chroniques
Le Journal d’un prisonnier de Nicholas Sarkozy - Par Samir Belahsen
L'ancien président français Nicolas Sarkozy (au centre) signe un exemplaire de son nouveau livre « Journal d'un prisonnier », entouré de son fils Louis Sarkozy (à gauche), candidat à la mairie de Menton en 2026, lors d'une séance de dédicace à la Librairie de la Presse à Menton, dans le sud-est de la France, le 12 décembre 2025.
Quand un ancien président tente de reprendre la main en transformant un épisode d’humiliation en capital symbolique. Avec Le Journal d’un prisonnier, Nicolas Sarkozy tente de transformer une séquence judiciaire inédite dans la trajectoire d’un ancien chef de l’État en ressource narrative et politique. Samir Belahsen revient sur ouvrage qui, entre plaidoyer personnel, réquisitoire contre la justice et mise en scène de soi, s’inscrit moins dans la littérature carcérale que dans une stratégie de reconquête symbolique, où la chute est racontée comme une injustice historique et l’épreuve comme un moment de vérité intime.

Samir Belahsen
“Quand on a le sentiment que le temps est compté, on agit plus et plus vite.”
Nicolas Sarkozy / Le Monde - 17 Juillet 2004
“L’épreuve, c’est l’absence, pas la blessure de vanité.”
Nicolas Sarkozy
Il tire plus vite que son ombre !
Nicolas Sarkozy se précipite pour publier en un temps record « Le journal d’un prisonnier ».
C’est une sorte d’autobiographie centrée sur son incarcération à la prison de la Santé en octobre 2025 pendant trois semaines et sur la longue séquence judiciaire ouverte à cause du soupçon de financement libyen de la campagne présidentielle de 2007.
Un long et agressif plaidoyer de défense qui devient rapidement un acte d’accusation contre la justice, les médias et une bonne partie de la classe politique, le tout avec une certaine dramatisation de soi.
Il a choisi la posture de président-victime. Il ne laisse de place à aucune altérité avec les autres détenus, ni à un travail esthétique sur l’enfermement et la solitude. Bien entendu aucun regret, aucun travail sur soi, aucune réflexion sur le sort des victimes…
C’est pourquoi je ne classerais pas ce texte dans la rubrique de littérature carcérale.
L’impensable
Le 21 octobre 2025, nous raconte Sarkozy fut le jour de l’« impensable » dans la trajectoire d’un ancien chef de l’État !
Il se veut franchement irréprochable.
Le narrateur est stupéfait d’être traité en délinquant alors que sa probité est supposée évidente. Le reste n’est qu’un acharnement médiatique, politique et judiciaire autour du financement libyen d’une campagne électorale.
La première partie, la plus narrative, décrit avec moult détails l’ultime petit déjeuner familial, la marche scénarisée sous les caméras jusqu’à la voiture puis le cortège quasi présidentiel vers la prison de la Santé puis le passage du fameux portail qui le gratifie d’un nouveau titre le matricule 320535.
Le narrateur insiste sur la double douleur de la séparation avec Carla Bruni et les enfants et de l’« injustice », mais aussi sur la volonté chevaleresque de se montrer stoïque, de ne jamais « défaillir » pour ne pas laisser s’effondrer « l’édifice familial ».
Le cœur du récit raconte des scènes carcérales (la cellule exiguë, le quartier d’isolement, les parloirs, les surveillants, la visite de l’aumônier, l’incendie dans une cellule voisine) puis des retours en arrière sur les procédures, les audiences, les juges, le parquet national financier et le fameux document, par lequel tout a commencé, de Mediapart déclaré « probablement faux » par le tribunal.
Sarkozy, le narrateur-avocat, reconstitue la montée du dossier libyen jusqu’à la décision de détention provisoire malgré son appel, il explique que cette incarcération est pour lui un « scandale judiciaire sans précédent ».
Le narrateur, l’avocat, raconte en fin de plaidoyer l’audience qui a statué sur la remise en liberté, l’attente du jugement puis les motifs de relaxe partielle.
Ces motifs lui donnent l’occasion de dénoncer une justice politique puis de faire sa profession de foi où il réaffirme sa « complète innocence » et promet de se battre « tant qu[il] disposer[a] d’un souffle de vie » pour faire triompher sa vérité.
La Chute
Le narrateur, « vingt ans maire de Neuilly », « cinq ans président de la République »), nous décrit sa chute, « dix étages d’un seul coup ». J’y ajouterais ce qu’il qualifie de bonne surprise : le soutien de Marine Le Pen.
« Le journal d’un prisonnier » est une prolongation, de ses livres précédents « Le Temps des tempêtes », « Le Temps des combats », c’est le temps de la chute.
Le « je » est saturé et omniprésent. Un « Je » bagarreur. Une rhétorique de justification qui abonde en oppositions binaires : opposition à la justice, aux médias, aux « révolutionnaires aux petits pieds » de LFI.
Dans sa surenchère analogique, il cite le Temple, la guillotine, Marat, Danton et Robespierre.
Il cherche à démontrer une récurrence historique de l’injustice politique pour dramatiser sa situation personnelle. Dreyfus contemporain.
L’autre stratégie du plaidoyer est la tentative d’inscrire la chute dans une trajectoire spirituelle : l’aumônier, la messe célébrée dans le gymnase-cathédrale, la communion, la redécouverte de la prière et de la biographie de Jésus. Cette inflexion spirituelle sans aveu, sans regret, sans rédemption, n’ouvre que sur une relecture providentialiste. L’épreuve lui servirait à « devenir une meilleure personne ».
Au niveau stylistique, l’écriture reste utilitaire, le plaidoyer opte pour un français standard, efficace, ponctué de formules faciles et de métaphores convenues.
Au-delà de l’absence de toute autocritique, on peut remarquer l’usage de superlatifs, la dramatisation systématique « scandale judiciaire sans précédent », « situation invraisemblable », « brutalité inouïe », des dichotomies tranchées entre « courage » et « lâcheté », « grandeur » et « petitesse » de la « Comédie humaine ».
Sur le fonds, le livre est un long réquisitoire contre :
- Une justice instrumentalisée et obstinée malgré l’absence de « preuves matérielles ».
- Une gauche qui aurait renoncé à ses principes lorsqu’il s’agit de ses adversaires, et
- Un système politico‑médiatique dominé par la lâcheté.
Ce réquisitoire n’offre aucune réflexion sur la justice pénale, ni sur les modalités de contrôle des financements de campagne…Et aucune pensée aux Libyens, aucune réflexion sur la Lybie.