Culture
Parution : Restaurer sans trahir : l’archéologie de sauvetage au cœur de la reconstruction patrimoniale après le séisme – Par Abdeljelil Lahjomri
« A l’Académie du Royaume du Maroc, nous considérons que l’intérêt porté à l’archéologie de sauvetage représente une opportunité précieuse pour approfondir les fondements de cette science, qui contribue également à intégrer la dimension patrimoniale dans les projets de développement global » (Abdeljlil Lahjomri).
À la suite du séisme du 8 septembre 2023, la question de la reconstruction du patrimoine s’est imposée comme un enjeu à la fois scientifique, culturel et identitaire. À travers une série de rencontres et une publication de référence, l’Académie du Royaume du Maroc, à toute fin utile, a placé l’archéologie de sauvetage au cœur de cette réflexion collective, en mobilisant chercheurs, architectes et praticiens pour penser une restauration fidèle à l’authenticité des sites, fondée sur la rigueur scientifique, la valorisation des savoir-faire locaux et la préservation de la mémoire historique des territoires sinistrés, notamment dans la région d’Al Haouz. Deux journées de travaux que l’Académie vient de publier dans un ouvrage sur l’archéologie de sauvetage.

Publication de l’Académie « L’archéologie de sauvetage au Maroc : Tinmel et les sites patrimoniaux de la région d’Al Haouz ».
Face aux conséquences du terrible séisme qui a frappé le sud du pays le 8 septembre 2023, l’Académie du Royaume du Maroc a initié une réflexion collective autour des enjeux de la reconstruction. Deux journées d’étude les 7 et 21 octobre, ayant respectivement pour thème « Penser les horizons de dignité après le séisme », et « Construire avec les matériaux locaux pour faire face au double défi du séisme et du réchauffement climatique », ont fourni un cadre fécond à l’engagement solidaire de la communauté scientifique au partage des connaissances et des expériences, à la consolidation des acquis et à la définition des perspectives à tracer après la catastrophe.
Réunissant des acteurs institutionnels et de la société civile, des architectes et des maîtres-d ’œuvre praticiens, des sociologues et des anthropologues, des géographes et des ingénieurs, des archéologues, des membres d’associations et des témoins, ces deux journées ont abouti à l’émission d’une série de recommandations officielles, essentielles pour anticiper une reconstruction digne des territoires si durement affectés par le tremblement de terre. C’est le rendu de cette rencontre que l’on retrouve dans la dernière publication de l’Académie « L’archéologie de sauvetage au Maroc : Tinmel et les sites patrimoniaux de la région d’Al Haouz ».
Le sommaire comporte une introduction de Abdallah Fili et Jean-Pierre Van Staëvel suivi de « Tinmel et son site archéologique après le séisme du 8 septembre 2023 : Bilan et perspectives » par Abdallah Fili, Jean-Pierre Van Staëvel, Sébastien Gaime, Franck Cabayet, Ahmed Ettahiri. On peut y lire également : « Le patrimoine au risque de la pression foncière : caractère multiforme des opérations de sauvetage archéologique à Moulay Abdallah Amghar » par Jean-Pierre Van Staëvel, Sébastien Gaime ey Abdallah Fili ; « Aux origines de la ville de Fès, les fouilles de sauvetage de la mosquée Qarawiyin » par Ihssane Serrat et Ahmed Saleh Ettahiri ; « L’archéologie préventive, un préalable incontournable de la sauvegarde : Le cas des tombeaux mérinides de Fès » par Mohamed Belatik, Samir Kafas, Fouad Mahdaoui, Asmae El Kacimi, Ihssane Serrat, Salma Salek, Ihsan Aad, Fatima-Ezzahra Badri et Abdallah Fili ; « Archéologie et architecture. Le cas de la Kasbah d’Agadir Oufella » par Salima Naji ; « Découverte d’un quartier de potiers médiéval à Dar al Baroud à Salé : Fouilles de sauvetage, enjeux et devenir du site » par Mohamed Belatik ; et last but not least « Mission Archéologique d’Aghmat (Haouz) : retour d’expérience sur dix ans de fouilles d’urgence en archéologie médiévale » par Chloé Capel et Abdallah Fili.
L’ouvrage, également documenté par les images des lieux et les conclusions des deux journées d’étude, comporte également la présentation par le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume des objectifs des journées d’études et des exigences d’une restauration respectueuse de l’histoire et des lieux.
Reconstruire sans dénaturer : les défis de la restauration patrimoniale à Al Haouz
Par Abdeljlil Lahjomri
L’intérêt que porte l’Académie à l’archéologie de sauvetage à la suite du séisme qui a frappé la région d’Al Haouz découle de ses missions consistant à contribuer au progrès intellectuel, scientifique et culturel du Royaume, à promouvoir les actions visant à faire connaître le patrimoine historique et artistique de la civilisation marocaine dans toutes ses expressions, et à développer les connaissances liées à son passé, proche comme lointain, dans le but de consolider l’identité marocaine.
Une réflexion sur l’archéologie de sauvetage après le séisme
La rencontre que l’Académie du Royaume a organisée s’est attachée à examiner les conceptions de l’archéologie de sauvetage appliquées aux sites patrimoniaux touchés par le séisme du 8 septembre 2023, notamment la célèbre mosquée de Tinmel, édifiée en 1148 sous le règne du calife almohade Abdelmoumen Ben Ali. Ce monument, resté debout pendant neuf siècles, constitue un témoignage majeur de l’édification de l’État almohade à Marrakech, au Maroc, puis dans l’ensemble du Maghreb et en Andalousie, aux côtés d’autres vestiges architecturaux historiques situés dans la région et ses environs.
Lire aussi : Mosquée de Tinmel : Ils l’ont fait ! Ils ont déblayé sans archéologues de sauvegarde et d’urgence !
L’archéologie de sauvetage se situe à la croisée de plusieurs disciplines complémentaires, parmi lesquelles l’ingénierie, l’économie, l’anthropologie, l’archéologie, la sociologie, l’urbanisme, la géographie, l’histoire et les arts de l’architecture. Elle accorde une attention particulière au respect des spécificités architecturales, culturelles et sociales des monuments lors des opérations de reconstruction et de restauration, sous supervision technique et scientifique, dans le respect du patrimoine et de l’environnement singulier des territoires concernés.
Une méthode scientifique au service de la préservation
Les perspectives offertes par l’archéologie de sauvetage et les outils qu’elle propose constitue en effet un instrument scientifique incontournable pour établir un diagnostic précis des monuments patrimoniaux endommagés par des catastrophes naturelles ou autres. Son recours permet d’évaluer l’ampleur des dégâts, d’en mesurer l’étendue et de déterminer les modalités de leur préservation contre toute dégradation potentielle.
À l’Académie du Royaume du Maroc, nous considérons que l’intérêt porté à l’archéologie de sauvetage représente une opportunité précieuse pour approfondir les fondements de cette science, qui contribue également à intégrer la dimension patrimoniale dans les projets de développement global. Il s’agit d’une discipline à la fois humaine et sociale, visant à garantir la sauvegarde du patrimoine archéologique aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural, dans la mesure où toute opération de restauration constitue à la fois un acte technique et artistique, et non une simple rénovation ou un embellissement ignorant la spécificité du monument et les matériaux d’origine de sa construction.
Un engagement scientifique renouvelé
Il n’est pas nécessaire de rappeler, à cet égard, l’engagement pris par l’Académie du Royaume du Maroc dans le cadre de ses responsabilités scientifiques et cognitives, lorsqu’elle a organisé les trois journées d’étude , afin de souligner la nécessité de mener des études approfondies sur les sites archéologiques endommagés, en concertation avec des spécialistes des périodes médiévales, dans le but de les protéger et de préserver leurs caractéristiques architecturales et techniques.
Fidèle à cet engagement, l’Académie a mobilisé des compétences intellectuelles pluridisciplinaires pour faire émerger, à l’issue de cette journée d’étude, des recommandations utiles aux ingénieurs, architectes, archéologues et historiens, en vue de la protection des édifices et sites patrimoniaux affectés par le séisme d’Al Haouz.
Le patrimoine, levier d’identité et de développement
Les monuments historiques constituent une expression de l’identité nationale, une source de fierté et un témoignage de l’ancienneté et de l’authenticité d’une nation parmi les civilisations. À ce titre, l’investissement dans le patrimoine archéologique figure parmi les projets les plus rentables des économies contemporaines.
Dans ce contexte, l’archéologie de sauvetage revêt une importance capitale, d’autant que le nettoyage des sites relève de la compétence des chercheurs et spécialistes du domaine. Les couches épaisses d’effondrement qui recouvrent le sol de ces monuments renferment des informations précieuses permettant de mieux comprendre leurs dimensions historiques et architecturales : des décors en plâtre pulvérisés lors de leur chute aux fragments de colonnes, de coupoles et aux ornements calligraphiques. Autant d’éléments d’une valeur inestimable pour l’histoire de l’art et de l’architecture au Maroc et dans le monde, et d’un apport essentiel pour les bâtisseurs, artisans et tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’architecture islamique.
La préservation des vestiges comme mémoire vivante
Dans cette perspective, l’archéologie de sauvetage nous enseigne la nécessité de prêter attention à l’ensemble des vestiges issus de l’effondrement des monuments historiques, de les conserver et, lorsque cela est possible, de les réemployer. Ces fragments constituent en effet des témoins d’une période glorieuse de l’histoire de la nation. Il convient également de les soumettre à une expertise scientifique et de les préserver à l’intention des chercheurs et des générations futures, qu’il s’agisse de briques, de terre, de planches de bois, de plâtre, d’éléments d’échafaudage, ou encore de fragments d’arcs et d’ornements.
Je suis convaincu que la maîtrise technique et la dextérité des artisans et bâtisseurs marocains permettront de restaurer l’ensemble des édifices patrimoniaux dans leur état d’origine, quels que soient les dommages subis sous l’effet des facteurs naturels, qu’il s’agisse de l’érosion, de l’humidité, des glissements de terrain ou des variations de température. Cela sans négliger les risques d’origine humaine auxquels ces monuments peuvent être exposés, notamment lorsque leur valeur patrimoniale est méconnue, les exposant ainsi à diverses formes de dégradation.
Les exigences d’une restauration scientifique
L’archéologie de sauvetage nous apprend également que toute restauration dépourvue de rigueur scientifique et de professionnalisme expose les monuments historiques à des risques d’effondrement à terme, en raison de techniques inadaptées ou de l’usage de matériaux non conformes. À cela s’ajoutent les erreurs techniques susceptibles d’être commises par des intervenants non spécialisés, notamment l’utilisation du béton armé, incompatible avec la restauration des édifices appartenant à des civilisations ayant su orner murs, plafonds et portes de mosaïques de bois ou de verre, bâtir en pierre et décorer à l’aide de tuiles colorées, leur permettant de résister durant des siècles.
Il convient dès lors de rappeler que la restauration ne saurait être assimilée à une simple maintenance. Les spécialistes en sont les mieux à même, et l’archéologie de sauvetage, au cœur de notre réflexion aujourd’hui, vise à définir les principes de reconstruction et de restauration, à prolonger l’existence des monuments historiques endommagés et à assurer leur protection selon des règles ( قواعد ) scientifiques rigoureuses, dans le respect total de leur état et de leurs matériaux d’origine, garants de leur valeur esthétique. Il n’est pas anodin que le terme de restauration dérive du grec « stauros », signifiant réparation et consolidation, et qu’il ait également été employé pour désigner la protection de la patrie contre les ennemis.
Références et expériences internationales
Il s’agit également d’approfondir les référentiels théoriques et pratiques que propose l’archéologie de sauvetage pour la restauration des monuments historiques, afin d’éviter toute intervention arbitraire dépourvue de fondement scientifique. Une restauration respectueuse du caractère historique du monument repose sur les compétences des artisans, ainsi que sur l’expertise des archéologues, ingénieurs et historiens, seuls à même de déterminer les formes de restauration adaptées à chaque patrimoine, dans le respect de son authenticité, de sa dimension artistique et de sa portée symbolique, tout en garantissant un environnement propice à sa conservation.
Dans ce domaine, plusieurs expériences ont donné lieu à de véritables philosophies de la restauration, notamment les expériences italienne et saoudienne, qui se distinguent par leur attachement à l’authenticité archéologique, tant dans les opérations de restauration et de conservation que dans la préservation de l’esprit originel du monument, qu’il s’agisse d’un espace architectural ou d’un objet d’art en céramique, en verre ou en bois.
Un engagement renouvelé pour le patrimoine d’Al Haouz
Dans cette optique, l’Académie du Royaume du Maroc s’inscrit dans une dynamique de réflexion approfondie, tant sur le plan intellectuel que scientifique, autour des enjeux liés à la reconstruction et à la restauration des monuments historiques et archéologiques endommagés par le séisme dans la région d’Al Haouz. Il apparaît en effet indispensable de recueillir l’avis d’historiens, d’archéologues, d’ingénieurs et de spécialistes expérimentés, chargés de superviser les travaux de restauration et d’encadrer les artisans, compte tenu de l’importance de l’archéologie de sauvetage dans la préservation de l’ensemble des éléments effondrés, des terres et des structures en bois, et dans leur valorisation en vue d’une reconstruction conforme aux traditions architecturales et techniques locales.