biladi : une histoire belgo-marocaine » rend hommage à la première génération d’immigrés marocains. Lancée pour le soixantième anniversaire de l’immigration marocaine en Belgique, elle retrace l’évolution d’une présence devenue centrale dans la société belge.

Archives, photographies, vidéos et témoignages racontent l’arrivée des travailleurs dans les années 1960 après les accords bilatéraux de 1964. L’exposition met en avant leur contribution économique mais aussi culturelle et sociale, ainsi que l’émergence de nouvelles générations.

Pour les organisateurs, l’objectif est double : transmettre la mémoire et lutter contre les stéréotypes. La diaspora marocaine y apparaît comme une passerelle durable entre les deux pays, ancrée en Belgique tout en conservant un lien profond avec le Maroc.

Une méditation visuelle signée Younes Rahmoun

Au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain de Rabat, l’artiste Younes Rahmoun présente « Habba – Chajara – Zahra », un parcours immersif conçu comme une méditation sur le cycle du vivant. L’exposition se compose d’une projection continue de dix vidéos où la graine, l’arbre et la fleur deviennent des métaphores de transformation.

La première œuvre, « Habba », montre la germination lente d’une graine plongée dans l’obscurité avant son élévation vers la lumière. Terre, air, eau et lumière structurent ce chemin vers l’épanouissement, matérialisé par un arbre aux multiples branches. La seconde installation, « Zahra-Khalsa », s’attarde sur la fleur d’olivier, symbole à la fois de beauté fragile et de promesse de fruit.

Pour l’artiste, chaque étape renvoie à la continuité de l’existence. La disparition précède la renaissance et inscrit la vie dans un mouvement perpétuel. L’approche, volontairement dépouillée, cherche à déplacer le regard vers une spiritualité ouverte, libérée de toute assignation culturelle.

Né à Tétouan en 1975, enseignant à l’Institut national des beaux-arts, Younes Rahmoun poursuit une œuvre fondée sur la simplicité des formes et l’introspection du regard.

Istanbul entre deux mondes

Toujours à Rabat, à la galerie Bab El Kébir des Oudayas, la photographe serbe Dolores Vukanovic propose un autre voyage, urbain cette fois. Son exposition « Istanbul : Là où l’Orient rencontre l’Occident » rassemble des clichés en noir et blanc consacrés à la vie quotidienne de la métropole turque.

Installée entre Casablanca et Istanbul, l’artiste cherche à rapprocher ses deux univers. Les scènes captées traversent quartiers populaires et zones aisées pour restituer la complexité sociale d’une ville carrefour. Expressions anonymes, gestes ordinaires et contrastes architecturaux composent une cartographie humaine.

Le choix du noir et blanc renforce l’intensité émotionnelle et inscrit les images dans une temporalité suspendue. Pour la photographe, la couleur détourne parfois l’attention, tandis que la monochromie révèle la profondeur des regards.

L’exposition revendique ainsi un dialogue culturel. Présenter Istanbul à Rabat devient une manière d’interroger la coexistence des identités dans les grandes métropoles méditerranéennes.

Oujda célèbre la culture scientifique

À plusieurs centaines de kilomètres, Oujda accueille la 13e édition du Festival des sciences de l’Oriental. Placé sous le signe « La science pour tous, et par elle se construit l’avenir », l’événement rassemble élèves, enseignants et chercheurs autour d’une pédagogie expérimentale.

Plus de 250 ateliers sont proposés à plus de 15 000 élèves, mobilisant une cinquantaine de clubs scientifiques issus d’établissements scolaires, d’universités et d’instituts de formation professionnelle. Les activités couvrent des domaines variés, de l’astronomie à la cybersécurité.

Les organisateurs insistent sur l’apprentissage par la pratique afin de développer esprit critique et curiosité. Les productions présentées sont majoritairement conçues par les élèves eux-mêmes, témoignant d’une appropriation croissante du savoir scientifique.

Cette édition coïncide avec le dixième anniversaire de la Maison des Sciences de l’Oriental et s’inscrit dans un projet de prospective territoriale visant l’horizon 2045, notamment par la transition numérique et l’aménagement urbain.

Casablanca célèbre la matière

À la Cathédrale du Sacré-Cœur, la deuxième édition du Forum de Sculpture et de Céramique a réuni artistes et amateurs d’art autour d’une programmation dédiée à la création contemporaine. Placée sous le nom d’Abdelhaq Sijelmassi, cette édition rend hommage à un parcours marqué par l’expérimentation esthétique.

La cérémonie d’ouverture a également salué l’œuvre du sculpteur Abdelkrim Ouazzani, figure majeure de la sculpture marocaine. Issu de la peinture, son travail évolue vers ce qu’il nomme une peinture sculptée, laissant volontairement ses œuvres sans titres afin d’encourager l’interprétation libre.

Le forum accueille des artistes marocains et internationaux venus du Canada, de France et du Japon. Expositions, conférences et ateliers rythment la manifestation, dont une partie est destinée aux étudiants de l’École supérieure des beaux-arts de Casablanca.

Rabat explore la nouvelle génération artistique

À l’auditorium du Musée de Bank Al Maghrib, un colloque consacré à la Génération de Tétouan a interrogé l’évolution récente des arts plastiques marocains. Les intervenants ont mis en lumière les nouvelles approches portées par les jeunes diplômés de l’Institut national des beaux-arts.

L’adoption du système Licence et Master a contribué à renforcer la reconnaissance de l’établissement, devenu un pôle de formation influent au Maroc et au-delà. L’exposition organisée en marge du colloque présentait peintures, installations, sculptures et créations numériques révélant la diversité des langages artistiques actuels.

Pour les organisateurs, cette génération incarne une scène artistique en mutation, capable d’intégrer les transformations esthétiques contemporaines tout en conservant un ancrage culturel.

Fès et Meknès misent sur la transmission

À Fès, des projections de films d’animation destinées aux élèves ont permis de découvrir un cinéma hors circuit commercial. L’initiative, accompagnée d’un travail pédagogique, visait à développer l’éducation au regard et sera renouvelée chaque année.

À Meknès, le spectacle musical « Ibantuta » a proposé un voyage sonore inspiré des Routes de la Soie. Mêlant oud et projections vidéo, l’artiste explore le dialogue entre traditions musicales d’Asie et du Moyen-Orient.

Le Centre culturel Iklyle a également organisé une rencontre autour de l’ouvrage « Forme de la pensée arabe contemporaine » de Mohammed Abed Al-Jabri, confirmant la place du débat intellectuel dans la vie culturelle locale.

Au nord, l’enfance et la mémoire en partage

À Tanger, le spectacle « SAFAR/L’Envol » offre aux tout-petits une immersion sensorielle mêlant musique et images dans un univers inspiré de récits persans. À Tétouan, l’exposition photographique « Jil lioum » donne la parole à six jeunes artistes marocains qui dressent un portrait pluriel de la jeunesse contemporaine.

Enfin, Dar Torres accueille « Jinan Al Andalus », concert puisant dans les qasidas et muwashahat soufis. Porté par le musicien Hamid Ajbar et plusieurs instrumentistes, le projet fait dialoguer héritage andalou et création actuelle.

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