Culture
Marrakech à l’heure du cinéma mondial : un festival où se croisent visions, talents et récits du temps présent
L'acteur égyptien Hussein Fahmy à son arrivée avec sa compagne au 22e Festival international du film de Marrakech, au Maroc, le 28 novembre 2025. (Photo : Abdel Majid BZIOUAT / AFP)
La 22e édition du Festival international du Film de Marrakech confirme son statut de laboratoire artistique et de carrefour culturel où se rencontrent les regards du monde. Entre prises de position du jury présidé par Bong Joon Ho, hommages vibrants, projections attendues et dialogues inspirants, l’événement s’impose comme un espace où se construit une idée exigeante et plurielle du cinéma.
Le rendez-vous des visions et des sensibilités
Le Festival international du Film de Marrakech s’est affirmé, au fil des années, comme une scène unique où convergent visions esthétiques, sensibilités culturelles et écritures cinématographiques venues de tous les horizons. Pour Bong Joon Ho, président du jury de la compétition officielle, la manifestation marocaine est devenue un carrefour incontournable pour les créateurs émergents, mais aussi un lieu d’observation privilégié pour les professionnels du cinéma coréen, de plus en plus attentifs à son évolution.
Lors de la conférence de presse du jury, le réalisateur oscarisé a rappelé que le cinéma ne trouve sa pleine puissance que lorsqu’il conjugue beauté visuelle, exigence artistique et regard critique sur la société. Selon lui, un grand film est celui qui parvient à faire coexister poésie, questionnements et mémoire collective. Les membres du jury, parmi lesquels Jenna Ortega, Karim Aïnouz ou encore Julia Ducournau, ont également salué la capacité du festival à donner un espace aux nouvelles voix et à célébrer la diversité des récits contemporains.
Les débats ont aussi abordé l’irruption de l’intelligence artificielle dans la création, les jurés affirmant avec unanimité que les personnages générés par technologie ne pourront jamais remplacer l’humain. Pour eux, aucune machine ne saura imiter la sensibilité, l’émotion ou la nuance d’un acteur : l’IA peut assister le processus, mais non remplacer l’essence du jeu et du récit.
Jodie Foster, un hommage à une icône du cinéma
Le Palais des congrès a vibré au rythme de l’émotion lors de l’hommage rendu à Jodie Foster, qui a reçu l’Étoile d’Or des mains de Bong Joon Ho. Des extraits des rôles les plus marquants de son parcours ont rappelé la singularité d’une actrice dont la profondeur de jeu et l’intelligence artistique ont façonné plusieurs décennies de cinéma.
La double lauréate de l’Oscar a remercié le Roi Mohammed VI, le Prince Moulay Rachid et le Festival pour cet accueil qu’elle a qualifié de chaleureux et inspirant, évoquant un Maroc fascinant, vibrant et mystérieux. Pour elle, le cinéma est ce moment rare où l’on peut rêver, éprouver et partager une humanité commune.
L’hommage a été enrichi par un message vidéo de Martin Scorsese, revenant sur ses collaborations avec Jodie Foster dans Alice n’est plus là et Taxi Driver, rappelant ainsi l’empreinte indélébile qu’elle a laissée dans l’histoire du septième art. La comédienne, qui a su passer de l’enfance à l’âge adulte sans rompre avec l’exigence artistique, continue d’incarner la rigueur, la subtilité et l’audace.
Promis le ciel, un récit de solidarité et d’exil
Parmi les films en compétition officielle, Promis le ciel de la réalisatrice tunisienne Erige Sehiri a retenu l’attention du public et des professionnels. Le long métrage raconte l’histoire de trois femmes — une pasteure ivoirienne, une jeune mère et une étudiante — réunies à Tunis autour de Kenza, une enfant rescapée d’un naufrage. Leur maison devient alors un refuge fragile, un microcosme traversé par les angoisses du monde et les espoirs d’un avenir meilleur.
Dans un style mêlant fiction et esthétique documentaire, Erige Sehiri confronte le spectateur au réel sans sacrifier la création. Elle mobilise les outils des deux registres pour mieux révéler la vérité émotionnelle de ses personnages et interroger, avec pudeur, la condition des femmes migrantes et la résilience des solidarités possibles. Soutenu par les Ateliers de l’Atlas, le film a bénéficié de l’accompagnement structurant du Festival de Marrakech, qui continue d’être une pépinière pour les cinéastes émergents de la région MENA et d’Afrique.
Promis le ciel s’inscrit dans une compétition où treize films, issus de plusieurs continents, explorent chacun à leur manière des trajectoires humaines marquées par la crise, l’identité, la filiation ou la quête de sens. Autant de récits qui témoignent de la vitalité d’un cinéma mondial en mutation.
Ish, l’enfance face à l’injustice
Autre moment fort de la compétition : la projection en première africaine du film britannique Ish, du réalisateur Imran Perretta. En noir et blanc, le film raconte l’histoire d’un garçon de douze ans confronté au deuil de sa mère et à une société où la suspicion et les violences symboliques pèsent sur les plus vulnérables.
Interprété par Farhan Hasnat, Ish doit naviguer entre la relation fragile avec son meilleur ami Maram et la brutalité d’un contrôle policier vécu comme une rupture traumatique. L’œuvre, en partie autobiographique, interroge l’identité, l’amitié et la manière dont les jeunes issus de minorités racisées tentent de préserver leur innocence dans un environnement marqué par l’injustice.
Réalisateur, artiste visuel et compositeur, Imran Perretta a déjà été célébré dans les milieux de l’art contemporain. Avec ce premier long métrage, il explore une esthétique dépouillée qui laisse toute sa place à la gravité des regards, au poids du silence et à la force émotionnelle des corps filmés.
Une fresque sud-africaine bouleversante
Le film de Zamo Mkhwanazi suit Khuthala, partagé entre la blanchisserie familiale menacée par le régime et son rêve de musique. La fermeture du commerce entraîne l’effondrement du père et le retour du fils au foyer. La réalisatrice, émue de présenter son premier long-métrage en Afrique, signe une œuvre forgée par dix années de travail et une riche expérience télévisuelle.
Kleber Mendonça Filho : le cinéma comme acte de partage
Le programme Conversations, qui fait la singularité du Festival de Marrakech, a accueilli le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho, figure majeure du cinéma latino-américain. Devant un public nombreux, il a rappelé qu’aucun cinéaste ne crée pour lui seul : un film ne trouve son sens que lorsqu’il rencontre d’autres sensibilités et devient, par cette rencontre, une expérience partagée.
Pour lui, la force d’un film réside moins dans un message explicite que dans l’authenticité du regard qui le porte. Il a encouragé les étudiants en cinéma marocains à s’engager dans des récits ancrés dans leur réalité quotidienne, convaincu que la sincérité et la profondeur des idées attirent naturellement le public.
Au-delà de son parcours de programmateur et de critique, Mendonça Filho s’est imposé sur la scène internationale avec Les Bruits de Recife et L’Agent Secret, présenté à Cannes en 2025. Ses propos, empreints de pédagogie et d’humilité, ont rappelé le rôle du cinéma comme langage universel capable d’éveiller les consciences et de révéler ce qui demeure caché.
Un festival qui interroge, inspire et relie
À travers sa programmation exigeante, ses hommages et ses rencontres, le Festival international du Film de Marrakech poursuit sa vocation : devenir un espace où les récits se croisent, où l’on interroge la complexité du monde et où s’exprime une diversité de sensibilités artistiques. Sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, l’événement confirme son rôle de passerelle culturelle, où se rencontrent cinéastes confirmés, talents émergents, producteurs, critiques et publics de tous horizons.
En réunissant visions, expériences et traditions cinématographiques différentes, Marrakech continue d’incarner l’idée d’un cinéma qui relie : un cinéma où la création dialogue avec la société, où les formes explorent leurs propres limites, et où les voix nouvelles trouvent un espace pour s’affirmer.