Mémoire de Hafid Benhachem : le témoignage d’une vie au service de l’Etat

Mémoire de Hafid Benhachem : le témoignage d’une vie au service de l’Etat

Le lecteur ne découvre pas seulement l’itinéraire d’un homme, Hafid Benhachem, raconté sobrement, mais une traversée de plusieurs décennies de l’histoire contemporaine du Maroc, vue depuis l’intérieur de l’appareil d’État

1
Partager :

QUID

Patron de la Direction des Affaires Générale au sein de l’Intérieur, puis DG de la Direction Générale de la Sureté Nationale (DGSN) pour Délégué général à la Délégation Générale à l'Administration Pénitentiaire et à la Réinsertion, Hafid Benhachem, avec « Etapes de vie d’un commis de l’État », livre des mémoires à la fois personnelles et institutionnelles, où se croisent parcours individuel, grandes séquences de l’histoire contemporaine marocaine et réflexion sur la responsabilité publique. Ce livre, commence par poser les fondations morales et méthodologiques, et se présente comme un récit de terrain, écrit à hauteur d’homme, au plus près des événements vécus.

Parfait autodidacte, longtemps homme fort du ministère de l’Intérieur, pratiquement second du tout puissant Driss Basri, avant de s’émanciper après sa nomination à la tête de la DGSN, sa maison mère, Hafid Benhachem écrit en restant le haut commis d’Etat qu’il a été : sans atermoiements, il avertit dans qu’il ne se départira pas de son obligation de réserve.  Ce qui n’enlève rien à son récit et entre les lignes, bien des choses à découvrir.

Une mémoire assumée, entre pudeur et devoir de transmission

Dès les premières pages, l’auteur affirme une posture singulière : raconter sans héroïsation, témoigner sans régler de comptes, transmettre sans trahir le devoir de réserve attaché à sa fonction passée. Hafid Benhachem revendique une écriture de la mémoire, nourrie par des décennies de service public, où les souvenirs personnels deviennent matière à compréhension collective. Il ne s’agit pas de produire une autobiographie narcissique, mais de proposer un éclairage sur des moments jugés ordinaires au moment où ils furent vécus, et qui, avec le recul, apparaissent comme des jalons déterminants de l’histoire individuelle et nationale.

Cette approche confère au livre une tonalité sobre et réfléchie. L’auteur assume les limites inhérentes à l’exercice mémoriel, reconnaissant les éventuelles imprécisions chronologiques et l’absence volontaire de recours massif aux archives administratives. Le récit se fonde avant tout sur l’expérience vécue, sur la mémoire du terrain et sur la parole d’un acteur institutionnel qui a traversé plusieurs périodes sensibles.

Une première partie ancrée dans l’intime et la formation du serviteur de l’État

La première partie, consacrée à l’aperçu autobiographique, plonge le lecteur dans les origines sociales et familiales de Hafid Benhachem. De la naissance à l’enfance à Dchar El Menzah et à Boufekrane, en passant par l’histoire de l’oued Boufekrane, le livre retrace les racines d’un parcours façonné par le territoire, les mutations locales et les réalités sociales.

Les chapitres consacrés à la scolarité et à l’emprisonnement constituent un moment fort du récit. Ils éclairent la formation du caractère, les épreuves fondatrices et les ruptures qui marquent durablement une trajectoire. Le cursus professionnel, qui clôt cette première partie, introduit progressivement le lecteur dans l’univers administratif et les rouages de l’État, annonçant les responsabilités à venir.

Les relations maroco-algériennes vues de l’intérieur

La deuxième partie aborde un chapitre délicat de l’histoire régionale : les rapports maroco-algériens. Ici, Hafid Benhachem ne se contente pas d’une analyse théorique. Il relate des missions concrètes, parfois périlleuses, telles que l’escorte d’armes et de munitions, les échanges de prisonniers ou la préparation de la rencontre d’Oujda.

Les épisodes liés à l’attentat de l’hôtel Atlas Asni, à la réaction algérienne ou encore aux accusations de tentative d’empoisonnement donnent à cette partie une dimension quasi documentaire. Le lecteur découvre les coulisses diplomatiques et sécuritaires, les tensions latentes et les zones grises de la coopération régionale. Ce volet du livre illustre le rôle discret mais décisif de certains hauts fonctionnaires dans la gestion des crises.

Le Sahara marocain, une séquence centrale du récit

La troisième partie constitue le cœur politique et historique de l’ouvrage. Elle retrace la participation de l’auteur au processus de récupération des terres marocaines du Sud, depuis le retour de Sidi Ifni jusqu’à la Marche verte et la mise en marche de la Massira.

Les chapitres consacrés à la Baïâa à Dakhla, aux relations avec les populations sahariennes et aux rencontres internationales, de Freetown à Addis-Abeba, offrent un panorama rare des dynamiques diplomatiques, tribales et géopolitiques autour de la question du Sahara. Hafid Benhachem y expose également les débats internes, les stratégies institutionnelles et les défis de gouvernance dans un contexte de forte pression internationale.

La réflexion sur l’origine du séparatisme et sur les conditions d’une bonne gouvernance donne à cette partie une portée analytique. L’auteur ne se limite pas au récit des faits ; il interroge les mécanismes politiques et sociaux qui ont façonné cette longue séquence historique.

Missions à l’étranger et responsabilités nationales

La quatrième partie élargit encore le champ du témoignage en abordant les missions à l’étranger et à l’intérieur du pays. Du Salvador à l’Irak, de Tunis à Fès, le lecteur suit un itinéraire diplomatique et administratif qui révèle la diversité des missions confiées à un haut responsable de l’État.

Certains chapitres, comme « L’Année Sidi Ali » ou « L’affaire Fquih Zitouni », apportent un éclairage sur des dossiers sensibles et sur les défis de gestion des crises internes. Le dernier chapitre, consacré à la ville de Fès, interroge les tensions urbaines et sociales, montrant que les enjeux de gouvernance ne se limitent pas aux relations internationales.

Un livre de mémoire pour servir le futur

Au-delà du récit personnel, « Etapes de vie d’un commis de l’État » se veut un outil de transmission. Hafid Benhachem s’adresse explicitement aux générations appelées à exercer des responsabilités publiques. Il partage ses expériences dans l’espoir qu’elles puissent servir de repères, de mises en garde et de sources d’inspiration.

Le prologue, ponctué par la célèbre formule attribuée à Georges Pompidou, « Ah ! La vie, quelle aventure ! », résume l’esprit de l’ouvrage. La vie administrative, comme la vie humaine, est faite d’imprévus, de contraintes et de choix difficiles. C’est cette complexité que l’auteur restitue avec sobriété, sans emphase, mais avec le souci constant de la vérité vécue.

En refermant ce livre, le lecteur ne découvre pas seulement l’itinéraire d’un homme, raconté sobrement, mais une traversée de plusieurs décennies de l’histoire contemporaine du Maroc, vue depuis l’intérieur de l’appareil d’État. Une contribution à la mémoire institutionnelle, et un témoignage précieux sur le sens du service public.

lire aussi