Le monde post-américain ou la guerre d’Iran dans la grille de Fareed Zakaria - Par Dr Samir Belahsen

Le monde post-américain ou la guerre d’Iran dans la grille de Fareed Zakaria - Par Dr Samir Belahsen

La principale thèse défendue par Fareed Zakaria est que chaque grand progrès libéral provoque un contrecoup. Dès son introduction Zakaria pose le cadre : nous vivons une période de révolutions multiples : populisme, technologie et géopolitique.

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 Dans « L’ère des révolutions : progrès et contrecoup de 1600 à nos jours », Fareed Zakaria propose une lecture historique et géopolitique fondée sur l’idée que chaque avancée libérale engendre une réaction illibérale. Analysé par Samir Belahsen, l’ouvrage met en perspective les tensions contemporaines, notamment la recomposition du système international et le retour des dynamiques identitaires. Dans la grille qu’il en tire, les USA que révèle la guerre d’Iran, ne sont plus l’hégémon incontesté. Ils tentent de réaffirmer leur domination par la force, mais le coût devient exorbitant.

Samir Belahsen

« Le système international construit après 1945 peut survivre en dépit de la défection américaine »   Fareed Zakaria (Interview)

« La sagesse est un chemin de crête, la voie étroite entre deux précipices, entre deux conceptions extrêmes. » Amine Maalouf (les identités meurtrières p 48)

Fareed Zakaria (1964) est d’abord un homme d’idées et un journaliste à la CNN où il anime une l’émission "Fareed Zakaria GPS", l’indien-américain est aussi chroniqueur du Washington Post sur l’actualité internationale. Il avait soutenu un doctorat à l’université de Harvard sous la direction de Samuel Huntington.

Le regard de celui qui a inventé le concept des démocraties illibérales, peut-il nous aider à mieux comprendre notre ère géopolitique ou du moins notre moment géopolitique ?

 Il avait développé ce concept dans « L’avenir de la liberté. La démocratie illibérale aux Etats-Unis et dans le monde » publié en 2003.

Son dernier livre « Progress and Backlash from 1600 to the Present publié par W. W. Norton & Company en 2024 pourrait nous aider à élargir notre grille de lecture.

Le livre

La principale thèse défendue par Fareed Zakaria est que chaque grand progrès libéral provoque un contrecoup.

Dès son introduction Zakaria pose le cadre : nous vivons une période de révolutions multiples : populisme, technologie et géopolitique.

Il identifie deux fils conducteurs dans l’histoire : un fil de libéralisme qui s’accompagne de progrès, d’ouverture et de disruption ; et un fil illibéral qui implique retour au passé, nostalgie et fermeture.

Il consacre la première partie de son livre à ce qu’il appelle les révolutions du passé. La première révolution libérale actait la naissance du libéralisme moderne aux Pays-Bas au 17e siècle qu’il explique par la géographie, la culture : la réforme protestante et l’imprimerie et par les innovations commerciales : navires spécialisés, actions et bourse ; et la naissance de la première société multinationale : Dutch East India Company.  

Ainsi, un petit pays est devenu le plus riche du monde, et la politique moderne naquit.

Le Contrecoup a été l’invasion de la France (1672-1678).

A la fin du XVII -ème, l’Angleterre importe le modèle libéral néerlandais et instaure une monarchie constitutionnelle. Elle a réuni les conditions de la révolution industrielle. La Grande-Bretagne devient une puissance et dépasse les Pays-Bas en mercantilisme et industrialisation.

La Révolution française, pour Fareed Zakaria, fut un désastre. La Révolte contre la monarchie menée par l’aristocratie manipulait le populisme. Elle vire alors à l’autoritarisme : étatisation des églises, censure, violence contre-révolutionnaire. Le contre coup : Napoléon qui devait être contrôlé par le gouvernement, accapare le pouvoir. Zakaria rappelle l’héritage sanglant qui hante encore aujourd’hui l’histoire de cette révolution.

La Glorieuse Révolution en Grande Bretagne avait donné la révolution industrielle et ses innovations majeures : la pompe à eau pour les mines, navette volante de tisserand, les locomotives à vapeur et les montres de poche.

Ces innovations ont induit des changements sociaux les horaires fixes, le travail des femmes. Les bénéfices matériels justifient les frictions sociales selon Zakaria. Les protestations violentes contre la mécanisation mènent à des réformes politiques dès 1832.

Les États-Unis reprennent la révolution industrielle britannique et la poussent plus loin. Ce qui a donné une domination mondiale du couple anglosaxon et la création du monde moderne.

Pour Zakaria, c’est la vraie révolution américaine, plus importante que celle de 1776.

Pour les révolutions du présent, selon Zakaria, la mondialisation avance depuis le XIX -ème siècle. Elles sont le fruit des progrès techniques, de l’internationalisation de la finance et du commerce transocéanique.

Le contrecoup fut la dépression de la fin du siècle puis les assassinats de dirigeants, le retour des barrières douanières. La crise de 1929 était un nouveau coup d’arrêt.

L’après 1945 a connu plus de démocratie et de libéralisation des marchés. Mais à partir des années 1990, on aurait amorcé le recul, même les Etats unis adoptent des barrières douanières, en réaction à la Chine et à la crise de 2008. Ainsi le libre-échange améliore la vie, mais l’enthousiasme pour lui ne dure pas.

La technologie améliore la vie mais crée la dépersonnalisation et l’addiction numérique. C’est l’une des quatre révolutions actuelles selon Zakaria.

La vengeance des tribus : le retour des identités

Pour Zakaria, le libéralisme a créé la prospérité matérielle qui a permis aux gens de se préoccuper de valeurs non-matérielles : identité raciale, sexuelle, religieuse.

Dans les années 1960, les USA ont connu les mouvements de droits civiques, le féminisme, la libération sexuelle et la baisse de la pratique religieuse.

Le contrecoup fut l’apparition de nouvelles lignes de fracture : Noirs vs Blancs, femmes vs hommes, conservateurs religieux vs non-religieux…

Depuis 1960, constate Zakaria, le rejet des valeurs libérales classiques, l’intolérance, la résistance au libre-échange et à l’immigration sont grandissants. Aux USA, Pat Buchanan et Newt Gingrich ont lancé le mouvement, Donald Trump en est le leader actuel.

(Pat Buchanan était commentateur influent sur MSNBC et chroniqueur sur The Américan

Conservative ; Newt Gingrich était président de la chambre des représentants de 1995 à 1999)  

La quatrième révolution actuelle, selon Zakaria, est le basculement géopolitique. On entre dans un monde où les USA ne sont plus la puissance dominante.

L'Abîme Infini

Zakaria en conclue que les problèmes actuels ne viennent pas de détails historiques mais de la modernité elle-même. Le libéralisme classique perd son attrait car il a discrédité les repères comme la foi religieuse, le clan, le pays.

Le populisme illibéral n’est que la réaction en colère au sentiment de vide spirituel. Pour Zakaria, le populisme ne peut pas combler ce vide.

Il faudrait selon lui renouveler la foi dans la liberté et les valeurs libérales classiques.

Concrètement, il prône l’humilité dans la planification sociale, l’évitement de la politique identitaire et l’acceptation compromis.

La guerre actuelle Iran-USA selon la grille de Zakaria

Si on reprend la grille de Zakaria malgré tous les désaccords et réserves, la guerre actuelle Iran-USA s’inscrit dans plusieurs de ses "révolutions du présent" à la fois :

Où on en est concrètement ?

Pour la grille de Zakaria, on entre dans un monde post-américain où les USA ne sont plus l’hégémon incontesté. Ils tentent de réaffirmer leur domination par la force, mais le coût devient exorbitant, le pétrole a frôlé 120$ le baril, l’inflation, les délais maritimes s’allongent...

L’Arabie saoudite et les Émirats, neutres au départ, tentés de basculer côté US après les attaques iraniennes sur leurs bases. Pas rassurés, ils risquent de revoir leurs alliances. Si l’on veut reprendre les termes de Zakaria : la recomposition géopolitique est en marche.

Le conflit alimenterait en plus le « backlash » identitaire tel que décrit par Zakaria.

Les manifestations anti-guerres massives que les Etats unis ont connu depuis le 28 février évoquent une nouvelle fracture. La société se polarise entre interventionnistes et anti-guerre.

De l’autre côté, en Iran, le régime remobilise sur l’identité nationale/religieuse, surtout après l’assassinat de Khamenei. C’est ce que Zakaria appelle le réflexe "tribu".

Les effets du blocage d’Hormuz sont le contrecoup à la mondialisation. Le libre-échange suppose la stabilité géopolitique. Quand elle saute, tout le monde souffre.

Intégrer l’Iran par le commerce était un pari libéral, le Backlash était l’échec des négociations 2025-2026, la répression, puis la guerre. Les USA reviennent à la force pour imposer la pax americana. L’Iran répond par le blocage d’Hormuz et le monde souffre.

Chaque ouverture libérale crée sa réaction illibérale.

Cette guerre est le symptôme de la "double révolution" géopolitique et identitaire annoncée par Zakaria.

Cette guerre, c’est la fin de l’ordre américain stable, remplacé par des chocs entre tribus nationales qui utilisent la force parce que le compromis libéral a encore perdu son attrait.