"Le cinéma doit rester polémique", dit Cristian Mungiu, en lice pour la Palme d'or

"Le cinéma doit rester polémique", dit Cristian Mungiu, en lice pour la Palme d'or

"Je trouve que, dans le cinéma, nous avons commencé un peu à perdre la liberté de vraiment exprimer ce qu'on pense. Il y a trop de films polis qui te confirment que l'idéologie du jour est la bonne et ce n'est pas ce que le cinéma devrait faire" (Cristian Mungiu)

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Présent en compétition au Festival de Cannes avec « Fjord », le réalisateur roumain Cristian Mungiu défend un cinéma capable de provoquer le débat et de questionner les certitudes idéologiques contemporaines. À travers ce film inspiré de faits réels, le cinéaste explore les tensions entre valeurs conservatrices, institutions progressistes et polarisation des sociétés occidentales. Déjà Palme d’or en 2007 pour « 4 mois, 3 semaines, 2 jours », Mungiu affirme vouloir préserver une liberté de création affranchie des conformismes politiques et culturels.

Cannes, France - Avec "Fjord", en compétition à Cannes, Cristian Mungiu questionne les abus commis au nom d'idéologies progressistes sans craindre de faire débat: "Le cinéma doit rester polémique", proclame le réalisateur roumain, Palme d'or 2007.

"Je trouve que, dans le cinéma, nous avons commencé un peu à perdre la liberté de vraiment exprimer ce qu'on pense. Il y a trop de films polis qui te confirment que l'idéologie du jour est la bonne et ce n'est pas ce que le cinéma devrait faire", déclare le réalisateur dans un entretien à l'AFP.

Dans "Fjord", le cinéaste enracine son récit en Norvège où un très pieux couple évangélique (Sebastian Stan et Renate Reinsve) s'installe avec ses cinq enfants et semble d'abord s'intégrer sans heurts à une société qui proclame sa tolérance et son respect des minorités.

Mais la machine s'enraye brutalement quand émergent des soupçons de violences intrafamiliales contre les enfants. Les autorités prennent le couple en grippe, questionnent son éducation rigoriste et allergique à YouTube et aux smartphones, critiquent sa foi.

La tension monte jusqu'à ce qu'une procédure de placement des enfants soit enclenchée, y compris pour le dernier de la fratrie, un nouveau-né allaité par sa mère.

Cristian Mungiu récuse de prendre fait et cause pour le camp conservateur, lui qui avait décroché la Palme il y a vingt ans avec "4 mois, 3 semaines, 2 jours", charge contre la criminalisation de l'avortement en Roumanie.

Mais il assume avoir "beaucoup plus d'attentes à l'égard d'une société progressiste qui considère qu'elle a trouvé les bonnes réponses pour l'avenir et qui considère toujours qu'elle est supérieure".

Peu importe, ajoute-t-il, que son film puisse réjouir les détracteurs du courant "woke" et hérisser ses défenseurs. "Je ne suis pas ici pour faire plaisir à quelqu'un", souligne celui qui a également signé les dialogues et le scénario du film. "On doit prendre des risques dans le cinéma".

"Meilleures intentions"

Inspiré de faits réels, "Fjord" résonne avec l'histoire personnelle du cinéaste de 58 ans, qui a grandi dans la Roumanie de Nicolae Ceaușescu, qui a régné pendant trente ans (1967-1989) au nom d'un communisme qui promettait l'émancipation mais opprimait les peuples.

"J'ai grandi sous un régime qui savait mieux que nous, les citoyens, ce dont on avait besoin", se souvient-il. Nous avons cru que ça s'est arrêté avec la chute du communisme et aujourd'hui on découvre que ça peut arriver, même avec les meilleures intentions, dans les sociétés démocratiques".

Mungiu ne voit toutefois pas son film comme une charge contre le progressisme actuel mais comme une réflexion sur la polarisation croissante de nos sociétés.

"C'est vraiment important que ça crée une sorte de débat sur les raisons pour lesquelles nous avons ce genre de sociétés radicalisées à gauche et à droite", confie-t-il. "On se demande parfois comment nous sommes arrivés à ce stade et pourquoi il est si difficile pour nous de vivre dans une société où les gens ont des valeurs différentes".

A un niveau plus personnel, "Fjord" pourrait faire rentrer Mungiu dans le cercle très fermé des cinéastes lauréats de deux Palmes d'or.

"Je suis très content qu'après deux années de travail pendant lesquelles toute l'équipe du film et les comédiens disaient +on va se revoir à Cannes+ que ça se soit vraiment passé. Mais maintenant on passe à un autre niveau de pression", observe-t-il.

Projeté lundi sur la Croisette, "Fjord", qui sortira en France en août, a été bien accueilli par la critique internationale et fait partie des prétendants sérieux à la Palme, qui sera remise samedi. "C'est tout à fait naturel et humain d'espérer que tu vas avoir un prix", souffle le cinéaste.

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