Culture
L’amazigh à l’école : un droit constitutionnel encore en souffrance
Les obstacles à l’enseignement de l’amazigh ne se limitent pas à la question des enseignants ou à la présence dans le privé. La pénurie de supports pédagogiques modernes, tels que manuels complets, contenus interactifs et ressources numériques, constitue un frein majur à l’apprentissage.
Plus d’une décennie après sa reconnaissance constitutionnelle, l’enseignement de l’amazigh peine encore à s’imposer comme une composante normale de la scolarité marocaine. Hamid Fayou, docteur en économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégiques, pointe le manque d’enseignants, les supports insuffisants et les fortes disparités territoriales, et conclut à une langue officielle restée trop souvent symbolique plutôt qu’effectivement transmise.
Hamid Fayou
Depuis 2011, l’amazigh est officiellement reconnu comme langue nationale et officielle du Maroc, un acquis constitutionnel historique qui aurait dû transformer en profondeur le système éducatif et renforcer l’identité culturelle du pays. Pourtant, plus d’une décennie après cette reconnaissance, la réalité sur le terrain révèle un écart préoccupant entre les ambitions politiques affichées et les résultats concrets dans les écoles. Si des progrès sont visibles, ils restent fragmentaires et insuffisants, laissant une grande partie de la jeunesse marocaine privée d’accès à sa langue et à son patrimoine culturel. Le simple fait que seulement 3 400 écoles primaires, soit environ 40 % des établissements publics, proposent des cours d’amazigh illustre bien la lenteur et les limites de cette réforme. Ces cours concernent aujourd’hui plus de 650 000 élèves, un chiffre qui semble encourageant, mais qui doit être relativisé dans un pays où l’enseignement de l’amazigh devrait être généralisé pour devenir une véritable composante de la scolarité obligatoire.
Le corps enseignant, pilier central de toute réforme linguistique, reste l’un des principaux goulots d’étranglement dans la mise en œuvre de l’enseignement de l’amazigh. Entre 2021 et 2024, le nombre de professeurs spécialisés est passé de 200 à 1 850, et le ministère de l’Éducation prévoit de former 3 000 enseignants bilingues supplémentaires dans les années à venir. Ces chiffres donnent l’impression d’un engagement sérieux, mais ils masquent une réalité plus complexe : la formation reste souvent insuffisante, les enseignants manquent de ressources adaptées et, dans de nombreuses académies, ils doivent jongler avec plusieurs matières faute de personnel dédié. L’amazigh officiel se retrouve ainsi réduit à un rôle symbolique dans de nombreux établissements, incapable de dépasser la simple introduction linguistique et de développer véritablement les compétences des élèves.
L’enseignement de l’amazigh dans le secteur privé est encore plus marginal, ce qui creuse une fracture sociale et linguistique préoccupante. Selon les données disponibles, seulement 2,5 % des établissements privés proposent des cours d’amazigh, généralement à titre facultatif, avec un total de 107 enseignants spécialisés. Cette situation signifie que les enfants issus de familles favorisées, souvent dans les grandes villes, sont largement éloignés de l’apprentissage de la langue amazighe et de la transmission de cette identité culturelle. La conséquence est double : non seulement la langue reste minoritaire dans les milieux urbains, mais les inégalités éducatives et culturelles se renforcent, empêchant l’amazigh de jouer pleinement son rôle d’intégration nationale et de vecteur de cohésion.
Les obstacles ne se limitent pas à la question des enseignants ou à la présence dans le privé. La pénurie de supports pédagogiques modernes, tels que manuels complets, contenus interactifs et ressources numériques, constitue un frein majeur à l’apprentissage. Dans de nombreuses écoles, les enseignants doivent improviser, adapter des supports inadéquats ou se contenter de méthodes traditionnelles qui peinent à susciter l’intérêt des élèves. Cette situation traduit un manque d’investissement concret et de vision stratégique : si l’État reconnaît l’amazigh comme langue officielle, il ne lui assure pas les moyens nécessaires pour qu’elle devienne une matière efficace et attrayante, capable de rivaliser avec l’arabe ou le français dans le système éducatif.
La situation est encore aggravée par le contexte sociolinguistique du pays. Actuellement, seulement 25 % de la population maîtrise l’amazigh, avec une répartition très inégale : les zones rurales restent les plus exposées à la langue, tandis que dans les grandes villes, elle est souvent absente de la vie quotidienne. Pour de nombreux élèves urbains, l’école est donc le seul lieu où ils peuvent entrer en contact avec cette langue, ce qui impose un effort pédagogique considérable pour créer un environnement linguistique artificiel capable de compenser l’absence de pratique familiale ou communautaire. Dans ces conditions, l’apprentissage de l’amazigh devient un défi supplémentaire pour les enseignants et les élèves, renforçant la perception que la langue reste marginale malgré son statut officiel.
Les retards dans la mise en œuvre de l’amazigh sont également visibles dans la planification et la gouvernance de la réforme. Les académies régionales dénoncent régulièrement le manque de salles adaptées, l’insuffisance des matériels pédagogiques et le manque de coordination entre les différents niveaux administratifs. Cette fragmentation administrative et bureaucratique empêche une mise en œuvre uniforme et efficace de la réforme, ce qui réduit l’impact des efforts déployés et contribue à maintenir la langue dans une position périphérique. Le Maroc continue ainsi de traiter l’amazigh comme un objet symbolique, valorisé dans les discours et la Constitution, mais encore trop faible dans la pratique quotidienne.
Pour que l’amazigh devienne un pilier vivant de l’identité culturelle et un vecteur réel de cohésion nationale, une stratégie nationale cohérente et ambitieuse est indispensable. Cela passe par la production de manuels modernes, l’intégration de l’amazigh dans tous les cycles scolaires, la formation continue des enseignants et la création de contenus numériques interactifs. Il est également nécessaire d’intensifier la sensibilisation des familles et de la société civile afin que la langue ne soit pas seulement un devoir scolaire, mais un élément vécu de l’identité marocaine. Sans cet engagement global et soutenu, l’amazigh restera une langue officielle sur le papier, mais cantonnée à des pratiques limitées et fragmentaires.
Le Maroc se trouve aujourd’hui à un tournant critique : il ne s’agit plus seulement de protéger un patrimoine linguistique, mais de garantir une égalité éducative et culturelle pour les générations futures. La langue amazighe est un droit constitutionnel, mais un droit sans moyens concrets reste une promesse vide. Les autorités doivent agir rapidement et avec détermination pour transformer l’amazigh en outil d’inclusion, de cohésion et d’identité nationale, sous peine de voir disparaître cette opportunité historique de renforcer l’école marocaine et son rôle dans la société.