Les bouquinistes des quais de Seine : ces derniers résistants du livre - Par Adil Zaari Jabiri

Les bouquinistes des quais de Seine : ces derniers résistants du livre - Par Adil Zaari Jabiri

Les bouquinistes des quais de Seine remonte en effet au XVIᵉ siècle. À l’origine, des colporteurs vendaient des ouvrages censurés ou rares en se déplaçant le long du fleuve parisien. Au fil du temps, ils se sont sédentarisés sur les quais, et leurs boîtes en bois de couleur verte ont remplacé les paniers d’antan

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Sur les quais de Seine, les célèbres boîtes vertes des bouquinistes continuent de défier le temps. Zaari Jabiri de l’agence Magreb Arabe Presse (MAP), raconte ces héritiers d’un commerce vieux de près de cinq siècles, ces libraires à ciel ouvert qui incarnent un patrimoine vivant, aujourd’hui fragilisé par la déferlante numérique et la baisse de la lecture. Entre passion, précarité et résistance culturelle, ils demeurent l’un des derniers visages authentiques du Paris littéraire.

Par Zaari Jabiri - MAP

Paris - Le long des quais de Seine, entre le musée du Louvre et la cathédrale Notre-Dame au cœur du quartier historique et intellectuel de Paris, les fameux casiers verts des bouquinistes forment une frise intemporelle. Derniers bastions de l’ère livresque, ces boites à souvenirs, révélant des trésors insoupçonnés, sont devenues au fil du temps une véritable institution. S’étendant sur 4 kilomètres le long du mythique fleuve parisien, ces boites à merveilles renferment une immense librairie à ciel ouvert. Leurs propriétaires, imperturbables dans ce Paris en ébullition permanente, mettent un point d’honneur à perpétuer chaque jour cet héritage, qui fête en ce mois de novembre 2025, ses cinq siècles d’existence.

L’âme des Quais

L’activité des bouquinistes des quais de Seine remonte en effet au XVIᵉ siècle. À l’origine, des colporteurs vendaient des ouvrages censurés ou rares en se déplaçant le long du fleuve parisien. Au fil du temps, ils se sont sédentarisés sur les quais, et leurs boîtes en bois de couleur verte ont remplacé les paniers d’antan.

Depuis 1992, cette activité est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO car aux yeux de l’organisation onusienne, il ne s’agit pas d’une activité commerciale mais d’une noble mission de perpétuation et de transmission d’une mémoire. Les différents étals sont des archives vivantes où se mêlent des éditions originales, des livres anciens, des cartes postales du vieux Paris, des portraits et parfois des objets insolites ou rares.

La profession de bouquiniste fut, quant à elle, classée patrimoine culturel immatériel français en 2019.

Étudiants du Quartier Latin, bibliophiles, collectionneurs, badauds ou de simples touristes : chacun peut trouver dans ces boites un poème oublié, une gravure rare, une édition d’enfance… des perles introuvables ailleurs.

«Je viens ici depuis plus de vingt ans. Avant, c’était pour trouver des livres pour mes études ; aujourd’hui, c’est pour le plaisir de marcher entre les boîtes, de tomber sur un titre rare. Les bouquinistes font partie du paysage, comme le fleuve ou les ponts. Je crois que sans eux, Paris perdrait un peu de son âme», affirme Hélène, une Parisienne habituée des quais.

Un métier précaire

Cependant si les bouquinistes ont résisté à tout : aux guerres, à la crue de la Seine de janvier 1910, aux crises économiques, au Covid, et même aux Jeux Olympiques de l’année dernière car il était question de les déloger pour des raisons de sécurité, la déferlante du numérique et la baisse de la fréquentation leur pose aujourd’hui un véritable problème de survie.

«Je ne voulais pas faire du livre mon métier. C’était juste une passion», confie Florence, bouquiniste depuis une quinzaine d’années, en caressant la couverture défraichie d’un vieux Balzac. Par pur hasard c’était «Illusions perdues», ce régal de lecture, qui plus est, écrit au XIXème siècle, reste étonnement d’actualité dans ce monde de fake news, de marketing d’influence et de ciblage algorithmique.

«Je pensais y rester un an, ou deux. Et puis on s’attache… Les gens arrivent, on discute, on partage des passions. Mais depuis quelque temps, c’est plus dur : les smartphones, la météo… Pourtant, tant que je pourrai, j’ouvrirai mes boîtes. C’est tout ce qu’il me reste de ce Paris que j’aime », confesse-t-elle avec une petite pointe de mélancolie, car derrière le tableau pittoresque se cache une réalité : La lecture quotidienne est à son niveau le plus bas depuis déjà quelques années, une tendance exacerbée par la distraction numérique, les Français passant en moyenne plus de 23 heures par semaine devant les écrans (hors lecture).

D’ailleurs, Florence conseille de ne pas faire de ce métier précaire son gagne-pain.

"Je suis là par passion. Mes enfants ont grandi et je n’ai plus besoin d’autant d’argent pour vivre. Ma richesse c’est la discussion que j’ai avec les gens tous les jours quand la météo le permet", ajoute-t-elle.

Lors de la célébration cette semaine des 475 ans des bouquinistes de Paris, la ministre de la Culture Rachida Dati a appelé à préserver ce patrimoine vivant, à accompagner les professionnels de ce métier et à « les faire évoluer sans les dénaturer ».

«Les bouquinistes ne sont pas une curiosité touristique mais le symbole d’un patrimoine en partage, d’une culture vivante et populaire », a-t-elle affirmé.

Pour la sauvegarde de ce patrimoine, la Ville de Paris lance chaque année un appel à candidatures pour attribuer des emplacements de boites vertes devenus vacants. Mais sans grand succès.

Depuis 2010, ces libraires d’un temps révolu sont regroupés dans une association qui promeut leur activité et défend leurs intérêts. Son président, Jérôme Callais, lui-même bouquiniste depuis des lustres, défend mordicus ce métier-passion malgré les aléas de la vie. Sur ses boîtes à livres fixées au quai Conti dans le 6ème arrondissement de Paris, il affiche fièrement la maxime :"Ne pas lire est dangereux !". Brin de causette par-ci, un sourire par là avec les passants, il oppose à tous ceux qui en veulent à son existence sa formule allègre, toutefois pleine de sagesse : "Les bouquinistes sont à Paris ce que les gondoliers sont à Venise...On n’imagine pas Paris sans nous ! »

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