Marrakech : cinéma vibrant, palmarès des Ateliers de l’Atlas, créations audacieuses et voix engagées

Marrakech : cinéma vibrant, palmarès des Ateliers de l’Atlas, créations audacieuses et voix engagées

Derrière la puissance vocale et l’aura mythique, il y avait une femme traversée par la peur, l’angoisse, le doute. Cette fragilité universelle, dit Mona Zaki interprète d’Esset (photo), rapproche Oum Kalthoum du public et révèle la vérité de tout parcours artistique. (Abdel Majid Bziouat/ AFP)

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Entre révélations artistiques, regards critiques sur la société et récits profondément humains, la 22ᵉ édition du Festival International du Film de Marrakech confirme son rôle de carrefour incontournable des cinémas du monde. Des Ateliers de l’Atlas aux projections en compétition officielle, cinq œuvres et témoignages marquants dessinent un panorama riche et diversifié.

Ateliers de l’Atlas : une pépinière en pleine ascension

La 8ᵉ édition des Ateliers de l’Atlas a récompensé huit projets et films issus du Maroc, d’Afrique et du monde arabe, pour une dotation globale de 120.000 euros. Les prix de la postproduction ont distingué notamment Don’t let the sun go up on me d’Asmae El Moudir et La Mas Dulce de Laïla Marrakchi. Côté développement, Chapa 100 du Mozambicain Ique Langa a remporté le prix majeur. Avec 350 professionnels réunis et plus de 525 rendez-vous orchestrés, cette édition confirme le rôle d’incubateur du programme, qui a accompagné 179 projets depuis sa création.

Straight Circle : l’absurdité des frontières imaginaires

Le premier long métrage d’Oscar Hudson, Straight Circle, propose une satire puissante sur la vacuité des conflits. Deux soldats ennemis, isolés dans un désert infini, perdent progressivement le

urs repères jusqu’à douter de l’existence même de l’ennemi. Grâce au split-screen et à une mise en scène inventive, Hudson interroge identités, nationalismes et illusions qui nourrissent la guerre.

Amoeba : l’adolescence face à l’autorité

Avec Amoeba, Siyou Tan explore la rébellion intime d’une lycéenne singapourienne confrontée à un système scolaire rigide. Inspiré de l’expérience personnelle de la réalisatrice, le film dénonce les dérives autoritaires de certains modèles éducatifs. Tan, dont les courts métrages ont été salués à Cannes, Locarno et Berlin, signe ici un premier long métrage remarqué.

Ceux qui veillent : le cimetière comme espace de vie

Dans son documentaire Ceux qui veillent, Karima Saïdi transforme un cimetière bruxellois en lieu de mémoire et de continuité. Inspirée par la perte de sa mère, la cinéaste interroge le rapport intime au deuil, la cohabitation des rites religieux et la persistance des liens entre vivants et disparus. Un film contemplatif qui rappelle que penser la mort, c’est aussi penser la vie.

Jafar Panahi : filmer au plus près de la société

Invité des Conversations, le réalisateur iranien Jafar Panahi a livré une réflexion profonde sur son cinéma, façonné par l’expérience de l’injustice et même par l’univers carcéral. Ses œuvres, dit-il, naissent toujours du réel et des fractures sociales. Il affirme privilégier un cinéma de conviction plutôt qu’un cinéma de séduction, rappelant que ce choix peut être coûteux mais demeure essentiel à son engagement artistique.

Andrew Dominik : laisser vivre le film

Invité du programme Conversations, Andrew Dominik a livré une réflexion rare sur son rapport intime au cinéma. Pour le réalisateur de Blonde, l’œuvre n’est pas un objet à contrôler, mais une entité vivante qu’il faut accompagner. La force d’un film, dit-il, réside dans la multiplicité des angles et la capacité de la fiction à produire du sens.

Revenant sur son interprétation de Marilyn Monroe, il décrit une figure déchirée entre un moi public mythifié et un moi privé marqué par les traumatismes de l’enfance. Son ambition n’est pas de déconstruire un mythe, mais de retrouver l’humain derrière l’icône.

Dominik insiste également sur l’immense potentiel des acteurs, souvent supérieur à ce que le scénario leur prescrit, et sur l’importance de la musique, qui crée ce « courant émotionnel sous-jacent » qui irrigue ses films. Fidèle aux récits vrais et à l’imaginaire américain, il confie réfléchir à deux projets : un film d’inspiration religieuse et un autre consacré à l’intelligence artificielle.

Cinéaste reconnu pour son esthétique puissante et ses personnages profondément ambigus, Dominik a marqué le cinéma contemporain avec Chopper, L’Assassinat de Jesse James, Killing Them Softly et son audacieux Blonde. Ses documentaires musicaux, réalisés avec Nick Cave, ont renforcé son aura d’auteur singulier, épris de vérité et de complexité.

El Sett : une première mondiale à forte charge émotionnelle

Le réalisateur égyptien Marwan Hamed a réservé à Marrakech la première mondiale de son film El Sett, un choix qu’il décrit comme naturel. Le festival, affirme-t-il, l’a accompagné à des moments clés de son parcours, depuis les projections de L’Immeuble Yacoubian et L’Éléphant Bleu jusqu’à l’hommage qui lui fut rendu en 2007.

Le lien s’est renforcé lorsque le projet El Sett a été présenté aux Ateliers de l’Atlas. Revenir avec le film terminé relève pour lui d’une fidélité artistique autant que sentimentale.

El Sett retrace la trajectoire exceptionnelle d’Oum Kalthoum, figure majeure de la culture arabe. Hamed souligne qu’il a voulu raconter le parcours d’une femme dont l’influence a dépassé la musique pour toucher au domaine de l’inspiration collective. Du village du delta du Nil à la scène internationale, la diva a traversé obstacles, oppositions et fractures intimes pour devenir une légende.

Sa popularité marocaine a également motivé ce choix de première mondiale : Marrakech offre, selon Hamed, une résonance affective et artistique unique pour retracer cette histoire.

Mona Zaki : un rôle habité, une transmission intérieure

Interprète d’Oum Kalthoum dans El Sett, l’actrice égyptienne Mona Zaki a confié que cette première mondiale constituait « une expérience d’une très grande valeur ». Elle retrouve Marrakech avec émotion, louant l’attention que le festival accorde au cinéma arabe et la qualité de son organisation.

Le rôle d’Oum Kalthoum a exigé d’elle un effort considérable : plus d’un an d’entraînement intensif, incluant théâtre, diction, chant, préparation physique et travail corporel. Le maquillage, dernière étape, a achevé la métamorphose.

Pour Mona Zaki, le film met en lumière la dimension profondément humaine de la diva. Derrière la puissance vocale et l’aura mythique, il y avait une femme traversée par la peur, l’angoisse, le doute. Cette fragilité universelle, dit-elle, rapproche Oum Kalthoum du public et révèle la vérité de tout parcours artistique.

El Sett retrace 160 minutes d’une vie hors du commun : une adolescence où la future star se déguise en garçon pour chanter, des refus répétés, des ruptures déterminantes et une ascension fulgurante. Au fil du récit, l’artiste devient une mémoire collective, une voix éternelle dont les échos continuent de traverser les générations.

Marrakech, un écrin pour les métamorphoses du cinéma

Entre réflexion d’auteur et hommage à une icône arabe, la 22e édition du Festival International du Film de Marrakech réaffirme sa singularité : un espace où les œuvres se déploient, se questionnent et trouvent leur public. Dominik y défend un cinéma organique et instinctif ; Hamed et Zaki y célèbrent la puissance d’une légende qui continue d’habiter la mémoire du monde arabe.

Dans cette diversité de regards, Marrakech confirme qu’elle n’est pas seulement un lieu de projection, mais un territoire d’émotion, de transmission et de création vivante.

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