Paulo Portas, l’homme d’État portugais qui incarne la noblesse de la transmission – Par Abdeljlil Lahjomri

Paulo Portas, l’homme d’État portugais qui incarne la noblesse de la transmission – Par Abdeljlil Lahjomri

Abdeljlil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume en discussion avec Paul Portas, homme d’État, diplomate, intellectuel et universitaire portugais

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L’Académie du Royaume du Maroc a consacré les journées du 3 et 4 décembre 2025 aux séances solennelles d’accueil et d’investiture de nouveaux membres de l’Académie du Royaume du Maroc : Angelika Nußberger (Allemagne), Abdelmajid Charfi (Tunisie), Paulo Portas (Portugal), Marcel Khalifé (Liban),Edhem Eldem (Türkiye) Shamil Jeppie  (Afrique du Sud) et François-Xavier Fauvelle (France).

 Accueillant, Paulo Portas, figure majeure de la pensée et de la vie publique portugaise, Abdeljlil Lahjomri a évoqué un homme d’État, un intellectuel et un pédagogue amoureux de la mer et défenseur d’une éthique de service. Tout au long de sa présentation, le Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume a esquissé le portrait d’un personnage qui incarne une conception rare du politique : celle où la responsabilité prime sur le pouvoir et où la transmission vaut autant que l’action. Son investiture à Rabat ouvre un espace de réflexion sur la relève, la modernité et l’humanisme atlantique qui rapproche Maroc et Portugal.

Un homme de culture, de mer et de parole

 Paulo Portas, homme d’État, diplomate, intellectuel et universitaire portugais, dont la trajectoire conjugue la rigueur de la pensée à la fidélité du service public. Son nom, au Portugal, évoque cette classe d’hommes rares qui considèrent la politique non comme un champ de conflits, d’antagonismes, mais comme un espace de responsabilité.

Né à Lisbonne le 12 septembre 1962, il grandit dans un milieu d’intellectuels et d’artistes : un père, Nuno Portas, architecte et urbaniste, une mère, Helena Sacadura Cabral, économiste et essayiste. Dans cette atmosphère de culture, il apprend très tôt que la pensée est une manière d’être dans le monde, et que la culture est une forme d’exercice de la liberté.  Homme de lettres autant que d’action, il cultive une passion constante pour la poésie portugaise, et tout particulièrement pour Fernando Pessoa, dont il cite souvent les vers. Il croit que la politique, doit se nourrir et s’enrichir de poésie, et que la poésie, si elle ne s’inscrit en acte dans la postérité, se perd dans l’éphémère.

Curieux de tout, collectionneur passionné, il est aussi un philatéliste averti, capable de reconnaître, dans l’histoire d’un timbre ou le dessin d’une gravure, les traces silencieuses d’un monde disparu. Il s’exerce à lire dans les petites choses ce que les grandes peuvent annoncer.

Communicateur né, doté d’une parole claire et expressive, parfois animée d’un souffle quelque peu théâtral, Paulo Portas maîtrise l’art de parler pour convaincre.  Sa voix, mesurée et dense, son goût de la formule juste, ont fait de lui, très tôt, un pédagogue écouté, un homme de transmission dans la clarté.

Mais Paulo Portas est aussi un homme de la mer. Il en connaît les vents, les cartes et les épopées. Passionné d’histoire navale, il aime naviguer, et possède une connaissance intime de l’aventure maritime portugaise.  Il parle souvent des grands navigateurs du XVe siècle comme d’ancêtres spirituels, de ces hommes qui, mus par la foi, transformèrent la géographie en une aventure.  Sa familiarité avec la mer n’est pas seulement celle d’un érudit : elle est une manière de penser la liberté, une école de courage où l’homme apprend à gouverner sans dominer, à apprendre à s’engager sans s’isoler.

Profondément catholique pratiquant, il a toujours vu dans la spiritualité une discipline et un principe d’équilibre. Sa foi n’est pas un signe extérieur, mais une lumière de ressourcement discrète. Elle prolonge cette vision du monde typiquement portugaise où la mer et la foi dialoguent : chez lui, ces deux forces, la réflexion et la croyance, se complètent : penser pour exister, croire pour ne pas s’égarer dans le doute, agir sans jamais s’éloigner de la vérité du sens.

Un responsable public guidé par l’éthique

Diplômé de droit à l’Université Catholique de Lisbonne, il entre dans la vie publique par la presse, d’abord comme chroniqueur, puis comme directeur du magazine « O Independente », tribune de liberté intellectuelle.  Puis ce fut l’action.  Il rejoint le Centre Démocratique et Social (Parti Populaire), qu’il conduit avec fermeté et mesure.

Ministre de la Défense de 2002 à 2005, il entreprend une réforme profonde des forces armées portugaises. Sous son autorité, le service militaire obligatoire est aboli, donnant naissance à une armée plus compétente, plus respectueuse de ses devoirs. Il modernise la flotte navale et aérienne, engage une réforme structurelle et inscrit son pays dans les standards de l’OTAN et des missions de paix internationales.  Les forces portugaises participent alors aux opérations du Kosovo, du Timor, d’Afghanistan, illustrant ainsi la dignité d’un pays qui agit patiemment pour tenir son rang dans la sécurité mondiale.

De 2013 à 2015, en pleine crise économique, Paulo Portas devient Vice-Premier ministre et incarne la voie du dialogue et de la stabilité.  Il choisit la diplomatie économique plutôt que la confrontation.  Il ouvre les marchés, soutient les entreprises, attire les investissements. Sous son impulsion, les exportations atteignent un niveau historique et le Portugal, en 2014, sort du plan de sauvetage international sans aide supplémentaire. Ce fut là sa manière de gouverner : réformer, apaiser sans renoncer.

Le courage de partir et la noblesse de transmettre

Mais c’est peut-être son départ qui dit le mieux l’homme qu’il est. En 2016, à cinquante-trois ans, alors qu’il demeure au sommet de sa notoriété, Paulo Portas se retire de la vie politique, invoquant le devoir du renouvellement générationnel. Dans un monde où tant s’accrochent à leurs fonctions, il choisit la transmission plutôt que la durée. Ce geste, désarmant, est une leçon de noblesse politique. Certes, certains y attribuèrent d’autres raisons : lassitude, désaccords internes, ou déception devant la lenteur du changement.  Son départ en effet s’inscrivait dans un climat de tension, entre démission annoncée, retour temporaire et rupture assumée.  Mais ces circonstances n’altèrent en rien la dimension éthique de sa décision du retrait.  Il choisit la clarté, l’honneur plutôt que la compromission.  Ce n’est pas un abandon, c’est un acte de courageuse lucidité.  Car il faut plus de courage pour quitter au bon moment que pour durer sans raison.

Il rappelait à ce propos que la démocratie n’est vivante que si elle accepte la relève, que savoir partir, c’est encore servir. Et de dire, dans une formule demeurée célèbre : « Le véritable courage politique n’est pas de durer, mais de savoir partir ».  Son départ, médité et assumé, fut un acte de foi dans la jeunesse, un signe de confiance en la continuité morale de la patrie.

Paulo Portas appartient à cette lignée d’hommes politiques qui ont compris que la vraie autorité ne se mesure pas à la durée.  Ils ne sont pas nombreux à avoir compris que la continuité d’une nation se joue dans la transmission, et que la plus haute forme du service public consiste parfois à s’effacer.  Paulo Portas s’inscrit dans cette même lignée morale : il n’a pas quitté pour se taire, mais pour enseigner, pour inspirer.  Son rôle de conférencier, de formateur, de passeur d’expérience s’en est trouvé d’autant plus amplifié : ayant quitté le tumulte du pouvoir, il a donné à la parole et à la pensée une portée plus durable que l’exercice des fonctions. Transformer l’action en exemple, et le retrait en leçon partagée : telle est, peut-être, la forme la plus accomplie du service public pour un citoyen jaloux d’une évolution dynamique et sans rupture du développement de son pays. Et ils sont peu nombreux, ministres, présidents de partis ou de fondations à avoir compris que transmettre c’est préserver et sauvegarder l’avenir. Le renouvellement générationnel est garant de réussite d’une nation, d’une entreprise, d’un projet civilisationnel.

La question de la relève ne concerne pas seulement le politique : elle est au cœur de toute formation des élites, dans la vie sociale, économique, professionnelle, culturelle ou académique. Former : c’est préparer la relève, accepter que l’œuvre se poursuive au-delà de soi. Dans toute organisation humaine, la continuité ne naît pas de la permanence des individus mais de la préparation des générations. Une société qui ne prépare pas sa relève se condamne à l’immobilisme ou à la répétition.  Le véritable héritage est de faire grandir. La maturité d’une nation se mesure à sa capacité à transmettre la compétence, le sens du service et la conscience du bien commun.  La relève est la condition même du progrès, l’expression la plus accomplie de la responsabilité.

Paulo Portas et l’Académie : une rencontre naturelle

Dans un pays jeune comme le Maroc, où la vitalité, la créativité et l’inventivité s’affirment chaque jour, il serait impératif d’offrir à jeunesse la possibilité d’assumer les responsabilités du présent et de l’avenir.  Éviter surtout de la tenir à l’écart du pouvoir, de la décision, de l’économie, alors qu’elle en incarne déjà les forces vives.  Le Maroc a montré, sur la scène mondiale du sport, ce que sa jeunesse sait accomplir quand on lui fait confiance, quand on lui donne une cause, un horizon, un élan…  Il revient désormais à nos institutions, à nos universités, à nos partis et à nos entreprises de donner à cette jeunesse les moyens d’agir, de penser et de servir.

L’Académie du Royaume du Maroc, fidèle à sa vocation de veille intellectuelle et morale, ne saurait demeurer indifférente à cet impératif. En accueillant aujourd’hui un homme d’État qui a su, dans la plénitude de ses forces, céder la place au nom du renouvellement générationnel, elle rappelle, avec discrétion mais avec fermeté, qu’aucune société ne se perpétue sans régénération. Il n’est de modernité durable que si elle s’accompagne d’une éthique de la transmission. À travers cette investiture, l’Académie assume son rôle de conscience éclairée, pour inspirer : pour dire que l’avenir appartient à ceux qui préparent dès aujourd’hui ceux qui le porteront demain.  La grandeur d’une nation, sa noblesse et sa pérennité résident dans la confiance qu’elle place en ceux à qui elle confie le destin de son peuple.

Depuis son retrait, Paulo Portas enseigne à la Nova School of Business and Economics, à Lisbonne, où il forme de jeunes diplomates et décideurs. Il y déploie une approche profondément transversale de la géopolitique et de la géoéconomie, unissant l’économie, la culture et la géographie dans un même art de la transmission.  Dans ses cours et ses écrits, il aime rappeler que « la diplomatie moderne doit apprendre à parler plusieurs langues à la fois : celle du politique, de l’économie et de la culture ». Mais cette leçon s’adresse aussi aux nations elles-mêmes : il leur rappelle que « les États qui se connaissent eux-mêmes sont ceux qui négocient le mieux avec le monde ». Là se trouve, pour lui, la clé de la maturité politique : connaître son identité pour dialoguer avec autrui sans crainte, sans arrogance et sans reniement.

C’est autour de la mer que se rejoignent le Portugal et le Maroc.  L’histoire a tissé entre nos peuples une familiarité ancienne, faite d’affrontements et d’admirations, de combats et d’échanges. Les siècles ont adouci les blessures, transformant la rivalité en reconnaissance.  Ce passé, aujourd’hui apaisé, trouve dans la présence de Paulo Portas une valeur symbolique : celle d’une mémoire réconciliée et d’un avenir commun.  Deux nations jadis affrontées, désormais unies par le même horizon, celui de l’Atlantique.

Vers un humanisme atlantique partagé

L’Atlantique, pour lui comme pour nous, n’est pas une frontière : il est, un miroir où se réfléchissent les civilisations. Aujourd’hui, cette mémoire se prolonge dans la politique d’ouverture atlantique conduite par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste.  Le Souverain a rappelé que le Maroc, par son histoire et sa géographie, est d’abord un pays atlantique : une puissance de l’équilibre et du passage, un État de mer et de continent.  L’initiative Royale pour un Espace africain atlantique donne à cette intuition une portée politique : faire de la mer un espace de coopération, et de solidarité.

La présence de Paulo Portas au sein de notre Académie est le prolongement naturel de cette vision. Son expérience diplomatique, sa connaissance des équilibres internationaux, son humanisme affirmé trouvent ici un terrain d’échange et de fécondité. Son parcours, où se rejoignent la rigueur du penseur et la responsabilité de l’homme d’action, s’accorde à l’esprit de notre institution : penser le monde depuis la mer, relier les cultures, donner à la puissance la mesure de la connaissance.

Depuis trois ans, l’Académie du Royaume du Maroc œuvre, à travers le « Blue Africa Summit », à fédérer les savoirs, les institutions et les acteurs du continent autour de la gouvernance des mers, de l’économie bleue et de la diplomatie maritime africaine. Dans cette entreprise, la contribution de Paulo Portas prend tout son sens. Homme de mer, diplomate de terrain et pédagogue de la géoéconomie, il apportera à nos travaux une vision concrète des interactions entre économie, culture et géographie. Il aime à dire que « le XXIᵉ siècle sera celui des nations qui auront compris que la mer est un savoir et non une conquête ».  Cette phrase, qui résume toute une philosophie, rejoint mot pour mot la vision Royale d’un Maroc atlantique et africain, tourné vers l’avenir partagé.

Par sa présence parmi nous, Paulo Portas renforce cette alliance morale entre pensée et action, entre mémoire et horizon.  Le Maroc et le Portugal, unis par la mer et la connaissance, peuvent ensemble faire émerger une géopolitique du large : une politique du respect, de la responsabilité et de la culture.  En cela, cette séance d’investiture est plus qu’un hommage : elle est une promesse, celle d’un humanisme atlantique, fidèle à la vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui veut faire de l’Atlantique non plus une séparation, mais un destin commun.

En accueillant aujourd’hui Paulo Portas, l’Académie du Royaume du Maroc s’enrichit d’une voix lucide et fraternelle.  Son parcours, fait de service et de discernement, rejoint la vocation de notre Académie : penser le monde depuis nos rives, unir le savoir à l’action, et l’action à la morale. Monsieur Paulo Portas, soyez le bienvenu dans cette maison du dialogue et de la mer. Votre présence consacre la continuité d’une alliance d’intelligences : celle du Portugal et du Maroc, deux nations du large, désormais liées par une même ambition : faire de l’Atlantique un espace de paix, de culture et de progrès.

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