Culture
La littérature américaine à l’épreuve des algorithmes ! Par Karim AOUIFIA
Un processus inscrit dans le temps qui remonte aux années 40, bien précisément à 1945. Depuis cette année-là, la littérature américaine a commencé à ressentir l’impact profond des avancées technologiques aussi bien sur la production que sur la "consommation" des œuvres auprès du grand public
À l’ère des réseaux sociaux et des algorithmes qui redéfinissent la visibilité culturelle, la littérature américaine se trouve à un tournant décisif, tiraillée entre adaptation et dilution de sa vocation artistique. Karim Aouifia, correspondant de MAP à New York revient sur ces outils numériques qui ont démocratisé l’accès aux livres favorisant l’émergence de nouvelles voix, imposant chemin faisant une logique de popularité qui privilégie les œuvres les plus “likées” au détriment d’autres, parfois plus exigeantes. Si ‘’l’électronisation’’ offre l’opportunité de renouvellement, elle présente également le risque de standardisation, et interroge la capacité de la littérature à préserver son rôle de miroir critique de la société.
Karim Aouifia – Bureau de MAP à New York
Des questions aux allures parfois existentielles agitent les esprits dans le landerneau des lettres et de la littérature aux Etats-Unis. À l’ère du numérique et des algorithmes qui conditionnent la stratosphère des réseaux sociaux, ces questions deviennent de plus en plus lancinantes sur l’avenir de la littérature américaine, notamment traditionnelle, et sur ses chances de survie et d’adaptation dans un contexte en mutation rapide.
Qualifiée d’existentielle par plusieurs critiques et homme de lettres, cette lutte ne date pas d’aujourd’hui. Il s’agit d’un processus inscrit dans le temps qui remonte aux années 40, bien précisément à 1945. Depuis cette année-là, la littérature américaine a commencé à ressentir l’impact profond des avancées technologiques aussi bien sur la production que sur la "consommation" des œuvres auprès du grand public.
“Les innovations technologiques, en particulier dans le domaine des médias numériques, ont remodelé le paysage de la littérature américaine en élargissant l’accès, en diversifiant les formats et en favorisant de nouveaux modes d’engagement”, estime le site spécialisé Study Guides dans une étude qui scrute la capacité de la littérature à s’adapter à l’arrivée envahissante de la télévision, de l’internet et des médias numériques.
De l’avis de plusieurs spécialistes, la littérature américaine est parvenue à se mettre au diapason de cette “déferlante” technologique qui a introduit de nouveaux thèmes, de nouvelles techniques narratives ainsi qu’une approche démocratisée dans l’industrie de l’édition.
“La littérature américaine a évolué pour refléter les complexités et les défis d’une société technologiquement avancée, abordant les nouvelles réalités sociales et les questions existentielles soulevées par ces innovations”, analyse le site spécialisé, notant que ces percées ont balisé le chemin vers l’émergence de nouvelles voix qui évoluaient jadis à la périphérie de la société.
Cet impact a pris une allure plus différente et plus complexe avec l’apparition des réseaux sociaux qui obéissent au diktat des algorithmes. Alors que certains y voient une révolution qui a contribué à la promotion de la lecture et de la commercialisabilité du livre, d’autres y perçoivent un “haut lieu de favoritisme” qui donne plus de visibilité à certains aux dépens des autres au gré des algorithmes.
“Les réseaux sociaux ont réussi à populariser la lecture grâce à des groupes en ligne et des hashtags, tels que « Bookstagram » et « BookTok »”, avance l’écrivaine et journaliste Megan Easley, relevant qu’au sein de ces communautés, les utilisateurs partagent du contenu relatif aux livres et à la lecture, allant de critiques et de recommandations d’ouvrages à des photos et des vidéos visant à esthétiser l’acte de lire.
Dans son analyse, la journaliste fait remarquer que cette tendance incite de plus en plus de jeunes à s’identifier comme “lecteurs” et à acquérir les ouvrages publiés sur ces plateformes, notant que même les maisons d’édition et les écrivains recourent désormais à ces réseaux et aux influenceurs pour promouvoir leurs productions et gagner en visibilité auprès d’un public plus large grâce aux “likes” et aux “partages”.
Parmi les œuvres qui ont réalisé un franc succès à la faveur de l’apport des réseaux sociaux ces dernières années figurent “The Songs of Achilles” de Madeline Miller, “A court of Thorns and Roses” de Sarah Maas et “Fourth Wing” de Rebecca Yarrows.
Or, cette démarche s’avère préjudiciable pour d’autres catégories d’auteurs, ainsi que pour les thématiques abordées dans les œuvres littéraires, d’autant plus que l’algorithme favorise ceux qui recueille plus de “Likes” et de “partages” et qui circulent le plus dans des groupes dédiés à la lecture. “
Ce processus propulse certains auteurs sur le devant de la scène et vers le succès sur ces plateformes, leur permettant d’acquérir plus d’abonnés et incitant les consommateurs à acheter leurs livres”, fait observer Megan Easley, relevant toutefois que l’algorithme peut, à l’inverse, faire sombrer dans l’oubli d’autres auteurs tout aussi talentueux, “car il leur est difficile de capter l’attention des consommateurs”.
Dans la même veine, la critique Hannah Jenkins estime que la montée en puissance de ces plateformes, ainsi que les clubs de lecture de célébrités comme ceux créés par la présentatrice TV Oprah Winfrey et l’actrice Emma Roberts, sont en train de transformer le domaine de la littérature aux Etats-Unis en une “simple branche supplémentaire de produits et de transactions capitalistes” au lieu de le consacrer comme un “médium artistique” et une forme d’expression qui reflète la pleine mesure de l’humanité.
D’autres hommes de lettres et spécialistes comme Leo Braudy, professeur à l’université de Californie du Sud, appréhendent cette évolution sous un prisme plus optimiste, en soulignant que le livre ne perdra jamais de son lustre et que la littérature américaine parviendra toujours à transmettre toute la splendeur de l’expérience humaine et à “survivre” même dans un monde numérique inextricablement interconnecté.