Raouya, l’art de faire de l’interprétation une seconde vie

Raouya, l’art de faire de l’interprétation une seconde vie

La réussite et la reconnaissance que Raouya a obtenues, notamment par son hommage mérité au Festival International du Film de Marrakech pour son parcours exceptionnel, ne tiennent pas uniquement à ses traits façonnés par le temps ou à ses yeux brillants, ni à sa voix singulière capable de porter toute une palette d’émotions

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Par Nizar LAFRAOUI – MAP

Figure majeure du cinéma et de la télévision marocains, Raouya incarne depuis près d’un demi-siècle une idée rare de l’art : celle d’une interprétation nourrie de vérité, d’expérience et de pudeur. Hantée par un parcours fait de ruptures et de renaissances, elle transforme chaque rôle en une existence parallèle, habitée avec passion et rigueur. Son hommage au Festival International du Film de Marrakech consacre non seulement une carrière exemplaire, mais aussi une présence artistique singulière qui traverse les époques sans jamais perdre de sa force expressive.

Marrakech - De sa vie d’enfant à la gloire que le destin aurait pu lui refuser, Fatima Harandi, que le public connait sous son nom de scène Raouya, vit pleinement sa vocation artistique avec une passion pour son métier qui, après presque un demi-siècle de carrière, la maintient concentrée sur l’essentiel de l’art dramatique : la sincérité et la passion qui transforment chaque expérience en nouveau départ et chaque rôle en fenêtre ouverte sur différentes vies.

La réussite et la reconnaissance que Raouya a obtenues, notamment par son hommage mérité au Festival International du Film de Marrakech pour son parcours exceptionnel, ne tiennent pas uniquement à ses traits façonnés par le temps ou à ses yeux brillants, ni à sa voix singulière capable de porter toute une palette d’émotions. Elles proviennent aussi et surtout de sa maturité technique, de sa conscience artistique, de son sens aigu de la scène et de sa maîtrise parfaite du rythme dramatique.

Qu’il s’agisse de productions télévisuelles sociales ou comiques séduisant le grand public, ou de films d’auteur plus exigeants, Raouya sait dessiner sa trajectoire avec une juste mesure. Elle équilibre avec habileté les outils d’expression qu’elle déploie pour s’harmoniser avec l’identité de chaque film et la perception du spectateur, transformant ses capacités naturelles en un matériau créatif singulier. Son regard, qui peut sembler dur et distant au premier abord, cache une profondeur émotive capable de provoquer larmes et empathie. Si le public la perçoit parfois comme impressionnante ou intimidante, ses proches dans le milieu professionnel et familial savent qu’elle n’aime pas le tumulte et qu’elle est timide face à la flatterie.

Raouya est consciente des malentendus liés à son image publique, mais elle considère que l’interprétation et les projections du spectateur font partie du jeu. Pour elle, la réalité, avec ses nuances de douleur et de fragilité, reste la plus grande source d’inspiration pour son art.

À la fin des années 1960, une jeune fille, tentant de rassembler les fragments d’une vie familiale brisée, découvre un monde théâtral joyeux qui lui permet de lever la voix et de rêver à d’autres possibles. De ses premières expériences dans un centre de jeunesse à Rabat, Raouya, née à Azemmour, franchit la scène avec la troupe "Le Petit Masque" en 1971, puis dans celle de la troupe Al-Maamoura, avant qu’un rideau noir ne vienne interrompre ce parcours prometteur et la jeter dans un isolement forcé et une désillusion face à une carrière artistique parfois inachevée.

Heureusement pour le théâtre et le public marocain, cette frustration n’a jamais été définitive, même si elle l’a tenue éloignée de la scène pendant plus d’un quart de siècle. Raouya quitte alors le théâtre pour découvrir le cinéma avec le film "Trésors de l’Atlas" de Mohamed Abbazi. À partir de là, sa carrière s’épanouit, oscillant entre cinéma et télévision, drame, comédie et mélodrame. Son talent, unanimement reconnu par le public, la critique et les professionnels, dépasse le cadre national et fait d’elle l’une des comédiennes marocaines les plus présentes dans les productions internationales tournées au Maroc.

Raouya se distingue par l’audace de ses choix et sa capacité à incarner des personnages socialement marginalisés ou libérés des stéréotypes. Son expérience répétée à la télévision lui a permis de développer une palette expressive riche et variée, rompant avec le simplisme du type de rôle classique. Ses personnages marquent durablement le spectateur, qu’il s’agisse de ses collaborations avec le réalisateur Nour Eddine Lakhmari dans "Casanegra", "Zéro", "Burn Out", ou avec Narjis Nejjar dans "Les Yeux secs", ou encore de ses rôles plus enthousiastes dans "Kilikis… Douar LBoum", "Le Lit des secrets", et "Un mile dans mes chaussures". Sans oublier son engagement dans des comédies populaires comme "LHajat" de Mohamed Achour.

Raouya appartient à cette catégorie d’artistes qui vivent plusieurs vies à travers leurs rôles et cherchent constamment à se renouveler. Elle ne se laisse pas séduire par la célébrité superficielle, préférant s’appuyer sur un talent qui traverse le temps avant de recevoir la reconnaissance qui lui est due. Ses récompenses — meilleure actrice au Festival National du Film de Tanger et au Festival de Carthage pour "Un mile dans mes chaussures" — célèbrent son excellence et sa persévérance.

L’étoile d’or décernée à Marrakech reflète ainsi l’affection et le respect de la famille du cinéma envers une artiste fidèle contre vents et marées à son art.

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