Culture
Mudimbe, une pensée à l’épreuve des héritages – Par Abdeljlil Lahjomri
Image générée par l’IA suivant un prompt simple : produire une image qui met en scène Valentin Yves Mudimbe selon le texte de Abdeljlil Lahjomri
Le séminaire de l’Académie du Royaume du Maroc consacré à Valentin Yves Mudimbe a remis au jour une œuvre majeure de la pensée africaine contemporaine, centrée sur la critique des savoirs coloniaux, l’analyse des cadres de production du savoir et la tension entre héritage et liberté. Le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume analyse comment Mudimbe à travers ses écrits, notamment sur la « bibliothèque coloniale » et la notion de gnose, Mudimbe interroge les représentations de l’Afrique, tout en dialoguant avec d’autres approches critiques comme celle d’Edward Saïd, dans une réflexion élargie sur les conditions de la connaissance et la pluralité des héritages. Abdeljlil Lahjomri en arrive ainsi à ressortir le dialogue implicite entre l’Africain Mudimbe et le Moyen-oriental Edward W. Said né d'une même inquiétude analysant les mécanismes occidentaux de construction de l’«Afrique » et de l’«Orient».

Alors que E. Saïd analyse une relation de domination directe, Mudimbe introduit une nuance plus subtile. Selon lui, il ne suffit pas de critiquer le regard occidental ; il faut aussi comprendre comment ce regard a été intériorisé, transformé de l'intérieur. Son Afrique n'est pas seulement une « invention » coloniale ; elle est aussi constamment réinventée par ceux qui se définissent à travers les concepts de l'autre. (Abdeljlil Lahjomri)
Une œuvre qui interroge les fondements du savoir
Célébrer Valentin Yves Mudimbe n’est pas un simple rituel. C’est s’engager dans une œuvre qui, par son exigence, nous oblige. Car l’auteur n’est pas seulement un penseur : il interroge les fondements mêmes de notre réflexion.
En ce lieu empreint d'histoire et de responsabilité, qu’est l’Académie du Royaume du Maroc, nous honorons aujourd'hui une figure majeure de la philosophie africaine contemporaine. Nous saluons surtout une conscience critique ayant su déconstruire les évidences, interroger les héritages et ouvrir de nouveaux horizons.
Mudimbe nous l'a montré avec une patience d'archéologue : l'Afrique telle qu'on l'a imaginée, décrite et classée n'est pas qu'un continent. Elle est avant tout une construction, un édifice de savoir. Dans son œuvre majeure, il révèle comment ce que nous nommons "Afrique" est aussi le fruit d'un langage, de ce qu'il appelle une "bibliothèque coloniale" – un ensemble de récits, de grilles de lecture qui ont souvent précédé, voire effacé, l'expérience réelle.
Cette leçon reste d’une brûlante actualité. Alors que les discours sur l’Afrique continuent de balancer entre fascination et simplification, entre éloges et enfermement identitaire, Mudimbe nous rappelle que le rôle premier du philosophe est de dévoiler les cadres invisibles qui rendent ces récits possibles.
Entre appartenance et distance, une position à la lisière
Mais on aurait tort de le réduire à un simple analyste des systèmes de pensée. Son œuvre est traversée par une tension plus personnelle, entre héritage et liberté, entre appartenance et distance. Moine bénédictin devenu philosophe, intellectuel africain formé en Occident mais profondément ancré dans les richesses de son continent, Mudimbe incarne cette position à la lisière : ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors.
C'est dans cet espace intermédiaire que naît une parole singulière, qui traduit, transforme. Une position risquée, périlleuse. Elle expose à l'incompréhension, souvent à la solitude. Mais elle est aussi la condition d'une pensée véritablement critique.
À ce titre, l'œuvre de Mudimbe rejoint, par d'autres voies, quelques-unes des questions essentielles qui traversent notre temps : comment penser après les ruptures, les violences, les silences imposés ? Comment écrire lorsque les mots eux-mêmes portent les traces de ce que l'on cherche à laisser derrière soi ?
Ces questions, nous ne pouvons les entendre sans les rapporter à nos propres réalités. Ici, au Maroc, au carrefour de tant d'histoires, de langues, de mémoires, nous savons ce que signifie vivre dans la pluralité des héritages. Nous savons aussi combien cette pluralité peut être une richesse, mais aussi une source de tension, un impératif permanent d’interprétation et de traduction.
Penser dans l’entre-deux, une parole critique
C’est pourquoi rendre hommage à Mudimbe n’est pas un simple geste de courtoisie. Cela touche au cœur même de notre démarche intellectuelle. Il nous invite à un double travail : celui de la mémoire et celui du discernement. Il s’agit de reconnaître les couches qui structurent notre rapport au monde, sans jamais cesser à les réinventer.
Cette approche relève presque d’une éthique. Une éthique qui refuse les raccourcis faciles ; une éthique de responsabilité, qui assume les héritages, même les plus embarrassants ; une éthique de liberté, qui laisse entrevoir la possibilité d’un « autrement ».
Mais l’œuvre de Mudimbe va plus loin. Elle ne se contente pas de critiquer les savoirs coloniaux ; elle offre une manière de vivre le monde. Une pensée qui embrasse la complexité, qui accueille l’incertitude que toute vérité reste, en quelque sorte, en mouvement.
Dans un monde où l’on tend fréquemment à simplifier la pensée à des slogans, à des identités figées, cette leçon est précieuse. Elle nous rappelle que la philosophie est une ouverture ; non pas une réponse définitive, mais une question que l’on garde vivante.
Et c’est peut-être là que réside l’amplitude de Mudimbe : avoir su maintenir ouverte la question de l’Afrique. Non pour la laisser sans réponse, mais pour éviter qu’elle ne soit réduite à une seule version.
La gnose comme méthode de questionnement
Pour lancer cette réflexion consacrée à Valentin Yves Mudimbe, un titre qui résonne presque comme une promesse : « Ce que nous offre la gnose ». Car son œuvre, aussi diverse dans ses formes (poésie, romans, essais philosophiques et anthropologiques) semble toujours animée par un même élan : celui d’une connaissance, qui interroge les évidences et qui propose d’autres chemins pour penser l’Afrique, la modernité et le savoir. Mais la gnose, chez lui, également rompt avec les cadres institués.
La gnose, dans cette perspective, n’est pas seulement une tradition spirituelle ancienne. Elle devient une attitude intellectuelle : une manière de refuser les certitudes imposées. Elle suppose un travail critique sur les héritages, mais aussi un effort d’invention.
Avant même d’aller plus loin dans ce que j’appellerais la gnose mudimbienne, il est utile de rappeler qu’elle prend place dans un ensemble critique plus vaste, celui qui, à la fin du XXᵉ siècle, s’attache à déconstruire les ressorts intellectuels de la domination coloniale.
Mudimbe et Saïd, deux critiques du savoir colonial
À cet égard, le dialogue implicite entre Mudimbe et Edward W. Said mérite d’être souligné. En effet, l'analyse comparative de leurs écrits relève deux critiques majeures, nées de contextes historiques distincts mais animés d'une même inquiétude, qui ont analysé les mécanismes occidentaux de construction de l’«Afrique » et de l’«Orient». Leurs ouvrages phares, (L’invention de l’Afrique) et (L’Orientalisme), révèlent le regard qui a façonnés ces mondes.
Edward Saïd a démontré que l’orientalisme fut un système de pensée au service du pouvoir colonial, produisant un Orient à la fois fascinant et inférieur pour justifier sa domination. Il souligne le lien entre savoir et pouvoir : connaître l’autre revient à le catégoriser et à parler en son nom.
Mudimbe partage cette méfiance, mais déplace l’analyse. Alors que E. Saïd insiste sur la cohérence du regard occidental, Mudimbe en explore les ambiguïtés. Il montre que l’Afrique a été constituée comme objet à travers une « bibliothèque » de savoirs anthropologiques, philosophiques et que les intellectuels africains ont souvent été contraints d’utiliser ces catégories pour penser leur propre réalité.
Intériorisation et transformation des cadres hérités
Alors que E. Saïd analyse une relation de domination directe, Mudimbe introduit une nuance plus subtile. Selon lui, il ne suffit pas de critiquer le regard occidental ; il faut aussi comprendre comment ce regard a été intériorisé, transformé de l'intérieur. Son Afrique n'est pas seulement une « invention » coloniale ; elle est aussi constamment réinventée par ceux qui se définissent à travers les concepts de l'autre.
Cette différence se reflète dans le ton. E. Saïd adopte une approche frontale et polémique, visant à déconstruire des représentations biaisées. Mudimbe, en revanche, procède avec la prudence d'un philologue, attentif aux détails, aux écarts et aux résistances locales. Son écriture est davantage un diagnostic qu'une accusation, plus orientée vers l'exploration des conditions de la connaissance que vers la dénonciation.
En simplifiant, E. Saïd déconstruit un imaginaire, tandis que Mudimbe interroge une épistémologie. Le premier s’attaque aux représentations, le second aux conditions de production du savoir. Cette distinction ne doit toutefois pas masquer leur complémentarité : ensemble, ils montrent que la critique du colonialisme ne peut se limiter à une dénonciation politique ; elle exige aussi une remise en cause des savoirs, des langues et des catégories qui structurent encore notre pensée.
Enfin, tous deux partagent une dimension existentielle souvent négligée. E. Saïd écrit depuis l’expérience de l’exil et du décentrement ; Mudimbe, depuis une position particulière, entre traditions africaines, formation occidentale et vie monastique. Chacun incarne ainsi la figure du penseur, dont la réflexion naît précisément de la tension entre plusieurs mondes.
Comparer Mudimbe et E. Saïd revient donc à reconnaître une même exigence : ne jamais tenir pour évidentes les catégories par lesquelles nous appréhendons le monde. Toute identité « orientale », « africaine » ou autre est toujours déjà traversée par des histoires, des discours et des traductions.
Leur héritage le plus précieux réside peut-être dans cette leçon : penser l’autre exige d’abord de s’interroger sur soi-même, sur les cadres qui nous façonnent.
Dans son œuvre (L’odeur du père), Valentin Yves Mudimbe déplace son questionnement vers un registre plus intime et charnel : celui de la filiation, de l’autorité et de la mémoire intériorisée. L’ouvrage s’articule autour de l’expérience structurante du « père » comme instance symbolique, dépassant la figure biologique pour incarner l’ensemble des héritages culturels, religieux et intellectuels qui nous font ce que nous sommes.
Cette présence est marquée par une ambivalence profonde. L’«odeur» du père, métaphore centrale, évoque à la fois ce qui fonde et entrave. Elle représente une trace persistante, qui nous imprègne.
Le texte se lit comme une méditation sur la tension entre fidélité et rupture : comment reconnaître l’héritage des traditions africaines, de la philosophie occidentale sans s’y soumettre.
Cet ouvrage se caractérise par son rejet des réponses simplistes. Il ne prône ni la révolte radicale ni la soumission, mais propose d'apprendre à coexister avec cette présence, de dialoguer avec elle et de la transformer.
La notion de "père" recouvre ici diverses formes d'autorité : coloniale, traditionnelle, religieuse ou intellectuelle. L'"odeur" incarne leur persistance: même lorsqu'on croit s'en être libéré, une trace subsiste et ressurgit.
Enfin, l'œuvre souligne qu'on ne peut critiquer les savoirs coloniaux sans interroger l'intériorité. La colonisation a façonné des discours, mais aussi des subjectivités, des façons de ressentir, de penser et d'être au monde.
Une pensée ouverte face aux simplifications contemporaines
Pour terminer cette introduction, je voudrais revenir un instant sur le lieu qui nous réunit. L’Académie du Royaume du Maroc est bien plus qu’un simple lieu de transmission du savoir : c’est un espace de dialogue, de débat, parfois même de désaccord et c’est précisément dans cet esprit que nous avons imaginé ce séminaire.
Rendre hommage à Mudimbe, ce n’est pas seulement saluer une œuvre, c’est accepter d’entrer en conversation avec elle, de la prolonger, de la discuter, voire de la questionner. Car une pensée vivante est une pensée qui continue de faire résonner des idées, de soulever des interrogations, de tracer de nouveaux chemins.
La gnose, telle que Valentin Yves Mudimbe nous la présente, ne se réduit pas à une simple doctrine. Elle incarne plutôt une véritable éthique de la pensée : c’est le courage de s’écarter des sentiers battus, la lucidité nécessaire pour déchiffrer les héritages reçus, et la responsabilité d’inventer, pas à pas, d’autres manières de savoir.
À cet instant où nous évoquons la permanence de l’œuvre, me revient une intuition de Jacques-Bénigne Bossuet, ce maître incomparable de l’oraison : « Les grands hommes ne meurent pas tout entiers : ils vivent dans leurs œuvres et dans l’esprit de ceux qu’ils éclairent. »
C’est justement cette lumière qui nous réunit en ce moment. VUMBI YOKA Mudimbe peut désormais appartenir au silence de l’éternité ; mais sa pensée, elle, demeurera sonore, tant que nous continuerons à interroger le monde avec la liberté pour pivot.