Culture
Marrakech 2025, l’écran des révélations : drames intimes, mémoire politique et cinéma en mouvement
En première mondiale, Sophia du Tunisien Dhafer L’Abidine a apporté au festival une énergie narrative différente : un thriller familial construit autour d’un drame intime.
La 22e édition du Festival International du Film de Marrakech poursuit son tissage entre création, mémoire et transmission. Qu’il s’agisse du drame mystique First Light, du témoignage familial My Father and Qaddafi, du thriller bouleversant Sophia ou des échanges avec des figures majeures comme Bill Kramer et Lawrence Fishburne, cette édition confirme la vocation du FIFM : un espace où les films s’interrogent, où les récits s’affrontent et où les grands témoins du cinéma éclairent les chemins à venir.
Premier éclair dans la compétition : la méditation poignante de First Light
En compétition officielle, First Light du réalisateur philippin-australien James J. Robinson a offert aux festivaliers une plongée dans un drame d’une grande délicatesse. L’histoire de Sœur Yolanda, religieuse vieillissante vivant dans les montagnes du nord de Luzon, se déploie comme une introspection profonde sur la foi, la culpabilité et l’éthique. Témoin d’un accident mortel impliquant un jeune ouvrier, la religieuse se retrouve confrontée à un dilemme moral qui fissure ses convictions.
Ce qui aurait pu n’être qu’un incident dramatique révèle peu à peu une conspiration plus vaste, impliquant des figures de pouvoir déterminées à étouffer la vérité. Robinson adopte une mise en scène lente et contemplative, presque méditative, qui permet à ce drame d’acquérir une portée universelle. Ruby Ruiz, magistrale dans le rôle principal, incarne une complexité humaine rare : doute, courage, fragilité et quête de sens se mêlent dans un jeu tout en retenue.
Avant la projection, Robinson a confié que le film s’inspire de son propre parcours, celui d’un homme queer élevé au sein d’une culture catholique stricte. Ce tiraillement intérieur irrigue le récit : la foi devient un lieu de tension entre héritage et désir d’émancipation. La projection à Marrakech marque une étape importante dans la trajectoire du réalisateur, déjà reconnu pour ses photographies publiées dans le New York Times, Vogue ou encore dans les campagnes de Valentino et Apple. Son premier documentaire, Inang Maynila, révélait déjà ce regard intime sur l’histoire et l’identité.
Avec First Light, Robinson trouve un langage cinématographique singulier : une manière d’explorer la spiritualité, la responsabilité et les cicatrices sociales d’un pays tout en offrant un récit intime capable de toucher un public universel.
Mémoire, archives et quête de vérité : My Father and Qaddafi
Autre œuvre en compétition officielle, My Father and Qaddafi de Jihan K., dévoilé mardi au public de Marrakech, ouvre une brèche dans l’histoire tourmentée de la Libye contemporaine. À travers ce documentaire personnel, la réalisatrice recompose l’image d’un père disparu lorsqu’elle n’avait que six ans. Son père, Mansour Kikhia, figure politique de premier plan, a été ministre des Affaires étrangères puis ambassadeur de son pays avant de rejoindre l’opposition et de dénoncer les dérives du régime de Mouammar Kadhafi.
Sa disparition mystérieuse en 1993, puis la découverte de sa dépouille presque deux décennies plus tard, constitue le cœur d’une enquête mêlant témoignages, archives et mémoire familiale. Jihan K. transforme l’enquête en un geste artistique à part entière. La musique, les images d’archives et les voix des témoins deviennent autant de fragments recomposant un portrait intime et politique.
À Marrakech, la réalisatrice n’a pas caché son émotion de présenter ce projet dans un pays qui, dit-elle, fait partie de ceux où elle aime revenir. Projeté pour la première fois à Venise, ce premier long-métrage témoigne d’une maturité artistique impressionnante. Diplômée en politique internationale, spécialisée en droits humains et philosophie, puis formée en art du récit, Jihan K. maîtrise les codes du documentaire contemporain : narration sensible, justesse des images et exigence de vérité.
My Father and Qaddafi n’est pas seulement le récit d’une disparition ; il est aussi un questionnement sur les systèmes politiques, sur la violence d’État et sur les traces indélébiles laissées dans les familles. En confrontant mémoire personnelle et histoire collective, Jihan K. propose un film où la quête de justice devient aussi une quête de soi.
Sophia : un thriller familial sous tension
En première mondiale, Sophia du Tunisien Dhafer L’Abidine a apporté au festival une énergie narrative différente : un thriller familial construit autour d’un drame intime. Le film raconte l’histoire d’Emily, une mère anglaise qui décide de quitter Londres pour Tunis avec l’espoir de renouer les liens entre sa fille Sophia et son mari tunisien, Hicham, dont elle est séparée. Ce fragile projet de réconciliation vire au cauchemar lorsque la petite Sophia disparaît.
À partir de là, le récit bascule dans une tension croissante : mensonges, secrets et suspicions s’entrecroisent, jusqu’à faire du père le suspect idéal. Accusé à tort, Hicham entame une course contre la montre pour prouver son innocence et retrouver sa fille.
Dhafer L’Abidine, devenu en quelques années l’une des voix montantes du cinéma arabe, aborde ici la question des identités hybrides et des fractures familiales générées par l’exil et les frontières. Le film explore les conséquences psychologiques des expulsions, des séparations forcées et des tensions culturelles qui traversent les couples binationaux.
Lors de la présentation du film, le réalisateur a confié son attachement profond au Maroc, un pays qu’il associe à ses débuts internationaux, notamment à Tanger où il avait tourné une scène de la série Hunted en 2012. Son parcours de réalisateur s’est affirmé au fil des années : Ghodwa, son premier long-métrage, avait été présélectionné pour les Golden Globes, tandis que To My Son avait décroché des distinctions au Hollywood Arab Film Festival.
Sophia confirme cette trajectoire ascendante : un cinéma à la fois émotionnel et politique, ancré dans des réalités contemporaines, mais toujours guidé par l’humain.
Un festival comme fenêtre ouverte : la vision de Bill Kramer
Le FIFM, au-delà des films, se distingue par ses rencontres intellectuelles rassemblées dans le programme Conversations. Invité de cette édition, Bill Kramer, directeur général de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, a souligné le rôle déterminant du festival dans l’ouverture du cinéma mondial et dans la promotion des jeunes talents.
Selon lui, la montée en puissance des films venus d’Afrique et du Moyen-Orient constitue une transformation majeure du paysage cinématographique international. Plusieurs productions de ces régions figurent désormais parmi les candidats sérieux à l’Oscar du meilleur film international.
Bill Kramer a particulièrement salué le programme Les Ateliers de l’Atlas, véritable incubateur de talents où jeunes réalisateurs et cinéastes confirmés travaillent ensemble. Pont entre les générations, cet espace joue un rôle crucial dans l’émergence de nouvelles voix et de nouvelles écritures.
S’agissant de l’évolution des Oscars, il a annoncé deux nouveautés : la création d’un prix dédié aux directeurs de casting dès la prochaine édition, et l’introduction en 2028 d’une catégorie récompensant le meilleur concepteur de scènes de cascades.
Pour lui, l’avenir du cinéma passe autant par la diversité des récits que par la coexistence entre salles obscures et visionnage en ligne. Si le streaming transforme les habitudes, il ne doit pas effacer l’expérience collective du cinéma en salle.
Lawrence Fishburne : le récit comme cœur battant
Dernier temps fort de la journée, la rencontre avec Lawrence Fishburne a rappelé l’essence même du cinéma : l’art de raconter les histoires.
Pour l’interprète iconique de Morpheus dans Matrix, le storytelling résiste à toutes les mutations technologiques, y compris la domination croissante des réseaux sociaux. Le récit, dit-il, demeure le cœur et l’âme du cinéma.
Fishburne a partagé avec le public un parcours dense, marqué par la discipline et la passion. Il a raconté ses débuts au New Federal Theatre à New York, ses collaborations marquantes et sa longue traversée du cinéma américain, de Spielberg à Eastwood, de John Singleton à Abel Ferrara.
Le comédien a insisté sur l’importance d’un travail approfondi de la voix, du rythme, du regard et de l’écoute pour incarner un personnage. Pour lui, un acteur n’interprète pas seulement un rôle : il construit un monde.
Cette rencontre, comme celles de Bong Joon Ho, Guillermo del Toro ou Jodie Foster au programme Conversations, illustre l’ambition du FIFM : un espace où le cinéma n’est pas seulement projeté, mais pensé, discuté et transmis.