Marrakech, capitale des récits : de Jamaa El Fna aux écrans du Festival, la ville où le spectacle ne s’arrête jamais

Marrakech, capitale des récits : de Jamaa El Fna aux écrans du Festival, la ville où le spectacle ne s’arrête jamais

En première mondiale, Marrakech a accueilli le film « El Sett » du réalisateur égyptien Marwan Hamed. À travers Mona Zaki, qui incarne magistralement Oum Kalthoum, le film retrace le chemin d’une voix devenue mythe.

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À Marrakech, l’art du récit n’est ni un patrimoine figé ni un souvenir du passé : c’est une respiration quotidienne. De la place Jamaa El Fna, scène vivante inscrite dans la mémoire du monde, au Palais des Congrès où se dessine chaque année le futur du cinéma, la ville façonne depuis un millénaire une esthétique unique où s’entrelacent oralité, modernité, lumière et émotion. Le Festival international du film en est la vitrine contemporaine, tandis que les œuvres projetées – marocaines, arabes, africaines ou internationales – dialoguent avec l’âme profonde de la cité ocre.

Quid avec Par Samir Benhatta de MAP

Jamaa El Fna, un théâtre du monde sous le ciel de Marrakech

Marrakech ne se visite pas : elle se vit. Son histoire millénaire se raconte moins dans les archives que dans les voix, les gestes, les sons et les regards qui animent la place Jamaa El Fna depuis le XIe siècle. Berceau de la narration orale, elle demeure cette matrice culturelle où se forge, au quotidien, une manière singulière de concevoir le récit.

Au coucher du soleil, la place devient une scène ouverte où affluaient autrefois conteurs, charmeurs de serpents, musiciens gnaoua, acrobates, danseurs et saltimbanques. Aujourd’hui encore, l’esprit de la halqa anime le moindre cercle formé autour d’un artiste. Rien n’y est figé : les histoires émergent, disparaissent, reviennent, changent de forme. Elles sont comme des particules en mouvement, traversant les siècles sans jamais perdre leur intensité.

De nombreux visiteurs affirment ressentir, en découvrant Jamaa El Fna, une impression étrange : celle d’un temps suspendu, presque parallèle. La place semble défier la temporalité ordinaire par la spontanéité de sa vie sociale, l’énergie de ses récits et la chaleur humaine qui s’en dégage.

Pour les chercheurs et critiques, cette force tient à l’équilibre subtil entre tradition et renouvellement. Chouaïb El Aasri, spécialiste de la culture populaire, y voit la démonstration que « les récits d’hier renaissent chaque soir », tandis qu’Abderrahim Akh al Arab rappelle que la ville « puise son identité dans la polyphonie des voix qui l’habitent ». Ici se rencontrent humour, improvisation, théâtralité, musicalité et diversité linguistique. Marrakech se raconte elle-même à travers ses habitants et ceux qui la traversent.

Du patrimoine vivant à la modernité du 7e art

À quelques minutes de Jamaa El Fna, un autre espace du récit se déploie : le Palais des Congrès. Sa majestueuse architecture accueille chaque année le Festival international du film de Marrakech, devenu l’un des rendez-vous majeurs du cinéma mondial. Les plus grands réalisateurs y défilent, les jeunes talents y émergent, les critiques y dénichent de nouvelles signatures.

Pour les connaisseurs, il ne s’agit pas d’une rupture mais d’une continuité. Marrakech est passée de la civilisation de l’oralité à celle de l’image sans renier son ancrage historique. Les deux univers – halqa et cinéma – partagent une même vocation : raconter les émotions humaines.

La lumière dorée de la ville fascine depuis longtemps les cinéastes. Alfred Hitchcock a tourné à Marrakech, Ismaël Ferroukhi y a posé sa caméra, et de nombreuses productions internationales ont vu dans ses ruelles et ses paysages un décor naturel capable d’exprimer des atmosphères multiples. Pour le réalisateur Azelarab Alaoui, « Marrakech est une ville-poème, un décor vivant qui capte la vérité du cinéma ».

Du passé au présent, l’esthétique marrakchie repose donc sur une alliance entre spontanéité et maîtrise, entre authenticité et métaphore visuelle. Les pas qui foulent la place Jamaa El Fna mènent naturellement aux fauteuils rouges du Palais des Congrès : un millénaire de récits qui se répondent en écho.

Mira : l’innocence comme souffle de liberté

Dans la sélection « Panorama du cinéma marocain », Nour-Eddine Lakhmari propose avec « Mira » une rupture douce et poétique dans son parcours. Lui qui a filmé les battements nerveux de Casablanca dans « Zero », « Casanegra » ou « Burnout », choisit ici le silence habité des forêts du Moyen Atlas. Ce déplacement géographique est un déplacement intérieur.

Mira, fillette de treize ans, porte le film sur ses épaules avec une justesse rare. Elle se lie secrètement aux arbres, aux oiseaux, à l’ombre d’un père disparu. Elle libère les oiseaux enfermés par deux jeunes délinquants, comme pour libérer son propre souffle. En parallèle, elle accompagne un enfant migrant subsaharien en quête d’un avenir meilleur, soulignant que la liberté s’expérimente autant dans les gestes quotidiens que dans les grandes luttes humaines.

La forêt devient un personnage en soi. Lakhmari y déploie une poésie visuelle où les rayons de lumière se mêlent aux silhouettes, où les ombres s’étirent comme des questions sans réponse. La bande-son amazighe, subtile et envoûtante, amplifie cette impression d’un monde intérieur qui se révèle.

Au-delà du récit, « Mira » pose la question du féminin comme vecteur de résistance. La grand-mère et l’enseignante représentent deux forces complémentaires : la transmission des racines et la projection vers l’avenir. Mira, elle, incarne l’affirmation progressive d’une liberté irréductible.

Le cinéma marocain trouve ici l’une de ses plus belles métaphores contemporaines : celle d’une jeune fille qui, en ouvrant une volière, apprend à s’ouvrir au monde.

El Sett : la légende d’Oum Kalthoum revisitée

Le festival a également accueilli la première mondiale du film « El Sett » du réalisateur égyptien Marwan Hamed. À travers Mona Zaki, qui incarne magistralement Oum Kalthoum, le film retrace le chemin d’une voix devenue mythe.

Hamed revisite la vie de la diva depuis son enfance dans un petit village du delta du Nil jusqu’à la gloire qui l’a transformée en icône mondiale. Il choisit l’angle de l’humanité plutôt que de la sacralisation. Le noir et blanc apparaît pour symboliser les moments de rupture ou de douleur, contrastant avec les phases lumineuses de sa carrière.

Pour le scénariste Ahmed Mourad, l’objectif est clair : offrir à la nouvelle génération un regard nouveau, débarrassé des filtres hérités. « Chaque légende porte en elle une part de fragilité », dit-il. C’est cette fragilité que le film mêle délicatement à la puissance vocale d’Oum Kalthoum.

Marwan Hamed, déjà reconnu pour « L’Immeuble Yacoubian », « El-Fil El-Azraq » ou « Torab El-Mas », démontre une nouvelle fois sa capacité à manier la fresque humaine. Sa caméra explore la transformation d’une femme ayant lutté contre son époque, ses traditions, ses limites, sans jamais renoncer à sa passion.

Ceux qui veillent : un cimetière comme miroir de la vie

Avec « Ceux qui veillent », Karima Saïdi propose un geste cinématographique audacieux : rester dans un cimetière pendant 87 minutes. Mais loin d’être un lieu de mort, l’espace devient un territoire de mémoire, de spiritualité et même de renaissance.

Inspiré par le souhait de sa mère, enterrée à Bruxelles pour rester proche de ses enfants, le film interroge le rapport au deuil et à la présence invisible des disparus. Les tombes deviennent des lieux d’échanges silencieux, formant un pont entre vivants et morts.

Saïdi observe aussi les rituels des communautés musulmanes, juives et chrétiennes, révélant que la mort rassemble ce que les identités séparent. Le fossoyeur, le directeur du cimetière et les visiteurs composent un tableau poétique de gestes simples, de paroles retenues et de mémoires préservées.

Le film capte ainsi un paradoxe essentiel : penser la mort, c’est souvent mieux comprendre la vie.

My Father’s Shadow : Lagos à hauteur d’enfance

En compétition officielle, le film d’Akinola Davies, « My Father’s Shadow », compose une méditation sur la paternité, l’enfance et la fragilité d’un monde incertain. Lagos y apparaît comme un espace vibrant, bruyant, instable, où le père devient refuge, guide, ancre.

Le réalisateur accompagne un père et ses deux fils dans une journée suspendue. Derrière le tumulte urbain, le film scrute les émotions silencieuses, les gestes qui protègent, les regards qui enseignent. « La seule mission d’un homme est de prendre soin de sa famille », dit le père dans une réplique marquante.

Akinola Davies, récompensé à Sundance pour son court-métrage « Lizard », confirme ici son talent pour explorer les identités africaines avec une sensibilité universelle.

Les Ateliers de l’Atlas : une pépinière de talents

Au-delà des projections, le Festival de Marrakech brille aussi par ses Ateliers de l’Atlas, véritable laboratoire pour les cinéastes émergents du Maroc, d’Afrique et du monde arabe. Tous les participants interrogés – réalisateurs, productrices, scénaristes – saluent une expérience formatrice, riche en rencontres et en opportunités.

Pour certains, comme le Ghanéen Amartei Armar ou la productrice canadienne Cynthia Danai Mateu, ces ateliers sont un tournant dans une carrière. Pour d’autres, comme la réalisatrice Asmae El Moudir, ils constituent une plateforme essentielle pour structurer une industrie cinématographique nationale ambitieuse.

Les Ateliers ne forment pas seulement : ils révèlent des voix, créent des passerelles et impulsent des projets qui voyagent bien au-delà du Maroc.

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