Culture
Mohamed Choukri, la mémoire dispersée : récit d’une perte annoncée - Par Hatim Betioui
Des traces de Choukri se perdirent. Il n’en demeure pas moins l’un des écrivains immortels du Maroc. Son esprit continue de planer au-dessus du ciel de Tanger, et son ombre frappe encore l’imaginaire dans ses ruelles
Vingt-deux ans après sa disparition, Mohamed Choukri continue d’habiter la mémoire littéraire marocaine comme une présence indocile et inoubliable. À travers un souvenir partagé, refait surface sous la plume de Hatim Betioui, le récit intime des dernières années de l’auteur du Pain nu, ses amitiés, ses fragilités et le sort bouleversant réservé à ses biens personnels. Entre générosité, incompréhensions et pertes irréparables, l’héritage du “Merle blanc” raconte aussi un Maroc littéraire en mutation, où les traces des écrivains voyagent parfois entre lumière et oubli.

Hatim Betioui
Un été à Assilah : la conversation qui a tout déclenché
Il y a quelques jours, nous commémorions le vingt-deuxième anniversaire de la disparition de l’écrivain marocain Mohamed Choukri, auteur du roman-autobiographie Le Pain nu, qui fit de lui, aux côtés de ses autres ouvrages, un écrivain qui remplit le monde et occupa les esprits.
Choukri s’est éteint le 15 novembre 2003 à l’hôpital militaire de Rabat et fut enterré le lendemain au cimetière de Marshan, à Tanger. J’entretenais avec lui une relation d’amitié et d’affection, comme nombre de membres de la tribu des écrivains et des journalistes.
Les souvenirs avec lui sont nombreux ; l’un d’eux remonte peut-être à l’été 2001, si ma mémoire des dates ne me trahit pas. Ce jour-là, nous étions six personnes réunies dans la maison du ministre marocain des Affaires étrangères de l’époque, feu Mohamed Benaïssa, située dans la médina d’Assilah : l’écrivain Mohamed Choukri, Othman Alomeir, ancien rédacteur en chef du quotidien Asharq Al-Awsat, le regretté écrivain tunisien Hassouna Mosbahi, et l’écrivain et avocat marocain disparu, Bahae Eddine Attoud.
La vente d’un tableau et le geste inattendu d’Othman Alomeir
De fil en aiguille dans une conversation captivante nous arrivâmes au sujet des possessions de Choukri : livres, tableaux, documents, disques et photographies. Au cours de cette rencontre, Choukri reçut deux propositions importantes ; la première se réalisa, tandis que la seconde resta impossible à concrétiser.
Son besoin d’argent, à cette époque, l’avait poussé à vendre un tableau en sa possession du peintre espagnol Mariano Bertuchi, né à Grenade en 1884 et décédé à Tétouan en 1955. Bertuchi avait fondé à Tétouan l’École préparatoire des Beaux-Arts en 1945, première école du genre au Maroc, avant qu’elle ne devienne, après l’indépendance, l’Institut national des Beaux-Arts.
Le ministre Benaïssa proposa alors à Alomeir de verser à Choukri la somme de vingt mille dollars en échange du tableau. Celui-ci accepta et demanda à l’un de ses collaborateurs d’effectuer un virement depuis son compte marocain vers celui de Choukri. Mais le transfert tarda à arriver. Alomeir se vit donc contraint de procéder à un nouveau virement, cette fois depuis son compte bancaire à Londres.
Choukri reçut l’argent. Et voilà que quelques jours plus tard, il fut surpris par l’arrivée d’un second virement du même montant. Lorsqu’il en informa Alomeir, celui-ci lui répondit simplement :
« Considère que c’est pour toi. »
C’est ainsi que la chance sourit à Choukri : il vendit sa toile à Alomeir pour la somme de quarante mille dollars.
Quant à la deuxième proposition, elle émanait du ministre Benaïssa, qui suggéra de consacrer une aile de la bibliothèque du prince Bandar Ben Sultan Ben Abdelaziz, à Assilah, portant le nom de Mohamed Choukri. Ses effets personnels y seraient exposés afin de les préserver de la perte, d’autant que Choukri avait confié ce jour-là craindre qu’ils ne soient endommagés ou dispersés par ses frères. Il avait donné un accord de principe, mais quelqu’un l’incita par la suite à renoncer à l’idée proposée par le ministre, l’encourageant plutôt à réfléchir à la création d’une fondation portant son nom.
La dispersion des œuvres : un patrimoine bradé
On raconte que Choukri, alité par la maladie, rédigea les statuts de la fondation envisagée et confia à des amis proches qu’il souhaitait qu’elle soit composée de cinq membres : Mohamed Achaâri, alors ministre de la Culture ; Hassan Aourid, porte-parole du Palais royal à l’époque ; le poète Hassan Najmi ; l’écrivain Mohamed Berrada ; et le critique Abdelhamid Aqqar.
Après la mort de Choukri, certaines personnalités influentes tentèrent de protéger ses biens en invoquant l’existence d’un testament. Le parquet de Tanger ordonna alors la mise sous scellés de son appartement, situé au cinquième et dernier étage d’un immeuble de la rue Al-Buhturi (anciennement Tolstoï). Mais un avocat expliqua à ses frères que, selon le droit musulman, « il n’y a pas de testament valable en faveur d’un héritier ». Ils purent ainsi, en tant qu’héritiers légitimes, récupérer le contenu du logement.
Selon des témoignages de proches de Choukri, son frère cadet, Abdelaziz, transféra l’ensemble des objets à Tétouan, où il vendit tout ce qui avait de la valeur, parmi lesquels une toile du peintre défunt Abbas Saladi, offerte à Choukri par l’architecte marocain de renom Rachid El-Andaloussi. Cette œuvre avait servi de couverture à son livre « La Séduction du merle blanc », publié en 1998. Il vendit également des livres portant des dédicaces et signatures de Paul Bowles, Tennessee Williams, Samuel Beckett, Jean Genet et d’autres encore, tandis que beaucoup des livres, photos et manuscrits restants furent abîmés ou détruits.
Ainsi se perdirent des traces de Choukri. Il n’en demeure pas moins l’un des écrivains immortels du Maroc. Son esprit continue de planer au-dessus du ciel de Tanger, et son ombre frappe encore l’imaginaire dans ses ruelles. Les cafés et restaurants qu’il fréquentait restent les témoins d’un « temps Choukri » désormais enfui avec le passé.