Les vérités d’un monde renversé dans le film : "Orwell : 2+2 = 5" de Raoul Peck – Par Mohammed Noureddine Affaya

Les vérités d’un monde renversé dans le film : "Orwell : 2+2 = 5" de Raoul Peck – Par Mohammed Noureddine Affaya

Dans Orwell, Raoul Peck construit un récit cinématographique fondé sur un assemblage d’images hétérogènes : documents d’actualité, extraits de films adaptés de l’œuvre d’Orwell, séquences issues des archives de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre du Vietnam, images de Adolf Hitler et de Joseph Staline, jusqu’aux scènes contemporaines de guerre, de violence et de destruction.

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À travers une réflexion croisant philosophie politique, littérature et cinéma, le philosophe et académicien Mohammed Noureddine Affaya revient sur Orwell : 2+2=5 de Raoul Peck pour interroger les liens entre autoritarisme, dégradation du langage et manipulation des consciences à l’ère numérique, en s’appuyant sur l’héritage de George Orwell et sur le film de Raoul Peck, qui prolonge cette critique des mécanismes contemporains de domination et d’aliénation.

Mohammed Noureddine Affaya

Autoritarisme, langage et manipulation des esprits

Quel lien existe-t-il entre les tendances autoritaires et la dégradation du langage et les facultés de pensée ? Comment les algorithmes des réseaux sociaux et des plateformes d’intelligence artificielle façonnent-ils les esprits, orientent-ils les consciences et influencent-ils les choix et les positions ? Est-il encore possible de construire des vérités à partir du dialogue, de la délibération, de l’écoute mutuelle et du partage des meilleurs arguments ? Quelles sont encore les chances de la pensée critique, et quel rôle le cinéma peut-il jouer pour dévoiler les formes d’aliénation, de perte et d’asservissement auxquelles l’être humain est confronté ?

Dans son ouvrage "Essai sur les libertés"1, et dans le cadre de son analyse des manifestations du totalitarisme et des exigences du régime démocratique, Raymond Aron considérait que George Orwell « avait su préserver une pensée morale dans un siècle sans morale ». Il avait choisi de prendre ses distances avec la désinformation à une époque dominée par les idéologies et marquée par les mensonges politiques et les compromis de toutes sortes.

Lorsque Aron évoque la morale, il ne renvoie ni à des références religieuses ni à un attachement à des valeurs abstraites. Il insiste plutôt sur la clarté intellectuelle et politique qu’Orwell n’a cessé de défendre, sur sa fidélité à la vérité des faits, son rejet de la duplicité politique et la cohérence entre ses convictions et ses œuvres. Orwell n’a cessé d’affirmer que le principe même de liberté trouve dans la clarté du langage et l’adhésion aux faits ses conditions les plus solides d’existence et d’accomplissement.

La critique anticipatrice du totalitarisme

Orwell ne s’est pas contenté de dévoiler la structure du système totalitaire et les mécanismes de tromperie qu’il mobilise pour conserver le pouvoir et exercer la domination, comme il l’a montré dans "1984". Qu’il s’agisse du fascisme ou du stalinisme — dont il a failli être une victime de sa la violence lors de sa participation à la guerre d’Espagne entre 1936 et 1939 —, il avait déjà dénoncé, de manière prémonitoire, les formes de totalitarisme fondées sur l’usage et la manipulation de la technologie dans "La Ferme des animaux", publié en 1945.

Le monde contemporain semble appeler ce type d’écriture littéraire, capable à la fois de révéler les faits, de décrire leurs contradictions et leurs incohérences, et d’anticiper ce que pourraient devenir les sociétés dans des périodes marquées par les tensions, les dérives autoritaires, la tentation du contrôle absolu, la menace militaire, les guerres et les politiques de répression.

De nombreux réalisateurs ont puisé dans l’œuvre d’Orwell pour concevoir leurs films. Le roman "1984" a ainsi été adapté pour la télévision britannique en 1953 par Paul Nickel, puis au cinéma sous le titre "Big Brother" en 1956 par Michael Anderson, avant qu’une nouvelle adaptation ne soit réalisée en 1984 par Michael Radford.

Quant à "La Ferme des animaux", elle a été adaptée en 1954 par John Halas, dans un film financé par la Central Intelligence Agency (CIA) dans le contexte du maccarthysme et de sa violente campagne contre les intellectuels critiques aux États-Unis. L’affiche du film portait un slogan resté célèbre : « Vous rirez beaucoup, vous pleurerez un peu ». Plus récemment, Andy Serkis en a proposé une adaptation en animation en 2025.

Raoul Peck, un cinéma engagé

Dans la continuité de son parcours cinématographique et militant, Raoul Peck a réalisé le film "Orwell : 2+2 = 5" en 2025. Avant cela, il avait signé de nombreux films, aussi bien de fiction que des documentaires, inscrits dans une démarche dévoilant les mécanismes d’asservissement et d’exploitation subis par les peuples colonisés, ainsi que le pillage de leurs richesses par le capitalisme.

Pour lui, le cinéma constitue un espace de création qui doit servir d’outil critique, de dévoilement, de dénonciation et de défense de la liberté et de la vérité. Il a ainsi consacré deux films, dont un documentaire, à Patrice Lumumba. Il a réalisé "Le Jeune Karl Marx" sur Karl Marx, et "Je ne suis pas votre nègre" autour de la vie et de l’œuvre de James Baldwin, entre autres.

Son travail porte l’empreinte des choix esthétiques et politiques de cinéastes français tels que Chris Marker et Jean-Luc Godard, notamment dans " Socialisme" et "Le Livre d’image", même si ce dernier privilégie une narration fondée sur les inflexions singulières de sa propre voix.

Dans "Orwell : 2+2 = 5", Raoul Peck propose une interprétation cinématographique singulière de l’œuvre d’Orwell, en opérant un montage entre des événements du passé et le bombardement incessant d’images et de fausses informations qui caractérise le présent. Il met en lumière plusieurs problématiques abordées par Orwell dans son écriture fictionnelle, notamment les stratégies des élites et des pouvoirs dominants dans de nombreux pays pour altérer le sens des mots, instaurer l’ambiguïté et produire de la désinformation au sein des sociétés, au point d’imposer l’absurde comme vérité — jusqu’à faire accepter que 2 + 2 puissent égaler 5.

Le film montre également comment la dégradation du langage constitue une étape préalable à l’épuisement de la démocratie, dans la mesure où le vidage progressif des mots de leur sens engendre une rhétorique qui s’impose par répétition, jusqu’à conduire les individus à accepter l’inacceptable.

Un montage d’archives pour décrypter le monde

S’appuyant sur un vaste et riche matériau d’archives, ainsi que sur une sélection de textes de George Orwell lus à l’écran, Raoul Peck construit un récit cinématographique fondé sur un assemblage d’images hétérogènes : documents d’actualité, extraits de films adaptés de l’œuvre d’Orwell, séquences issues des archives de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre du Vietnam, images de Adolf Hitler et de Joseph Staline, jusqu’aux scènes contemporaines de guerre, de violence et de destruction.

Ces images révèlent les manifestations de la répression et de la violence policière lors de mouvements de protestation, ainsi que les nouvelles formes d’expression du racisme et la montée des extrêmes droites.

Pour éclairer le présent à partir du passé, Raoul Peck revisite des périodes marquées par de grandes tragédies historiques, tout en évoquant des conflits actuels en Ukraine, à Gaza, en Haïti ou au Yémen, parmi d’autres zones de guerre et de violence. Il s’attarde sur les techniques de manipulation destinées à masquer les crimes commis contre la conscience, la raison, la sensibilité et le goût, notamment à travers les industries publicitaires, les réseaux sociaux et les dispositifs algorithmiques qui structurent aujourd’hui le champ politique et médiatique.

Le film consacre également plusieurs séquences aux violations massives et barbares commises à Gaza par l’armée israélienne, considérant que cette guerre appelle avec force les analyses d’Orwell sur les mécanismes de contrôle et le crime de pensée. Il met en cause les récits produits par les armées numériques mobilisées pour falsifier les faits, réécrire l’histoire, et souligne l’hostilité affichée envers les médias, illustrée par le nombre élevé de journalistes tués, ainsi que par la généralisation de la censure et la diffusion de discours déniant toute responsabilité. Ces dynamiques s’inscrivent, selon le film, dans un contexte de soutien inconditionnel des États-Unis et de complicités européennes, notamment de la part de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni.

Une dystopie devenue réalité

Orwell considérait que plus le langage se dégrade et devient confus, plus la pensée s’émousse et se brouille, qu’il s’agisse des discours politiques, des écrits ou des conversations ordinaires. Il estimait également que le totalitarisme prospère lorsque les individus s’habituent à cette dégradation et s’y résignent. Il en résulte inévitablement une restriction de la liberté et un affaiblissement de la capacité à dire la vérité.

Dans cette perspective, le pouvoir cherche en permanence à appauvrir la langue et à imposer un vocabulaire alternatif destiné à limiter la pensée, voire à l’empêcher, dans la mesure où celle-ci constitue une menace directe pour toute forme de domination.

Il s’agit d’une volonté délibérée de corrompre le langage afin d’anesthésier les esprits et de justifier l’horreur, en dissimulant les nouvelles formes de barbarie et les manifestations contemporaines du mal, portées par des États qui tendent à déshumaniser l’être humain.

À la lumière des dérives actuelles, marquées par des pratiques de manipulation et de contrôle, la dimension dystopique des univers d’Orwell n’apparaît plus comme une simple fiction, ainsi que le montre le film de Raoul Peck. Dans de nombreux pays, les élites politiques mobilisent la logique contre la logique, se réclament de la morale tout en s’en affranchissant, répriment la pensée critique tout en proclamant leur attachement à la liberté d’expression. Elles s’appuient sur des dispositifs médiatiques et propagandistes puissants pour modeler les consciences, orienter la perception du réel et présenter le mensonge comme une vérité, dans le seul but de préserver leur pouvoir et leur domination, au mépris des autres et de leurs intérêts.

Certains vont jusqu’à légitimer cette dérive prédatrice en invoquant une prétendue « mission » ou un « mandat » d’ordre religieux, comme le revendique Donald Trump.

Un monde déshumanisé sous emprise narrative

Dans "Orwell : 2+2 = 5", Raoul Peck puise dans les textes d’Orwell, qu’il mobilise à travers une voix off, en les étayant par un ensemble d’images et de documents audiovisuels qu’il considère comme emblématiques de l’absurdité du monde contemporain et du mépris croissant pour l’humanité. Les individus y apparaissent comme des êtres mécaniques, privés d’âme, de raison et de sensibilité.

Le film souligne que nous sommes entrés dans une phase avancée de délitement et de destruction de l’espace public, où des forces dominantes mobilisent tous les moyens à leur disposition — plateformes, réseaux et leviers de pouvoir — pour imposer un récit unique et des « vérités » façonnées à leur convenance. Dans ce contexte, la langue devient un instrument malléable, utilisé selon les intérêts de ceux qui la manipulent, au sein d’une société de plus en plus surveillée, contrôlée et hostile aux libertés. La perte de valeur du langage annonce ainsi un affaiblissement de la démocratie et une érosion des mécanismes qui permettent la contestation, la reddition des comptes et la critique.

Au-delà de la puissance formelle du montage cinématographique proposé par Raoul Peck, le film porte un message explicite. Fidèle à son engagement, le réalisateur appelle à briser le mur de la peur, à ne pas renoncer aux exigences du doute, de la réflexion et de l’interrogation, et à rester vigilant face aux stratégies de manipulation et de tromperie déployées par des forces guidées par des intérêts considérables et des volontés de domination sans précédent.

La scène finale du film condense avec force les significations de ce monde. Le réalisateur y montre un immense centre commercial contemporain, aux vitrines séduisantes, aux couleurs attractives et aux images captivantes, diffusant de toutes parts les trois slogans trompeurs qui structurent l’univers de "1984" : « La guerre, c’est la paix », « La liberté, c’est l’esclavage », « L’ignorance, c’est la force ».

Par ce plan large, Raoul Peck donne à voir les paradoxes qui traversent nos réalités, tant concrètes que virtuelles, et esquisse les contours d’une prison mentale et existentielle dont il devient urgent de prendre conscience pour espérer s’en libérer.

1-Raymond Aron, "Essai sur les libertés", Paris, Calmann-Lévy, 1951