Culture
Les Rives du regard, Cartographie cinématographique de la Méditerranée, un ouvrage de M. N. Affaya
Scène d’Alexandrie New York de Youssef Chahine dont parcours cinématographique de York, depuis Alexandrie pourquoi ? jusqu’à Alexandrie New York, un des modèles du cinéma méditerranéen qui révèle les multiples visages de l’identité et ses transformations
Dans Les Rives du regard. Une lingua franca visuelle en Méditerranée (Éditions du Festival du film de Tétouan, 2025), Mohamed Noureddine Affaya propose une exploration de la Méditerranée en tant qu’espace visuel et symbolique, traversé par les tensions du monde contemporain mais aussi fécondé par le dialogue des cultures. À travers le prisme du cinéma, il dévoile une géographie du regard où se mêlent mémoire, identité et résistance, et où la création artistique devient un langage commun entre les deux rives de Mare Nostrum.

Les Rives du regard : une langue visuelle partagée dans le bassin méditerranéen, s’intéresse aux moyens par lesquels l’art et notamment le cinéma résistent aux logiques d’exclusion et aux politiques de séparation
La Méditerranée, théâtre des contradictions du monde
Le bassin méditerranéen a toujours été une destination universelle, un espace d’échanges et de guerres, d’unité et de diversité, de dialogue et de ruptures, de tolérance et d’extrémisme. Il concentre toutes les contradictions religieuses, ethniques, nationales, politiques et culturelles, exacerbées à chaque crise particulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2001, les répliques de l’invasion de l’Irak en 2003, les guerres asymétriques issues ensuite du « printemps arabe » de 2011, les effets du Brexit, la montée des populismes et de l’extrême droite, l’exacerbation des défis migratoires, les séquelles de la pandémie de Covid-19, les accès de la guerre en Ukraine et l’impact de la tragédie actuelle du peuple palestinien face à la barbarie sioniste mondiale.
Cet espace a toujours été marqué par des degrés variables de tension, et les expressions de violence et de confrontation, selon les contextes et les rapports de force qui troublent les possibilités de rencontre, alimentent les préjugés et approfondissent le rejet de l’autre. Malgré les volontés de dialogue et d’échange, les Méditerranéens se heurtent sans cesse à des blocages géopolitiques, à des mentalités prisonnières de l’imaginaire colonial et à des replis identitaires ou religieux nourrissant la désunion et la domination.
Un regard cinématographique pour dépasser les frontières
Dans son nouvel ouvrage intitulé Les Rives du regard : une langue visuelle partagée dans le bassin méditerranéen, Mohamed Noureddine Affaya s’intéresse aux moyens par lesquels l’art et notamment le cinéma résistent aux logiques d’exclusion et aux politiques de séparation. Il y analyse les expressions de la création visuelle et cinématographique comme autant de formes de résistance à ces clôtures, soulignant leur capacité à inventer leurs propres langages pour franchir les frontières et atteindre le public des deux rives.
L’auteur invite à repenser la Méditerranée à la lumière de ses mutations récentes. Il revisite les grandes lectures théoriques et idéologiques qui l’ont abordée, tout en cherchant les chemins empruntés par les artistes méditerranéens – et au-delà – pour briser les murs qui entravent la circulation des corps et des idées.
Affaya y développe le concept d’une « langue visuelle commune » (lingua franca visuelle), fondée sur le cinéma et les outils audiovisuels. Il s’attarde sur les conditions de production, de diffusion et de réception de ces œuvres, et sur le rôle des festivals méditerranéens comme plateformes de rencontre et de décloisonnement. Ces événements culturels animent les territoires, rassemblent des jeunes et des publics autour d’un cinéma conscient et sensible, et bâtissent des passerelles artistiques et humaines entre créateurs de fictions, documentaires ou courts métrages.
Une méditerranée à réinventer par le regard
L’ouvrage se compose de deux grandes parties. Dans la première, Affaya conçoit la « méditerranéité » comme une potentialité visuelle, explorant les tensions inhérentes au regard porté sur la Méditerranée et l’importance géostratégique de cet espace dans les luttes d’influence mondiales.
Il s’attache également à ce que révèlent les cinéastes à travers leurs récits : les nouvelles formes sociales, culturelles et corporelles que produisent les transformations structurelles des sociétés méditerranéennes. Le cinéma devient alors un miroir et un médiateur de ces mutations, un espace où s’articulent mémoire, imaginaire et résistance.
Les cartographies poétiques du cinéma méditerranéen
Dans son ouvrage Mohamed Noureddine Affaya consacre une large réflexion à ce qu’il appelle les « cartographies poétiques » du cinéma méditerranéen, à son influence planétaire et à la manière dont ses créateurs ont marqué la grammaire du cinéma mondial.
Affaya analyse comment, depuis la naissance du cinématographe, la Méditerranée a nourri les grandes vagues du cinéma : le réalisme, dans ses expressions poétiques et néoréalistes, le surréalisme, la nouvelle vague et d’autres styles narratifs issus de l’imaginaire méditerranéen. Ce rayonnement s’est notamment manifesté par l’émigration de nombreux cinéastes d’origine méditerranéenne vers Hollywood – Michael Cimino, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Sergio Leone, jusqu’à Quentin Tarantino – sans oublier les compositeurs comme Ennio Morricone.
Leur apport esthétique et culturel a profondément transformé le cinéma américain, en y insufflant des regards enracinés, des images porteuses d’émotion, et en donnant naissance à des œuvres intemporelles devenues patrimoine mondial.
De même, les mouvements migratoires maghrébins vers l’Europe ou turcs vers l’Allemagne ont favorisé une circulation féconde des sensibilités et des compétences. Les collaborations entre cinéastes européens et réalisateurs du Sud ont engendré un métissage créatif, donnant au cinéma méditerranéen une richesse de formes et d’expressions inédite.
L’image comme langage de résistance
Le premier axe du livre traite également de la question de l’image et des débats qu’elle suscite dans la production culturelle : sa valeur symbolique, son pouvoir de traverser les frontières, la manière dont elle est diffusée, perçue et discutée.
Affaya évoque ici les nombreux festivals et manifestations qui ont fait du cinéma méditerranéen une cause esthétique et culturelle à part entière, refusant les modèles imposés par Hollywood ou les nouvelles plateformes de streaming mondialisées. Ces espaces de création indépendante participent à la sauvegarde d’une identité visuelle plurielle, où la diversité des regards résiste à l’uniformisation culturelle.
Identité, altérité et mémoire dans le cinéma méditerranéen
La seconde partie de l’ouvrage s’attache à ce que l’auteur considère comme le problème central des cultures méditerranéennes : la question de l’identité.
Malgré les tentatives théoriques pour dépasser ce débat, le cinéma méditerranéen continue de révéler les multiples visages de l’identité et ses transformations. Affaya en apporte la preuve à travers l’analyse de plusieurs films tunisiens, marocains et français, ainsi que du parcours cinématographique de Youssef Chahine, depuis Alexandrie pourquoi ? jusqu’à Alexandrie New York.
Ces œuvres traduisent, chacune à leur manière, la complexité d’un espace où se croisent héritages, exils et aspirations universelles.
Un cinéma face aux dérives du monde contemporain
Dans un contexte marqué par la montée de l’extrême droite, le repli identitaire et la banalisation de la violence, Affaya observe comment la Méditerranée reflète les fractures d’un monde où même les démocraties européennes ont perdu la mémoire des valeurs qu’elles prétendaient incarner depuis deux siècles que rapporte Jean-Luc Godard dans son film Le Livre d’image, une perte de repères qu’exprime dramatiquement le silence de l’Occident face à la tragédie palestinienne et à la situation lamentable dans lequel se débat du monde arabe.
Pourtant, malgré ce climat de désillusion, des forces vives persistent : intellectuels, artistes et acteurs culturels des deux rives continuent de défendre l’humanisme, la création et la mémoire partagée. Festivals et manifestations culturelles méditerranéens deviennent ainsi les lieux d’une renaissance visuelle, où s’exposent les douleurs et les espoirs, les drames et les élans de vie d’une région toujours en tension mais profondément attachée à la beauté et à la liberté.
L’ouvrage de Mohamed Noureddine Affaya ne se limite donc pas à interroger le rapport entre la Méditerranée et le cinéma. Il construit une réflexion critique et philosophique sur des questions plus larges : l’identité, l’altérité, les frontières, la création, la perception et la place du visuel dans la culture contemporaine. Les Rives du regard s’impose ainsi comme une méditation sur la puissance du cinéma à relier les peuples et à penser le monde autrement — à travers la lumière, l’image et le regard partagé.