Mouna Krimi, entre racines et création : une esthétique post-folklorique

Mouna Krimi, entre racines et création : une esthétique post-folklorique

Dans l’art amazigh marocain, l’étoffe "Tassabnit" transcende sa condition de simple matière folklorique brute pour s’ériger en un élément culturel autonome imprégné de symbolisme

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Au Musée national de la photographie, l’artiste et chercheuse marocaine Mouna Krimi propose une relecture sensible du tissu amazigh "Tassabnit", qu’elle élève du statut d’objet quotidien à celui de symbole artistique autonome. À travers une démarche visuelle et conceptuelle, mêlant mémoire, imaginaire et réflexion identitaire, son travail interroge les frontières entre folklore et modernité, tout en inscrivant le patrimoine marocain dans une esthétique contemporaine ouverte à l’universel.

L’artiste photographe, vidéaste et chercheuse universitaire Mouna Krimi.

Par Nizar LAFRAOUI - MAP

Dans l’art amazigh marocain, l’étoffe "Tassabnit" transcende sa condition de simple matière folklorique brute pour s’ériger en un élément culturel autonome imprégné de symbolisme, tel que révélé par l’objectif de l’artiste photographe, vidéaste et chercheuse universitaire Mouna Krimi.

 Dans une aile du Musée national de la photographie où Mouna Krimi expose parmi onze artistes marocains et internationaux, se déploie en drapés cette étoffe légendaire, emblème de la femme amazighe, à travers une série d’œuvres photographiques. Elle vient caresser l’imaginaire du public à travers des angles de vue suggérant des images, des représentations et des rêves féconds, profondément ancrés dans la mémoire culturelle.

 En l’absence de chromatisme, le pli du tissu et la manière dont il est drapé sur le cadre de l’œuvre constituent une forte source d’expression.

En résonance avec le thème de l’exposition "Let’s play : réenchanter le monde", Mouna a choisi de métamorphoser ce tissu d’un simple accessoire quotidien en un symbole culturel vivant, l’érigeant ainsi en véritable protagoniste d’un univers suggestif. "J’ai pensé à métamorphoser ce tissu en un portrait autonome", confie l’artiste et doctorante à l’Université d’Aix-Marseille en France. L’artiste précise qu’elle présente le "Tassabnit" tantôt en noir et blanc, tantôt en couleurs.

En l’absence de chromatisme, le pli du tissu et la manière dont il est drapé sur le cadre de l’œuvre constituent une forte source d’expression. Une certaine ambiguïté émane de certaines œuvres, laissant le visiteur perplexe, se demandant si le tissu recouvre un visage ou s’il existe par lui-même au sein de l’image. Par ce procédé, l’artiste se réjouit à féconder l’imaginaire et à ouvrir des horizons au rêve.

Mouna Krimi est présente dans cette exposition avec un style qui est nettement différent de la photo documentaire. Elle l’avoue, d’ailleurs, solennellement, rappelant que la photo documentaire était sa première spécialité, mais qu’elle a préféré, lors de cette manifestation internationale placée sous le signe du dialogue, s’aligner sur ses recherches universitaires supérieures, aspirant à une image conceptuelle créative qui interpelle l’esprit et donne libre cours à l’imagination.

On a le sentiment que les œuvres exposées sont le fruit d’une démarche artistique qui refuse de se cantonner à un acte artistique purement informatif soulignant l’importance anthropologique de l’objet, tout comme elle se garde de céder à un exotisme orientaliste aliéné. Elle aspire plutôt à créer un impact artistique expressif moderniste et post-folklorique, ouvert au mouvement et à une pluralité d’interprétations.

Le tissu "Tassabnit" est l’héritier d’un patrimoine où se mêlent l’esthétique et l’anthropologie, indique Mouna, mettant en relief le rôle des contes et des mythes amazighs comme source d’inspiration et de motivation qui pousse à opter pour une approche esthétique créant un nouveau monde. Ce tissu est utilisé d’habitude pour parer un visage, mais l’idée est de transposer cette étoffe dans un nouvel espace qui le rend existant et visible, non comme un accessoire de tous les jours mais comme un élément culturel majeur et autonome. En ce qui concerne la dialectique du local et de l’universel, l’artiste veille à rappeler que "les photos les plus profondes sont celles qui appartiennent à notre propre culture même si elles portent un message universel".

"Nombre d’éléments de notre culture ont été limités au cadre folklorique alors que le rôle de l’artiste est de les repenser d’une façon qui ne les exclut pas totalement du folklore mais qui leur confère une profondeur et une interprétation plus vastes.

Nombre de nos expressions et composantes culturelles restent hors de notre effort intellectuel et créatif jusqu’à ce qu’un acteur culturel ou artistique étranger vienne attirer notre attention sur leur valeur culturelle et expressive", dit-elle.

Mouna Krimi a commencé son aventure artistique au Maroc par le cinéma avant d’aller à Marseille où elle poursuit ses études universitaires et son parcours artistique. Sa contribution photographique à cette exposition révèle sa passion pour le documentaire et son intérêt pour la mémoire collective ou historique. Elle s’est consacrée, ces dernières années, aux questions sociales relatives à la femme dans la société marocaine, les traditions et coutumes, la famille et la société et la question de l’inégalité.

Sa passion authentique pour la culture marocaine et ses affluents projette Mouna vers des projets futurs liés à l’identité, à l’appartenance collective et à la femme. Après le tissu amazigh "Tassabnit", l’objectif de l’artiste chercheuse s’infiltre désormais dans les mondes de la parure et du tatouage comme des sphères chargées de symbolisme culturel et esthétique