Vers une épistémologie partagée entre l’humain et l’algorithme – Par Abdeljlil Lahjomri

Vers une épistémologie partagée entre l’humain et l’algorithme – Par Abdeljlil Lahjomri

« L’algorithme, en lui-même, n’est pas porteur de valeurs. Il traduit des choix humains inscrits dans la sélection des données, la définition des critères et la fixation des objectifs. C’est pourquoi il est essentiel d’adopter une approche critique, capable de questionner les fondements mêmes de la production de connaissance. » (Abdeljlil Lahjomri)

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À l’heure où les mutations technologiques et cognitives s’accélèrent, l’intelligence artificielle s’impose comme un acteur central de la production de connaissances et de la transformation des sociétés. Dans ce contexte, l’Académie du Royaume du Maroc, pour sa 51ème session (21,22 et 23 avril) propose de repenser la relation entre l’humain et la machine à travers une épistémologie partagée, conciliant puissance algorithmique et responsabilité humaine. Dans son cadrage des débats, le secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, explique comment l’IA transforme profondément la production du savoir et la perception humaine du monde et développe pourquoi s’impose désormais la nécessité d’une épistémologie complémentaire alliant algorithmes, pensée critique, éthique et responsabilité.

 

« Réduire l’impact de l’intelligence artificielle à sa seule dimension technique serait insuffisant. Les sciences humaines n’ont pas pour vocation d’accompagner la technologie de manière décorative. Leur rôle est d’en analyser les logiques, d’en interroger les effets et de contribuer à en orienter les usages. » (Abdeljelil Lahjomri)

Une mutation profonde des modes de connaissance

Nous vivons aujourd’hui une époque marquée par une accélération sans précédent des transformations cognitives et technologiques. L’intelligence artificielle s’est imposée au cœur de la vie quotidienne, devenant un élément déterminant dans des domaines aussi variés que l’éducation, la gouvernance, l’économie, la culture et les médias.

Le débat sur l’intelligence artificielle ne se limite plus à la question des outils d’assistance. Il s’agit désormais d’un nouveau système de production du savoir, qui redéfinit les modalités par lesquelles l’homme se perçoit lui-même et appréhende le monde. Cette évolution s’accompagne d’une reconfiguration profonde des rapports entre la pensée, la technologie et la réalité.

Une épistémologie de la complémentarité

C’est dans cette perspective que l’Académie du Royaume du Maroc propose une réflexion centrée sur une idée clé : construire une épistémologie commune entre l’humain et l’algorithme. Cette approche ne vise ni à opposer ces deux dimensions, ni à les confondre.

Elle appelle plutôt à l’élaboration d’un cadre de connaissance capable d’organiser un dialogue critique et productif entre les deux. Un tel cadre reconnaît, d’une part, la capacité de l’algorithme à traiter l’information, à organiser les données et à anticiper des résultats, et, d’autre part, la faculté proprement humaine d’interpréter, de juger et d’assumer des responsabilités.

Dans ce contexte, il devient nécessaire de concevoir une épistémologie qui articule rigueur et discernement, rapidité et profondeur, innovation et régulation. Une épistémologie capable d’orienter les usages des technologies tout en en définissant les limites, afin que la production du savoir demeure au service de l’humain.

Des opportunités inédites pour les sciences humaines

L’essor de l’intelligence artificielle ouvre des perspectives nouvelles pour les sciences humaines et sociales. Il permet aux chercheurs de traiter des volumes massifs de données, d’identifier des structures invisibles dans les textes et les archives, et de produire des modèles analytiques facilitant la comparaison et la validation des hypothèses.

Des disciplines comme l’histoire, la linguistique, la sociologie ou l’anthropologie voient ainsi s’élargir leur champ d’investigation. Il devient possible d’analyser des réseaux complexes de relations, de suivre l’évolution des significations dans le temps ou encore d’examiner des discours à grande échelle dans des environnements numériques étendus.

Cependant, ces avancées ne signifient pas la disparition du rôle du chercheur. Elles impliquent plutôt une transformation de ses pratiques. L’enjeu ne réside plus seulement dans l’accumulation d’informations, mais dans la capacité à les interroger, à en interpréter le sens et à en évaluer les limites.

Le rôle critique des sciences humaines

Réduire l’impact de l’intelligence artificielle à sa seule dimension technique serait insuffisant. Les sciences humaines n’ont pas pour vocation d’accompagner la technologie de manière décorative. Leur rôle est d’en analyser les logiques, d’en interroger les effets et de contribuer à en orienter les usages.

L’algorithme, en lui-même, n’est pas porteur de valeurs. Il traduit des choix humains inscrits dans la sélection des données, la définition des critères et la fixation des objectifs. C’est pourquoi il est essentiel d’adopter une approche critique, capable de questionner les fondements mêmes de la production de connaissance.

Cette réflexion ouvre un ensemble d’interrogations fondamentales : qu’est-ce que la connaissance dans un univers dominé par les données ? Qui détient la légitimité de l’interprétation ? Comment distinguer entre la capacité de prédiction et la compréhension véritable ?

Préserver le sens dans l’ère des algorithmes

Face à ces défis, la question centrale demeure celle de la place de l’humain. Il s’agit de garantir que le progrès technologique ne réduise pas l’individu à une simple donnée au sein d’un système.

L’enjeu est de maintenir un équilibre entre efficacité technique et sens humain. Cela suppose de penser des cadres éthiques et épistémologiques capables d’encadrer l’usage des technologies, tout en préservant les valeurs fondamentales liées à la responsabilité, à la liberté et à la dignité.

Dans cette perspective, l’intelligence artificielle ne doit pas être perçue comme une fin en soi, mais comme un outil au service d’une vision plus large du savoir et de la société. Une vision dans laquelle l’humain demeure au centre du processus de connaissance.

Des défis éthiques et sociétaux incontournables

Il est désormais évident, sans équivoque, que les expériences internationales nous confrontent à des questions concrètes qui ne peuvent être différées. La première concerne les biais algorithmiques, lorsque les données reflètent des déséquilibres sociaux existants ou que les modèles peinent à représenter les groupes les moins visibles dans les ensembles de données. La seconde porte sur la protection de la vie privée, à mesure que s’intensifient les capacités de collecte et de traçage. La troisième tient à l’impact de l’intelligence artificielle générative sur la confiance dans la connaissance, dans un contexte marqué par la prolifération de contenus fabriqués et l’affaiblissement des mécanismes de vérification. Ces enjeux ne sauraient être résolus par une simple augmentation des capacités de calcul. Ils appellent à la définition de cadres éthiques, juridiques et culturels, ainsi qu’à la mise en place d’une gouvernance claire, capable d’articuler innovation et responsabilité.

L’apport structurant des sciences humaines

Dans cette perspective, les sciences humaines mobilisent des outils et des approches méthodologiques dont la fonction dépasse la simple adaptation à la vitesse du changement. Elles contribuent à en évaluer la direction et à en définir les horizons. La philosophie permet d’élaborer une réflexion sur la responsabilité, la norme et la finalité. La sociologie met en lumière les structures de pouvoir et les inégalités, tout en analysant l’impact des technologies sur les relations sociales. L’anthropologie, quant à elle, offre une compréhension fine des contextes, des symboles et des représentations des acteurs face aux transformations en cours. La psychologie et la linguistique ouvrent également des pistes essentielles pour analyser les modes de réception, les mécanismes d’influence et le rôle du langage dans la construction du sens et l’orientation des comportements.

Vers une convergence entre pensée critique et algorithmes

C’est dans ce cadre que s’inscrit cette session académique, fondée sur un choix méthodologique clair. Il s’agit d’explorer les conditions d’un rapprochement entre la pensée critique et le développement algorithmique, non pas à travers des discours généraux, mais à travers un cadre de connaissance structurant les processus de conception et d’usage. L’ambition est de comprendre comment l’intelligence artificielle peut renforcer l’esprit critique plutôt que l’affaiblir. Il s’agit également de réfléchir à la manière de construire une culture numérique respectueuse de la vérité, favorable à l’éducation et capable d’offrir aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants de nouveaux outils sans altérer leur capacité d’analyse.

Un enjeu spécifique dans le contexte marocain

Dans le contexte marocain, cette réflexion prend une dimension particulière. Le pays évolue au sein d’un espace technologique global dont les modèles et les normes se diffusent rapidement. Dans le même temps, il dispose d’un patrimoine culturel, linguistique et historique riche, ainsi que d’expériences institutionnelles et sociales singulières. Cette situation appelle à un dialogue approfondi entre les valeurs locales et les modèles technologiques dominants.

L’objectif n’est ni de rompre avec le monde ni de s’y soumettre sans discernement. Il s’agit plutôt de promouvoir une appropriation réfléchie, fondée sur les besoins de la société, valorisant les opportunités offertes par les technologies tout en en définissant les limites. Cette démarche suppose le développement de compétences nationales, la constitution de bases de données adaptées et la production de représentations linguistiques et culturelles respectueuses des spécificités locales, tout en favorisant l’ouverture.

Une épistémologie incarnée dans l’action

Dans cette optique, l’épistémologie partagée qui sous-tend cette démarche ne se limite pas à une construction théorique. Elle se concrétise dans l’élaboration d’un langage commun, capable de dépasser les clivages entre les producteurs de technologies et les analystes de leurs effets. Elle vise également à tracer un chemin où l’analyse scientifique rencontre la réflexion éthique, et où l’innovation s’inscrit dans l’intérêt général.

Deux principes fondamentaux structurent cette vision : la responsabilité et l’équité. La responsabilité implique l’identification claire des acteurs décisionnels et la transparence des justifications qui sous-tendent leurs choix. L’équité exige, quant à elle, de prévenir toute reproduction des mécanismes d’exclusion ou de discrimination à travers de nouveaux outils technologiques.

Pour un débat constructif et orienté vers l’avenir

Dans cette perspective, l’ambition de l’Académie du Royaume est de susciter un débat de qualité, dépassant les positions simplistes d’enthousiasme ou de crainte, pour s’inscrire dans une logique de construction. Il s’agit de contribuer à l’élaboration de concepts, de cadres réglementaires, de dispositifs pédagogiques et de projets de recherche collaboratifs.

L’objectif est de faire émerger une vision opérationnelle permettant d’articuler intelligence artificielle et humanité. Une vision qui redonne à la connaissance son sens, à la technologie son orientation, et qui fait de l’algorithme un partenaire au service de l’humain, et non un substitut.