Vanessa da Mata, la voix affranchie d’un Brésil profond - Par Wahiba Rabhi

Vanessa da Mata, la voix affranchie d’un Brésil profond  - Par Wahiba Rabhi

Vanessa Da Mata ne se dit pas militante, pas dans le sens classique. Elle se décrit plutôt comme « post-féministe ». Non pour dire que la lutte est finie, mais pour affirmer sa posture : « Je ne réclame pas ma liberté, je la vis. »

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Chanteuse majeure de la scène brésilienne contemporaine, Vanessa da Mata incarne une liberté artistique et personnelle revendiquée sans militantisme affiché. À travers une carrière marquée par une dizaine d’albums et une ouverture aux influences musicales diverses, elle explore les thèmes de l’amour, de la féminité et des rapports sociaux, tout en portant un regard lucide sur les réalités du Brésil.

Par Wahiba Rabhi - MAP

Brasilia - Loin des clichés festifs accolés au Brésil, la voix veloutée de Vanessa da Mata effleure les sensibilités jusqu’à l’autre rive de l’Atlantique. Au Maroc, pour ceux qui prêtent l’oreille aux souffles du monde, l’écouter c’est frôler une douceur mélancolique. Chanter l’amour. Et la liberté.

Parmi les voix féminines qui ont façonné la musique brésilienne à l’orée du siècle, la sienne compte. Non par militantisme tapageur, mais parce qu’elle incarne une forme d’émancipation tranquille : une liberté qui se vit au quotidien plutôt qu’elle ne se proclame. « Depuis toute petite, j’ai vu autour de moi des relations marquées par la dépendance affective et des formes d’abus que je me suis jurée de ne jamais reproduire », confie l’artiste, qui a fêté ses 50 ans en février.

Cette lucidité éclaire encore ses choix. Elle irrigue sa musique, comme dans son dernier album, « Todas Elas » (Toutes les femmes, 2025), où cette auteure-compositrice-interprète scrute différentes facettes de la féminité. Pour Vanessa, chacun porte « un vide intime, un manque » que nul autre ne peut combler. Il faut alors plonger en soi, observer ses colères et frustrations, affronter ses zones d’ombre, grandir. L’amour, dit-elle, ne peut jamais servir de refuge contre soi-même.

Depuis ses débuts en 2002, elle a publié près d’une dizaine d’albums. Sa musique mêle la pop à la musique populaire brésilienne, portée par la samba et la bossa nova, parfois effleurée de reggae ou de folk. Certains titres sont devenus des repères au Brésil, et au-delà : « Amado » (Bien-aimé), « Ainda Bem » (Dieu merci), « Não Me Deixe Só » (Ne me laisse pas seul) ou encore « Ai, Ai, Ai... »…

Mais c’est son duo avec Ben Harper, « Boa Sorte » (Bonne chance, 2007), qui a favorisé sa percée internationale. Le portugais et l’anglais s’y entremêlent, donnant à la chanson une couleur cosmopolite. De quoi la porter jusqu’au Maroc, où se fera connaître cette voix venue du Mato Grosso.

Dans cet immense État brésilien du centre ouest où les inégalités se montrent parfois crues, Vanessa garde un regard lucide sur les rapports sociaux. « Venir de l’intérieur (du pays) influence forcément votre perception de la liberté », explique-t-elle. Dans ces contrées éloignées des grands centres comme Rio ou Sao Paulo, les femmes sont plus exposées. Mais le machisme, dit-elle, lui a toujours paru « absurde, presque délirant ».

Pour autant, elle ne se dit pas militante, pas dans le sens classique. Elle se décrit plutôt comme « post-féministe ». Non pour dire que la lutte est finie, mais pour affirmer sa posture : « Je ne réclame pas ma liberté, je la vis. »

Sur les droits des femmes, son regard reste sévère. Oui, les dénonciations sont plus visibles mais elles n’effleurent, dit-elle, qu’une partie de la réalité. Les violences domestiques persistent et sans lois plus fermes contre les récidivistes, parler de progrès resterait prématuré. Derrière chaque femme blessée, rappelle-t-elle, c’est une famille entière qui ploie sous la douleur.

Sur scène, Vanessa da Mata glisse souvent pieds nus ou perchée sur de hauts talons, silhouette longiligne drapée de tissus fluides aux tons terre, ocre ou indigo, une allure bohème et élégante. Ses cheveux, longtemps une cascade brune libre et indomptée, renforcent cette impression d’authenticité presque organique.

Dans la création, elle suit l’intuition. Ses collaborations naissent souvent d’affinités spontanées. L’idée d’un duo avec un chanteur marocain, par exemple, ne lui semble ni exotique ni improbable. « Je n’ai aucune barrière culturelle. Si la rencontre est forte, pourquoi pas ? », glisse l’artiste, installée depuis trois ans à Sao Paulo avec ses trois enfants, eux aussi attirés par la création.

Cette ouverture s’inscrit dans une conception plus large du dialogue entre les cultures du Sud. Brésil et Maroc, malgré l’océan qui les sépare, partagent des sociétés façonnées par des traditions et des héritages profonds. La musique, pense-t-elle, peut servir de pont, à condition qu’elle demeure libre. « Quand la musique n’est pas censurée ou instrumentalisée, elle relie les sensibilités », estime Vanessa. Elle se méfie en revanche de la tendance croissante à réduire l’art à un positionnement idéologique.

Pour elle, beaucoup de chansons cherchent simplement à défendre une idée de justice ou d’humanité. Si Vanessa n’a encore jamais donné de concert au Maroc, l’idée pourtant la séduit. Dans cette circulation croisée des imaginaires, la chanteuse voit moins une stratégie d’expansion qu’une curiosité sincère. « J’ai très envie de connaître le Maroc. C’est un vieux rêve », confie Vanessa qui raconte avoir partagé récemment quelques jours avec des amis marocains rencontrés au Brésil, lors d’un carnaval à Paraty, sur la côte verte de Rio de Janeiro.

Car au-delà des récompenses, dont un Latin Grammy, c’est peut-être cette cohérence qui frappe le plus. Dans un monde où l’image précède parfois la substance, elle poursuit un chemin plus intérieur. Son art ne cherche pas la provocation, mais la lucidité. Dans ses chansons, l’amour ne sauve pas. Il se vit. Et c’est peut-être là que réside sa force