Culture
La philosophie pour éclairer les nuits du monde et penser l’ère de l’Anthropocène - Par Abdeljelil Lahjomri
La philosophie pour éclairer les nuits du monde et penser l’ère de l’Anthropocène - Par Abdeljelil Lahjomri Penser, dans l’Anthropocène, c’est empêcher le monde qu’il ne se perde sans même savoir ce qu’il a perdu. C’est maintenir ouvertes des questions-là où les passions voudraient des réponses rapides, succinctes, immédiates.
Accueillant la clôture des Rendez-vous de la philosophie, organisés par l’Institut français au Maroc et qui célèbre sa onzième édition, Abdeljlil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, a mis l’accent sur la nécessité de replacer la philosophie, dans un monde travaillé par l’accélération, les fractures géopolitiques et la montée des passions collectives, dans sa fonction essentielle. Celle de rouvrir l’espace du questionnement sur les guerres contemporaines et langage brisé du monde. Relevant dans un exposé dense qu’à travers un itinéraire reliant Fès, Marrakech, Casablanca et Rabat, les Rendez-vous de la philosophie proposent une traversée intellectuelle du Maroc pour interroger l’époque et ses dérives, Abdeljelil Lahjomri les invite à penser l’Anthropocène - période actuelle durant laquelle l’activité humaine par ses effets sur le climat, la biodiversité, les océans et les cycles naturels, n’influence plus seulement la nature : elle en modifie durablement les équilibres, au point d’en laisser une trace mesurable dans l’histoire de la Terre. Par-là, le secrétaire perpétuel appelle la philosophie à se reconcentre sur la violence contemporaine et l’épuisement du langage commun, afin de contribuer à l’apaisement d’un monde épuisé.

Abdeljelil Lahjomri – Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume
La géographie marocaine comme itinéraire de pensée
En mobilisant Fès, Marrakech, Casablanca et Rabat comme autant d’escales, Les Rendez-vous de la Philosophie épouse symboliquement plusieurs capitales, spirituelle, historique, économique et politique du Maroc, et compose une géographie signifiante : celle d’une caravane de la pensée, guidée par le désir de comprendre et par l’amour du questionnement.
En choisissant d’interroger notre époque à travers ce thème brûlant « Ambivalence des passions. Où va le monde ? », vous convoquez non seulement l’impensé de notre modernité, mais aussi ses zones d’ombre, ses débordements. Vous nous invitez à scruter ces passions qui s’affranchissent des chemins de l’urbanité minimale, cette condition pourtant indispensable à la relation sociale. Comment comprendre ces forces intimes et collectives qui creusent un écart entre l’élan vital et le désordre du monde ?
Il ne s’agit plus seulement d’observer des tensions sectorielles, sportives, électroniques, ou issues des réseaux asociaux ou autres, mais de mesurer l’inquiétude plus vaste qui traverse le vivant, le multilatéralisme lui-même, pour reprendre le vocabulaire des géopoliticiens. L’ambivalence des passions renvoie alors à l’équivoque constitutive de l’existence : la double face des choses, leur capacité simultanée d’illuminer et d’assombrir, d’enchanter et de désespérer. J’oserais dire qu’elles sont à la fois diurnes et nocturnes, à l’exception notable de cette manifestation, qui démontre que les nuits peuvent devenir boréales lorsqu’elles sont éclairées par les lanternes de la philosophie, que Séverine Kodjo-Grandvaux et Driss Ksikes savent si généreusement mettre à la disposition des intervenants et du public. Je salue aussi leurs prédécesseurs, notamment Alexandre Lemasson et Mme Ina Pouant qui ont longtemps associé l’Académie du Royaume à ces banquets de l’esprit.
Le temps long contre la précipitation du présent
Je manquerais à mes devoirs si je n’évoquais brièvement ici les réflexions menées précisément, ces derniers jours, à l’Académie du Royaume autour de la re-visitation des savoirs et de la nécessaire réinvention de ce que nous avons à partager comme connaissances. Le séminaire doctoral du professeur Souleymane Bachir Diagne, consacré à Penser le temps, qui s’est tenu les 4 et 5 février derniers, en offre une illustration exemplaire. Entre le temps long et le temps court peut s’insinuer, là aussi, l’équivoque : la frénésie contre la sérénité, la vitesse confondue avec la précipitation. En rappelant l’école des Annales, Braudel, Marc Bloch, et la rupture majeure que constitue le sac de Bagdad en 1258, moment de pétrification des institutions savantes du monde islamique, le professeur Diagne a ainsi mis en lumière les fécondités du temps long, lorsque l’exégèse saisit l’islam comme « une parole vivante, capable de parler à chaque époque ».
C’est cette philosophie du temps lumineux, guidée par une éthique de la traversée, que nous continuons d’explorer avec des penseurs contemporains. Nous rendrons hommage à Mohammed Arkoun à l’automne ; nous consacrerons une vaste rétrospective à Valentin Yves Mudimbe les 29 et 30 avril ; puis nous revisiterons l’héritage multidimensionnel de Léopold Sédar Senghor les 24 et 25 juin prochains sous l’éclairage de nouvelles traductions américaines et les réponses senghoriennes aux nouvelles conflictualités. Ces rencontres ne se placeront pas sous le sceau de la contemplation, mais sous celui d’une passion tempérée par le souci de transmission, par l’empathie, et par l’humilité du bâtisseur de passerelles. Car si Hegel, dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, a dit « Rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion », ce propos est une invitation permanente à s’interroger, afin d’accueillir le jour qui vient avec l’appétit d’en savoir davantage sur soi pour mieux habiter le monde.
À ce propos, Mudimbe écrit dans L’Invention de l’Afrique : « L’Afrique n’est pas seulement un lieu à découvrir, mais un ordre de savoirs à interroger ».
Anthropocène : l’humanité face à elle-même
Permettez-moi de revenir un instant à mes premiers amours et de faire avec vous un peu de philosophie. Nous sommes dans une zone de haute instabilité de la pensée. En ces temps perturbés et calcinés, non pas pour y chercher des réponses rassurantes, mais pour y maintenir ouverte une interrogation devenue essentielle : où va le monde ? Cette question, aujourd’hui, n’est plus seulement philosophique ; elle est existentielle. Elle engage notre manière d’habiter la terre, de vivre ensemble, et peut-être même de demeurer humains.
Il faut désormais reconnaître que nous avons changé d’ère. Ce que l’on nomme l’Anthropocène ne désigne pas seulement le moment où l’homme altère profondément les équilibres naturels ; il désigne une situation plus radicale encore : celle où, en détruisant la nature, l’homme entame sa propre condition d’existence, matérielle, symbolique et morale. Pour la première fois, l’humanité se trouve confrontée à une puissance d’agir qui excède sa capacité de se penser elle-même.
Dans cette nouvelle ère, les passions se sont exacerbées. La philosophie le sait depuis longtemps : l’homme n’est pas un sujet rationnel entouré de passions accessoires, mais un être affecté avant d’être raisonnable. Baruch Spinoza l’avait formulé avec une rigueur qui nous oblige encore : « nous jugeons bon, alors que nous jugeons bon ce que nous désirons ». Les passions constituent la matière première de la vie sociale. Une société dominée par les passions tristes ne se contente pas de souffrir, elle devient instable.
De la fête au débordement : comprendre la violence collective
C’est à ce niveau qu’il faut lire ce qui s’est produit lors de la Coupe d’Afrique des Nations. La CAN fut d’abord une fête au sens anthropologique fort : effervescence collective, joie partagée, suspension provisoire des différences. Mais le basculement de cette joie en violence ne relève pas du simple débordement émotionnel. Il signale une défaillance de la retenue. L’adversaire a cessé d’être partenaire du rite pour devenir ennemi.
Mais il faut aller plus loin encore. Avec Georges Bataille, nous comprenons que toute société porte en elle une part irréductible d’excès, de transgression. L’homme est seulement un être de débordement. La fête est le lieu où cet excès est reconnu et mis en scène. Lorsque l’excès n’est plus inscrit dans cette économie symbolique, il ne fonde plus rien.
Ce diagnostic anthropologique devient encore plus inquiétant lorsque l’on considère les conflits contemporains. L’Ukraine, Gaza, le Soudan, et tant d’autres foyers de violence ne sont pas seulement des théâtres militaires. Ils sont aussi des concentrateurs de passions extrêmes. La guerre y apparaît moins comme un moyen que comme un symptôme : celui d’un monde qui ne parvient plus à transformer ses passions en langage commun de dépassement.
Penser pour empêcher l’effondrement du sens
Dans ce contexte, la question où va le monde ? ne peut recevoir de réponse rassurante. Pas même la philosophie ne peut y répondre aujourd’hui. Hannah Arendt nous a appris que le mal contemporain prospère moins dans la haine déclarée que dans l’absence de pensée. La tâche de la philosophie n’est pas de prédire l’avenir, mais d’empêcher que l’on agisse sans penser.
Dire que la philosophie ne sait pas où va le monde. C’est une responsabilité. Penser, dans l’Anthropocène, c’est empêcher le monde qu’il ne se perde sans même savoir ce qu’il a perdu. C’est maintenir ouvertes des questions-là où les passions voudraient des réponses rapides, succinctes, immédiates.
C’est pour cela que ces Rendez-vous de la philosophie sont nécessaires, pour réintroduire de la médiation là où les passions négatives et l’excès menacent de devenir la norme, pour refuser que la violence soit le dernier langage disponible.