Marrakech célèbre la puissance du cinéma : récits d’abus, de mémoire et de foi au cœur de la 22e édition

Marrakech célèbre la puissance du cinéma : récits d’abus, de mémoire et de foi au cœur de la 22e édition

Broken Voices, premier long-métrage solo du réalisateur tchèque Ondřej Provazník, s’est imposé comme l’un des moments les plus poignants de cette édition. Le film, inspiré de l’affaire Bambini di Praga liée aux abus sexuels sur mineurs, plonge le public dans l’histoire de Karolína, jeune fille tchèque de 13 ans, passionnée de musique et animée d’une énergie débordante.

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La 22e édition du Festival International du Film de Marrakech poursuit ses projections en compétition officielle en dévoilant des œuvres d’une grande intensité narrative et émotionnelle. De l’abus de pouvoir dans Broken Voices au combat pour la mémoire dans Calle Málaga, en passant par la quête de vérité dans First Light, les réalisateurs explorent des thèmes universels avec finesse et profondeur. Entre hommages, émotions fortes et réflexions sensibles, Marrakech confirme de plus en plus son statut de carrefour mondial du septième art. Faits saillants du Festival.

Un récit bouleversant sur l’abus de pouvoir : Broken Voices

Projeté en compétition officielle, Broken Voices, premier long-métrage solo du réalisateur tchèque Ondřej Provazník, s’est imposé comme l’un des moments les plus poignants de cette édition. Le film, inspiré de l’affaire Bambini di Praga liée aux abus sexuels sur mineurs, plonge le public dans l’histoire de Karolína, jeune fille tchèque de 13 ans, passionnée de musique et animée d’une énergie débordante. Lorsqu’elle intègre un prestigieux chœur composé exclusivement de jeunes filles, elle croit réaliser un rêve. La sélection représente un accomplissement artistique et personnel, partagé avec sa sœur aînée et d’autres chanteuses talentueuses.

Mais l’enthousiasme initial se fissure rapidement lorsque Karolína attire l’attention de Machá, chef de chœur adulé, dont l’autorité incontestée dissimule une emprise destructrice. La réalisation montre avec pudeur et efficacité la lente prise de conscience de la jeune fille, d’abord flattée puis progressivement brisée par les intentions malveillantes de celui qui dirige la chorale. Craignant les regards, les jugements et les accusations, Karolína s’enfonce dans un silence douloureux qui illustre la vulnérabilité des adolescents face à la manipulation.

Le film s’achève sur une scène d’une intensité rare, où toute la vitalité, les aspirations et la passion pour la musique de la jeune fille s’effondrent. Cette conclusion bouleversante met en lumière les conséquences durables d’un abus sexuel, non seulement sur le corps mais aussi sur l’identité, les rêves et la perception du monde. En explorant la structure de pouvoir au sein d’une chorale compétitive, Broken Voices interroge la fragilité des espaces supposés sûrs pour les enfants et montre comment l’innocence peut être insidieusement corrompue.

Ondřej Provazník a insisté lors de la présentation de son film sur l’importance de briser la culture du silence et de remettre en question ces zones grises où s’exerce un pouvoir nocif. Il a rendu hommage aux jeunes actrices, âgées de 13 à 15 ans, qui signent une performance impressionnante pour leur première expérience cinématographique. Le réalisateur, formé à l’Université Charles et à la FAMU, a déjà coréalisé plusieurs documentaires et s’est illustré avec Old-Timers, primé en République tchèque. Broken Voices, présenté en avant-première à Karlovy Vary, poursuit désormais son parcours en festivals.

Calle Málaga : Maryam Touzani explore la mémoire, la perte et la renaissance

Avec Calle Málaga, la réalisatrice marocaine Maryam Touzani signe un film intime, sensible et profondément humain. Au cœur de Tanger, elle construit un récit où la mémoire devient un territoire à défendre, et où le droit de vieillir dans un lieu aimé s’impose comme un acte de résistance. Le film suit Maria Ángeles, une octogénaire espagnole établie depuis plus de quarante ans au sein d’une maison de la médina. Ce lieu, chargé d’objets, de photos et d’histoires, représente le refuge où s’entremêlent sa mémoire individuelle et celle de sa communauté d’origine.

Calle Málaga s’enracine dans une histoire méconnue : celle des familles espagnoles venues s’installer à Tanger dans les années 1930 pour fuir la guerre civile. Certaines repartirent, d’autres s’intégrèrent dans une ville marquée par la diversité culturelle et la chaleur humaine. Cette toile de fond historique nourrit le scénario, inspiré de la propre histoire familiale de Touzani, dont la grand-mère était Andalouse.

Lorsque la fille de Maria décide de vendre la maison pour faire face à des difficultés financières, l’héroïne ressent une perte déchirante. Elle quitte la demeure pour un foyer, mais la nostalgie et l’attachement viscéral au lieu la poussent à revenir. La maison n’est plus seulement un espace matériel : elle incarne son identité, ses souvenirs et une forme de présence affective indispensable à son équilibre. Cette lutte pour préserver le lieu de vie se double d’une ouverture inattendue : Maria rencontre Abdeslam, vendeur de meubles anciens, et découvre les prémices d’un amour tardif qui ravive une joie longtemps enfouie.

La réalisatrice atténue la dramaturgie à travers des touches d’humour organiquement intégrées, reflétant la lumière et l’ombre de la vie. La caméra parcourt doucement les espaces, offrant un regard contemplatif où chaque détail visuel prend valeur d’émotion. Le film, couronné du Prix du public à la Mostra de Venise, propose une réflexion subtile sur la transmission, l’attachement aux lieux et le lien entre générations. Touzani, déjà saluée pour Adam et Le Bleu du caftan, signe ici un retour à soi, plus intime, plus introspectif, sans perdre la finesse sociale qui caractérise son travail.

First Light : foi, vérité et résistance dans les montagnes des Philippines

Le film philippin First Light, réalisé par James J. Robinson, transporte le spectateur dans une atmosphère contemplative où la lenteur devient un langage cinématographique. L’histoire suit Sœur Yolanda, religieuse âgée vivant dans les montagnes du nord de Luzon. Sa tranquillité est bouleversée lorsqu’elle est témoin d’un accident mortel impliquant un jeune ouvrier. Ce moment tragique confronte la religieuse aux contradictions morales de l’institution qu’elle sert depuis des décennies.

Progressivement, elle découvre que l’incident n’est pas un simple fait divers, mais une pièce d’un puzzle plus vaste mêlant corruption, abus de pouvoir et manipulation. Face aux pressions et aux menaces, Sœur Yolanda refuse le silence. Sa quête de vérité, morale et spirituelle, la conduit à affronter les hiérarchies religieuses et politiques.

Robinson puise dans sa propre expérience d’homme queer élevé dans la culture catholique pour aborder les thèmes de la foi, de l’identité et de l’héritage religieux. Le film, tourné dans les paysages luxuriants de Luzon, se démarque par son esthétique de calme et de retenue, pensée comme une alternative au rythme effréné du monde contemporain. Ruby Ruiz offre une interprétation remarquable de Sœur Yolanda, soutenue par un casting solide.

Premier long-métrage du réalisateur, First Light a déjà parcouru de nombreux festivals et séduit par sa photographie distinguée à plusieurs reprises. Robinson, artiste reconnu dans la mode et la photographie pour ses collaborations avec le New York Times, Apple et Valentino, confirme ici son sens aigu de la mise en scène.

Carmen Maura : la maîtrise du scénario comme boussole artistique

Lors d’une rencontre avec la presse, l’actrice espagnole Carmen Maura a partagé sa vision du métier : pour elle, la maîtrise parfaite du scénario constitue la base de toute performance réussie. Interprète du rôle de Maria Ángeles dans Calle Málaga, elle explique qu’elle ne laisse aucune place à l’improvisation avant la compréhension totale du texte et du personnage.

Maura évoque également sa collaboration harmonieuse avec l’équipe marocaine de Maryam Touzani, soulignant que la barrière de la langue n’a jamais entravé la communication artistique. La comédie, affirme-t-elle, fonctionne uniquement lorsqu’elle surgit spontanément, sans intention préalable de faire rire.

Icône du cinéma espagnol et muse de Pedro Almodóvar, Carmen Maura continue, à 80 ans, de jouer des rôles principaux et de participer à de grands projets internationaux. Son attachement à Tanger, ville découverte lors du tournage, transparaît dans ses propos enthousiastes.

Un festival moteur du rayonnement du cinéma marocain

Les professionnels marocains interrogés par la MAP soulignent unanimement l’importance du Festival International du Film de Marrakech dans le développement du cinéma national. Bouchra Ahrich rappelle que cet événement, lieu de rencontres et d’échanges, accompagne depuis deux décennies l’essor du cinéma marocain et constitue une vitrine unique pour les jeunes talents.

Le critique Abdelkarim Ouakrim met en avant la qualité exceptionnelle de la sélection en compétition, qui attire producteurs et professionnels du monde entier. L’actrice Amal Al Atrach insiste, quant à elle, sur la dimension profondément immersive de la projection en salle, essentielle pour préserver la magie du cinéma.

Le réalisateur franco-marocain Kamal Hachkar salue un festival vibrant, riche en dialogues et en perspectives. Placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette édition réaffirme le rôle déterminant de Marrakech dans la circulation des œuvres, la formation des jeunes cinéastes et le rayonnement du Maroc comme terre de cinéma.

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