Culture
La fabrique du ‘’réel’’ ou la vitalité prophétique de la littérature de fiction - Mohammed Noureddine Affaya
Le « ministère de la Paix » dans 1984 d’Orwell s’occupe de la guerre que mène Océania contre Eurasia, tout en s’alliant avec Estasia. Dans cet univers, les alliances peuvent changer sans que personne ne se souvienne avec qui l’on combattait hier et avec qui l’on s’allie aujourd’hui. La vérité est la fois vraie et fausse. Ce qui existe aujourd’hui n’existera pas dans le passé de demain
En relisant aujourd’hui « 1984 » de George Orwell, le philosophe et académicien Mohammed Noureddine Affaya interroge la puissance prophétique de la fiction politique. À travers la notion de « crime par la pensée » et le mécanisme de la « double pensée », il met en lumière les formes contemporaines de manipulation des consciences, où le brouillage du réel devient un instrument central du pouvoir.

Mohammed Noureddine Affaya
La prophétie politique d’Orwell
« La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » Ces principes, ces slogans ou ces paradoxes — quel que soit le nom qu’on leur donne — invitent à réfléchir à la manière dont l’esprit renouvelle sans cesse ses moyens pour commettre ce que George Orwell appelait, dans son roman « 1984 », le « crime par la pensée ».
Revenir aujourd’hui à George Orwell, surtout ces derniers mois, révèle combien il est nécessaire de rester attentif aux multiples procédés de manipulation et de tromperie auxquels sont exposés les esprits, les consciences et les sensibilités. Ces procédés sont souvent orchestrés par des agents mus par des programmes politiques, s’appuyant sur des algorithmes puissants capables de brouiller la compréhension ou de neutraliser l’esprit critique.
Le roman « 1984 » de George Orwell a suscité des interprétations contradictoires venant de tous les horizons politiques et idéologiques. Beaucoup y reviennent chaque fois que surgissent des confrontations entre puissances dominantes, que s’embrasent des guerres destructrices ou que certaines régions du monde connaissent des tragédies commises par ceux qui se croient investis d’une force et d’une supériorité leur donnant le droit de dominer. Les bouleversements majeurs que connaît aujourd’hui le monde, ainsi que les crimes de guerre et les massacres qui l’accompagnent, nous incitent à évoquer de nouveau l’histoire du « crime par la pensée ».
Le Big Brother et l’architecture du contrôle
Le monde décrit dans « 1984 » est celui d’une dictature mondiale singulière, où trois superpuissances — Océania, Eurasia et Estasia — se livrent une guerre permanente. Contrairement aux dictatures telles que l’histoire contemporaine les a connues, rien dans ce système n’est qualifié d’illégal. La raison en est simple : l’absence totale de lois. Tout est soumis à la domination absolue du « Big Brother », qui gouverne sans partage et veille scrupuleusement à empêcher la commission du « crime par la pensée », crime qui englobe en réalité tous les autres.
La société d’Océania, où se déroule l’action du roman, est divisée en trois classes. Il y a d’abord le « Parti intérieur », composé de la plus petite mais aussi de la plus puissante des élites. Vient ensuite le « Parti extérieur ». Enfin, les gens du peuple, la couche la plus large de la population, à la fois exclue et asservie, puisqu’elle ne dispose d’aucun droit.
À la tête de ce système règne le « Big Brother », figure omnipotente qui contrôle tout. Il dirige le parti au pouvoir et surveille chaque aspect de la vie sociale. Son gouvernement est structuré autour de quatre ministères.
Le « ministère de la Vérité » exerce la censure sur les idées, l’information, l’éducation et les arts, en veillant à ce que tout corresponde à la doctrine du Big Brother. Le « ministère de l’Amour » est chargé de traquer les déviations qui s’écartent des principes du parti. Les dissidents y sont soumis, par la violence, la contrainte et même la famine, jusqu’à ce qu’ils professent publiquement leur amour pour le Big Brother.
Le « ministère de la Paix », quant à lui, s’occupe de la guerre que mène Océania contre Eurasia, tout en s’alliant avec Estasia. Dans cet univers, les alliances peuvent changer sans que personne ne se souvienne avec qui l’on combattait hier et avec qui l’on s’allie aujourd’hui.
Enfin, le « ministère de l’Abondance » contrôle la production, l’alimentation et les modes de consommation. Il publie des rapports falsifiés affirmant que la production et le niveau de vie ne cessent d’augmenter. Pour diffuser ces mensonges, il s’appuie sur le ministère de la Vérité qui se charge de les transformer en discours officiel.
Winston Smith et le crime par la pensée
Dans ce système, chacun est tenu d’obéir à cette discipline politique et à l’orthodoxie stricte des enseignements du Big Brother. Pourtant, le personnage de Winston Smith se trouve incapable d’éviter de commettre ce fameux « crime par la pensée ». Employé au ministère de la Vérité, plus précisément au département des archives, il est chargé de réécrire les journaux et les documents officiels afin qu’ils correspondent à la version de l’histoire imposée par le Big Brother et le Parti.
La particularité de cette histoire officielle est qu’elle change constamment. Des personnalités publiques, y compris des membres du Parti, disparaissent soudainement. Non pas parce qu’elles ont été exécutées, mais parce que, tout simplement, elles n’ont jamais existé. Winston Smith doit alors réécrire les archives, les discours et les journaux du passé afin d’effacer toute trace de leur existence.
Ces individus évaporés deviennent ce que le roman appelle des « non-personnes ». Leur disparition totale s’explique par le fait qu’ils ont commis le crime absolu : le crime par la pensée.
La logique destructrice de la double pensée
Orwell explique que ce crime survient lorsqu’une personne se révèle incapable de pratiquer la « double pensée ». Cette aptitude, exigée par le Parti pour assurer sa propre survie, consiste à accepter simultanément deux idées contradictoires et à les tenir toutes deux pour vraies.
Ainsi, il faut croire que l’État d’Océania a toujours été en guerre contre Eurasia, alors même qu’il était allié avec elle la veille. De même, si le Parti affirme que 2 + 2 = 5, il faut continuer à penser et à calculer comme si cette affirmation était vraie, tout en sachant que 2 + 2 = 4.
La double pensée devient alors un exercice mental permanent. Elle ne se réduit ni à une simple hypocrisie ni à une discipline consciente ou inconsciente. Elle produit une fracture intérieure, une dissonance cognitive, car elle modifie en profondeur la relation de l’individu à la réalité.
Il s’agit, en fait, de savoir et de ne pas savoir en même temps, de proclamer de bonne foi des mensonges d’une cohérence remarquable tout en conservant deux opinions qui s’annulent mutuellement, en sachant qu’elles sont contradictoires et en les acceptant simultanément. L’individu est ainsi amené à utiliser la logique contre la logique et à se délier de la morale tout en prétendant s’y conformer.
On peut, par exemple, affirmer que la démocratie est impossible tout en soutenant que le parti en est le gardien. Il faut aussi oublier ce qui doit être oublié, puis s’en souvenir lorsque cela devient nécessaire afin de l’oublier encore plus rapidement. C’est là que se manifeste la forme la plus extrême d’intelligence manipulée. Il convient toutefois de noter que la « double pensée» n’a rien à voir avec la « dissonance cognitive », car ce mode de pensée vise précisément à accepter la contradiction sans se soucier de l’angoisse qu’elle peut provoquer.
Pour illustrer certains aspects de cette « double pensée », il suffit d’observer la rhétorique publicitaire employée aujourd’hui par certaines entreprises du monde numérique. La société Apple, par exemple, affirmait dans l’une de ses campagnes publicitaires que « l’iPhone protège votre vie privée », slogan diffusé largement auprès du public, alors même que ses responsables savent parfaitement que ce téléphone enregistre en permanence des données liées à la vie privée de ses utilisateurs.
Lorsque des abonnés ont intenté une action en justice contre l’entreprise, celle-ci a finalement reconnu avoir écouté les conversations de ses clients et même certains de leurs échanges les plus intimes, tout en présentant des excuses ambiguës.
Donald Trump et la rhétorique de la contradiction
D’autre part, de nombreux observateurs et responsables politiques considèrent que le président Donald Trump est un homme impulsif, indiscipliné et obstiné. Mais une question demeure : comment un homme présenté sous ces traits a-t-il pu devenir président des États-Unis à deux reprises ?
Cette fonction figure parmi les plus complexes au monde, et y accéder exige des efforts considérables ainsi que l’élaboration d’une stratégie précise capable de mobiliser une large base humaine sur les plans mental et émotionnel, prête à recevoir ses discours et ses affirmations, même lorsqu’elles sont mensongères. Une telle mobilisation suppose l’usage d’un récit politique, même pauvre dans son vocabulaire et souvent éloigné de la réalité.
La guerre actuelle qu’il mène au nom d’Israël révèle également une pratique constante de la contradiction. Il annonce une information le matin pour la démentir l’après-midi, sans éprouver la moindre gêne ni le moindre sentiment d’incohérence.
La « novlangue » et la fabrication du consentement
George Orwell montre que la « double pensée » s’appuie sur une « nouvelle langue », la «novlangue », conçue pour remplacer la langue ordinaire et rendre la double pensée naturelle et automatique. Les individus finissent par l’employer sans effort.
Le parti n’interdit pas explicitement l’expression d’idées contraires, car les citoyens ne sont tout simplement pas censés avoir d’idées. La « police de la pensée » est omniprésente. Et celui qui se trouve en dehors du parti devient incapable de formuler une pensée divergente, puisque le contrôle ne passe pas par la répression ou la torture, mais par la maîtrise de la structure mentale de l’individu.
Ainsi, la « double pensée » ne consiste pas à obliger quelqu’un à mentir, mais à le rendre capable de croire au mensonge.
Le roman « 1984 », que George Orwell avait d’abord intitulé « Le dernier homme en Europe», appartient au genre de la littérature dystopique. Il décrit un monde terrifiant où les valeurs, les croyances et les normes sont bouleversées, où les vérités sont inversées, et où une minorité dirigée par un « Big Brother » impose une obéissance absolue aux règles de la double pensée.
Dans cet univers, les individus doivent accepter les mensonges, bannir la science et regarder la réalité uniquement à travers les directives du parti, en utilisant une « novlangue » dont le pouvoir fixe le vocabulaire, les significations et les usages.
Il semble que les ressorts de ce roman, tant utilisé par les militants des droits humains pour dénoncer les mécanismes de domination et de manipulation, soit également exploité par certains acteurs cherchant à s’emparer du pouvoir, à contrôler les ressources des nations et à falsifier la réalité.
Malgré sa dimension fictive, de nombreux intellectuels, responsables politiques et artistes se sont inspirés de ses éléments pour comprendre les dérives autoritaires et les formes contemporaines de domination.
Ces dérives apparaissent aujourd’hui dans plusieurs pays autoritaires et même démocratiques, notamment aux États-Unis sous la présidence de Donald Trump, mais aussi dans certains pays européens où la liberté d’expression s’est trouvée restreinte, un nouveau maccartisme s’est imposé où les canaux de communication ont été envahis par un langage appauvri et soigneusement fabriqué, et où les médias et certains responsables politiques sont devenus captifs des agendas et des récits d’États étrangers.
Parmi ces récits figurent notamment les discours et les mensonges diffusés par Israël pour légitimer les politiques de destruction du peuple palestinien depuis des décennies. Cette politique s’est manifestée de manière particulièrement scandaleuse au cours des trois dernières années. Les dirigeants les plus extrémistes qui appellent aux meurtres quotidiennement de cet État proclament ouvertement, dans un langage religieux explicite, leur volonté d’imposer le projet d’un « Grand Israël » aux dépens des peuples de toute la région, par la force et les massacres.