Les funérailles, un espace politique – Par Abdesslam Benabdelali

Les funérailles, un espace politique – Par Abdesslam Benabdelali

Funérailles du résistant, secrétaire général de l’OADP de Mohamed Bensaïd Aït Ider, en présence du Prince Moulay Rachid en février 2024

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À mesure que les espaces traditionnels de dialogue perdent leur fonction, certains acteurs renouent des contacts, esquissent des alliances et affichent leurs proximités dans des lieux et espaces en principe dédiés au recueillement. Le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, raconte comment sous le regard des caméras, le recueillement autour du défunt laisse alors place aux relations et aux calculs des vivants.

Abdesslam Benabdelali

Il existe des espaces où se retrouvent ceux que rapproche une même activité ou qu'intéresse une même affaire. Ces espaces évoluent naturellement au fil du temps. Ceux où se réunissent aujourd'hui les passionnés de sport ne sont plus ceux où ils se retrouvaient hier. Autrefois, certains cafés étaient connus sous le nom des équipes de football qui les fréquentaient, au point d'être désignés par ces seuls noms. On s'y retrouvait pour renforcer les loyautés, discuter des problèmes et débattre des questions financières et sportives. Aujourd'hui, ces lieux ont été en partie remplacés par des clubs privés qui associent entraînement, loisirs et coordination. Les entrepreneurs, eux aussi, disposent de leurs propres espaces, où l'on échange des intérêts, conclut des marchés et règle des différends.

Ce qui nous intéresse ici, toutefois, ce ne sont pas les lieux où se nouent les accords économiques, mais ceux où se préparent et se concluent les arrangements politiques. Jusqu'à une période récente, les sièges des partis accueillaient aussi bien les réunions internes que les négociations entre formations politiques. Lorsqu'il fallait régler un différend entre factions d'un même parti ou négocier une coordination avec un autre, on se retrouvait parfois dans les grandes maisons des notables. Ces rencontres exigeaient une certaine discrétion, des égards pour les susceptibilités, un nombre limité de participants. L'hospitalité elle-même pouvait devenir un moyen de persuasion, voire un instrument pour obtenir l'adhésion de ses interlocuteurs.

Mais, avec l'éclosion de nombreux partis, le refroidissement des relations entre les acteurs politiques et leur éloignement les uns des autres, les lieux traditionnels de rencontre semblent avoir perdu une partie de leur fonction. Ils ne parviennent plus à rassembler ce qui se disperse, ni à offrir aux acteurs l'occasion d'échanger leurs points de vue et de régler leurs différends. Il arrive même que les membres d'un même parti ne se retrouvent plus que rarement entre eux. Comment s'étonner, dès lors, que les conflits internes deviennent plus difficiles à résoudre, notamment lorsque s'intensifie la concurrence autour des investitures et de la répartition des postes ? Les coordinateurs doivent alors se déplacer d'un lieu à l'autre pour tenter de rapprocher des positions qui, faute d'occasions de rencontre, se sont progressivement éloignées.

On ne saurait sous-estimer le rôle du lieu dans la formation et la consolidation des relations sociales. Partager un même espace, se côtoyer régulièrement, entretenir une proximité de voisinage : autant de conditions qui favorisent les liens, y compris les liens de parenté, et contribuent à atténuer les différences, à rapprocher les distances, matérielles comme symboliques. Le siège d'un parti n'est donc pas seulement un local où l'on tient des réunions. Il est aussi le symbole de la permanence du parti, voire l'un des instruments de cette permanence : une maison où peut se rendre quiconque entretient déjà un lien avec lui ou souhaite en nouer un.

Lorsque ces espaces se dérobent ou perdent leur fonction, la politique ne disparaît pas pour autant. Elle cherche ailleurs des lieux où se poursuivre, quitte à investir des espaces qui n'étaient pas destinés à l'accueillir. C'est peut-être pour compenser l'effacement des lieux traditionnels de rencontre que de nombreux hommes politiques profitent des cérémonies organisées à l'occasion des fêtes religieuses et nationales pour se retrouver, échanger des informations et laisser entrevoir leurs intentions. Ces occasions ont l'avantage de réunir des personnalités diverses sans donner nécessairement l'impression d'une rencontre planifiée ni d'une négociation préméditée.

Mais ce qui frappe aujourd'hui, au Maroc, c'est l'usage que certains acteurs politiques font des funérailles et des obsèques de personnalités connues. Celles-ci deviennent des occasions de rencontrer des dirigeants, de faire circuler des informations, de présenter des requêtes, de nouer des alliances, de proposer des solutions, de lancer des initiatives et de faire connaître des projets. Dans certains cas, les obsèques prennent presque l'allure d'un rassemblement national où tous les partis semblent représentés. Les proches du défunt ont alors parfois du mal à comprendre ce qui reliait leur disparu à la plupart de ceux qui se pressent autour de sa dépouille. Ils peuvent finir par se demander si les présents sont venus avant tout pour leur présenter leurs condoléances, ou s'ils ne sont pas là aussi pour se retrouver entre eux, renouer des contacts et se « consoler » mutuellement.

Cette affluence peut même conduire les proches à imaginer que le défunt jouissait d'un prestige exceptionnel, puisqu'il a réussi, pensent-ils, à réunir une telle foule. Mais la présence de tant de personnalités ne témoigne pas nécessairement de l'étendue des liens qui les unissaient au disparu. Elle peut aussi révéler l'importance des relations que les vivants entretiennent entre eux, ainsi que les occasions que la mort leur offre de les manifester.

Car ce qui attire certains acteurs politiques dans cet « espace des funérailles », c'est aussi la certitude d'y rencontrer la presse sous ses différentes formes. Le lieu ne se limite plus à ceux qui y sont physiquement présents : il se prolonge dans les médias, envahit les écrans et atteint un public absent de la cérémonie. Le politique ne vient donc pas seulement pour être parmi les autres, mais aussi pour être vu en leur compagnie. Une poignée de main, une conversation, une présence aux côtés de personnalités connues peuvent ainsi devenir des signes publics d'appartenance, d'alliance ou de proximité avec les détenteurs du pouvoir.

Les funérailles acquièrent alors une fonction qui dépasse celle du rassemblement autour d'un mort. Elles deviennent une scène où l'on exprime des opinions, diffuse des déclarations, fait passer des messages et affiche ses fidélités. La caméra prolonge l'espace de la cérémonie bien au-delà du lieu où elle se déroule : ce qui se joue entre quelques personnes devient un spectacle offert à des milliers, voire à des millions de regards.

Ainsi, les funérailles ne sont plus seulement le lieu où les vivants se rassemblent autour de la disparition de l'un des leurs. Elles deviennent aussi une scène où ils donnent à voir leurs alliances, affichent leurs appartenances et adressent leurs messages. Le défunt, autour duquel tous sont censés se réunir, cède alors, d'une certaine manière, la place aux vivants, à leurs relations et à leurs calculs. Ce qui se joue dans cet espace n'est plus seulement le deuil d'une absence, mais la mise en scène des présences.

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