Culture
Le Théâtre royal, une œuvre de passion et de permanence – Par Abdelhamid Jmahri
Il n’existe que trois théâtres au monde situés au bord de l’eau : le Globe Theatre à Londres sur la Tamise, le Teatro Ristori sur l’Adige à San Pietro, et le Théâtre royal de Rabat sur le Bouregreg.
Le Théâtre royal de Rabat subjugue Abdelhamid Jmahri. Ce texte n’est pas une chronique mais une ode à la culture et au parti-pris architectural qui l’a faite théâtre pour qu’elle dure dans l’histoire et dans ses annales historiques. L’édifice, voulu par le Roi Mohammed VI et mis en œuvre par Zaha Hadid sur les rives de l’Oued Bouregreg, s’inscrit à la fois dans une continuité urbaine, un héritage historique marqué par la proximité de la Tour Hassan, et une dynamique contemporaine. Le texte articule cette réalisation autour de plusieurs dimensions : rapport entre architecture et mémoire, inscription du théâtre dans l’espace culturel national, lien entre politiques culturelles et production artistique, et interrogation sur l’évolution du champ théâtral au Maroc depuis la Constitution de 2011.

Abdelhamid Jmahri
Édifier un monument comme le Théâtre royal de Rabat revient, en réalité, à construire un moment d’Histoire. Chaque pierre y possède son propre tempo, et chaque instant du présent, porté par la beauté, est confié à l’avenir. Parallèlement, naît un sentiment d’éternité dont l’effet ne tarde pas à transformer la perception que le Marocain a de lui-même et de son pays. Le plus beau théâtre est celui qui révèle le meilleur des peuples. Au Maroc, la beauté et l’intelligence sont souvent précieuses, mais elles deviennent ici les matériaux essentiels de la construction.
Une architecture inspirée par le fleuve
Le message de Zaha Hadid a su discipliner l’imaginaire pour qu’il épouse son écrin sur les rives de l’Oued Bouregreg. Il a également inscrit cette œuvre dans le paysage marocain de manière durable. Par la fluidité de ses lignes, l’architecte a transformé le théâtre en écho du fleuve. Sans illusion d’optique, le bâtiment ondule dès que le fleuve s’impose à l’esprit. L’architecture devient ainsi une musique de l’eau figée, une forme d’état spirituel.
Le théâtre s’intègre désormais à la fois dans l’espace urbain et dans son ambiance historique, à proximité de la Tour Hassan. Deux temporalités royales s’y rencontrent : celle d’Yaqub al-Mansour l’Almohade et celle de Mohammed VI l’Alaouite. L’édifice s’inscrit dans une géographie où l’architecture semble façonnée par l’eau, où les formes coulent de source et où la construction devient presque liquide.
Un théâtre parmi les rares au monde
Il n’existe que trois théâtres au monde situés au bord de l’eau : le Globe Theatre à Londres sur la Tamise, le Teatro Ristori sur l’Adige à San Pietro, et le Théâtre royal de Rabat sur le Bouregreg.
La création de ce grand théâtre procède d’une vision portée par le souverain marocain, dans la continuité de plusieurs réalisations inscrites dans la durée, à proximité de la mosquée Hassan. Là, une profondeur spirituelle accompagne le présent et oriente vers l’avenir, comme une élévation humaine. L’architecture apparaît alors comme la forme matérielle de la passion, l’expression tangible d’une émotion, une projection du futur dans le présent.
Le bâti contemporain devient un exercice du vide sous une forme d’une grande élégance, où l’imaginaire éthéré trouve sa structure matérielle. Créer en architecture suppose une forme d’amour intense, un attachement profond capable de transformer la terre en espace habitable et harmonieux. L’architecte fait partie de ces rares créateurs qui portent avec eux une part d’avenir, car toute œuvre conçue doit traverser le temps jusqu’à ce que cet avenir advienne.
Construire, c’est aussi penser aux vestiges qui demeureront après mille et cent ans. La grandeur naît à l’instant même où la pierre s’assemble dans toute sa cohérence.
Un impact sur son environnement et sur la création
Ce théâtre ne peut exister sans élever son environnement. Par un dialogue avec la modernité, incarné notamment par la tour voisine, et par une actualisation constante du génie marocain, il inscrit une dimension poétique dans l’espace urbain. L’architecture y devient une forme d’expression de l’humanité, un enregistrement de ses états, tantôt par la force, tantôt par l’intelligence, toujours par la beauté.
Le Théâtre royal est appelé à impulser un mouvement plus profond au sein de la production théâtrale. Le Maroc a accumulé des acquis dans la structuration de ce secteur culturel, mais une réflexion demeure nécessaire sur la place du créateur après l’œuvre, et celle de l’œuvre après le créateur.
Vers une inscription du théâtre dans le quotidien culturel
Pour que le moment théâtral devienne un instant constitutif du quotidien artistique, dans un Maroc qui entend accompagner le mouvement général de la culture. Si cette réalisation architecturale avait été une exception, elle aurait pu être réduite à un éclat de gloire passager. Mais elle s’inscrit dans une mise à niveau réfléchie de la capitale et du pays, où l’action culturelle se superpose comme une véritable philosophie de vie. Un mouvement culturel s’est amorcé avec la Constitution de 2011, dotant le Maroc d’un cadre culturel qui s’appuie sur les intellectuels pour concevoir le Maroc de demain, interroger l’avenir, nourrir le débat, approcher la vérité et l’identité, suivre les dynamiques sociales et tracer les transitions nécessaires à un pays en évolution.
Dans cette perspective, la culture devient un socle concret de la vérité, de la justice et de la beauté. Cette trilogie, dont l’agencement constitue une nécessité dans la ville, est essentielle à l’édification d’un projet culturel structurant. Cette ambition tournée vers l’élévation et la recherche d’une esthétique singulière implique également que la pratique professionnelle atteigne ce niveau, afin d’éviter de retomber dans l’ordinaire ou dans les formes d’essoufflement qui ont pu marquer des périodes antérieures.
Un héritage théâtral à consolider
Le Maroc dispose d’un héritage théâtral, d’un modèle architectural pour les salles de spectacle, ainsi que d’artistes. Reste à faire des conditions de passage vers une nouvelle étape du théâtre une réalité concrète, intégrée au quotidien. Des cadres juridiques et institutionnels existent, mais ils nécessitent d’être améliorés afin d’être à la hauteur de cette infrastructure. Parmi les effets déjà perceptibles, le théâtre contribue à insuffler un nouvel élan, comme l’a montré l’intérêt suscité par l’inauguration du Théâtre royal sur les deux rives.
La fluidité de l’architecture et son mouvement continu agissent comme une clé musicale ouvrant sur une dynamique de haut niveau, faisant du théâtre une promesse quotidienne. Les artistes de scène apparaissent alors comme de nouveaux dépositaires d’une forme d’ascèse créative, évoluant dans un environnement structuré, avec des conditions de vie et de gestion susceptibles d’élever leur pratique et leur environnement immédiat et élargi.
Lorsque le théâtre devient un espace à partir duquel se pense la vie, c’est à travers la qualité de sa lumière, les modulations et les intensités du son, les odeurs patinées par le temps dans le bois et les ornements d’inspiration damascène et grenadine, ainsi que les mouvements des corps sur scène, qu’il se transforme en lieu d’expérience sensible et de mémoire.