L’époque où l’oreille est une partition musicale et où l’administration n’a pas d’âme – Par Anwar Cherkaoui

L’époque où l’oreille est une partition musicale et où l’administration n’a pas d’âme – Par Anwar Cherkaoui

Au centre d’une constellation sonorités musicales se tenait Salah Cherki, penché sur son qanoun comme un calligraphe sur un manuscrit invisible.

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À travers l’histoire silencieuse du musicien Salah Cherki, ce récit explore la rencontre souvent brutale entre deux univers qui ne parlent pas la même langue : celui de la création, où l’oreille et la mémoire façonnent la musique, et celui de l’administration, où la vie des artistes se réduit parfois à quelques lignes impersonnelles. Une méditation sur la dignité du geste artistique, la fragilité de la mémoire institutionnelle et la permanence de la musique, qui survit toujours à ceux qui tentent de la ranger dans les archives du temps.

Anwar Cherkaoui

Dans les couloirs surannés de la Radiodiffusion Télévision Marocaine, à une époque où la musique naissait encore dans le souffle des voix et la patience des doigts, l’orchestre national répétait une nouvelle chanson.

Le studio baignait dans cette atmosphère si particulière des matinées de création, faite de murmures, de réglages d’instruments et de regards complices entre musiciens qui, depuis des années, parlaient la même langue silencieuse.

Au centre de cette constellation de sonorités musicales se tenait Salah Cherki, penché sur son qanoun comme un calligraphe sur un manuscrit invisible.

Ses doigts effleuraient les cordes avec cette précision qui n’appartient qu’aux artistes ayant passé leur vie à écouter le monde.

À cette époque, la musique ne s’écrivait presque pas. Les partitions dormaient encore dans un futur lointain.

Le compositeur murmurait la mélodie, la répétait, la modulait, et les instrumentistes, tels des jardiniers de sons, recueillaient chaque note par l’oreille.

Ainsi naissait la musique.

L’oreille remplaçait l’œil.

La mémoire devenait papier.

Et les cœurs faisaient office d’encrier.

Ce matin-là, tandis que les violons cherchaient leur place dans la mélodie et que le qanoun tissait une arabesque sonore autour du thème principal, la porte du studio s’ouvrit lentement.

Un coursier entra, presque gêné d’interrompre ce moment fragile où la musique était encore en train de naître. Il tenait dans sa main une enveloppe soigneusement fermée.

Il s’approcha de Salah Cherki et lui tendit la lettre avec un respect instinctif que l’on accorde aux hommes dont la présence impose naturellement le silence.

Mais le musicien, absorbé dans l’architecture secrète de la mélodie, ne leva pas immédiatement les yeux. Son esprit était ailleurs, dans cet espace invisible où les notes se cherchent avant de devenir chanson.

Il continua à jouer. Le qanoun, sous ses doigts, semblait réfléchir lui aussi. La lettre resta quelques instants suspendue dans l’air, comme une note qui hésite à se poser. Puis, doucement, le musicien leva la tête, prit l’enveloppe et la posa à côté de lui, sans l’ouvrir tout de suite.

Dans ce monde-là, où la musique passait avant tout, même les nouvelles du monde extérieur savaient attendre la fin d’une modulation. La répétition continua encore quelques minutes.

Puis, dans un geste anodin, Salah Cherki ouvrit enfin l’enveloppe.

Le papier était administratif. Sec. Précis. Impersonnel. Il annonçait simplement sa mise à la retraite.

Aucune musique dans ces phrases. Aucune mémoire. Aucune gratitude.

L’administration ne met pas de gants lorsqu’elle annonce ses décisions. Elle parle la langue froide des formulaires et des parphes, une langue qui ignore souvent la fragilité des artistes et la délicatesse des vies consacrées à la beauté.

Trente années de musique tenaient désormais dans quelques lignes. Le musicien relut la lettre. Puis il la replia calmement et la posa à côté de son qanoun. Ses doigts revinrent vers les cordes. Et pendant quelques instants encore, la musique continua de vivre dans la salle, comme si elle refusait d’obéir aux calendriers administratifs.

Car il est des choses qui ne prennent jamais leur retraite. La musique en fait partie.

Les années passèrent. Les couloirs de la Radiodiffusion Télévision Marocaine changèrent de couleurs, les studios furent rénovés, de nouveaux visages remplacèrent les anciens, et les partitions écrites prirent peu à peu la place de cette mémoire collective qui avait porté tant de chefs-d’œuvre.

Salah Cherki avait quitté l’orchestre. Les jours désormais s’écoulaient plus lentement, mais la musique, elle, ne quitte jamais vraiment ceux pour qui elle a été leur une vie.

L’artiste a continué snobant superbement l’acte administratif. La musique n’a pas besoin de fonction. Elle est la fonction.

Un jour pourtant, bien des années après son départ, il revint à la radio. On lui avait donné rendez-vous. Il franchit la porte principale avec cette démarche tranquille des hommes qui reviennent dans un lieu qui fut autrefois leur seconde maison.

Chaque mur, chaque escalier semblait lui murmurer un souvenir. Ici un rire d’orchestre.

Là une répétition tardive. Plus loin l’écho d’une chanson qui avait traversé les ondes pour entrer dans les maisons marocaines.

Mais au poste de sécurité, un jeune homme, droit dans son uniforme, leva la main.

— Votre carte d’identité, s’il vous plaît. La phrase était relief. Sèche. Administrative. Salah Cherki resta un instant immobile, hésitant entre continuer ou revenir sur ses pas.

Il regarda ce jeune gardien qui, évidemment, ne pouvait pas savoir. Comment aurait-il pu reconnaître cet homme qui avait donné trente ans de sa vie à ces murs, à ces studios, à ces mélodies qui avaient accompagné la mémoire d’un pays ?

Il sortit lentement sa carte d’identité. Et dans ce geste très simple se glissait toute la mélancolie du temps. Car les lieux continuent d’exister. Sans lui. C’est ainsi. Les générations passent comme passent les saisons.

Le jeune agent examina la carte avec sérieux, puis la lui rendit avec politesse.

Le musicien entra. Et tandis qu’il avançait dans le couloir, une pensée douce et consolante traversa son esprit : les administrations oublient parfois les artistes. Mais la musique, elle, perpétue ceux qui l’ont servie. Jabrane Khalil Jabrane l’a mise en vers, Najib Hankach l’a composéz, Fayrouz l’a chantéz : La plainte du nay demeure après que toute l’existence a pris fin*.
أعطنى الناي و غن فالغناء سر الوجود*

و أنين الناي يبقى بعد أن يفنى الوجود

أعطنى النايَ و غنّ فالغناء سر الخلود

و أنين الناي يبقى بعد أن يفنى الوجود

هل تخذتَ الغابَ مثلي منزلاً دونَ القصور

فتتبّعتَ السواقي و تسلّقتَ الصخور؟