Culture
« Wachm Arrih » de Layla Triqui, ou comment surmonter la déchirure par l’amour ? – Par Mohammed Noureddine Affaya
Sophia, jeune photographe de Tanger découvre par accident que sa mère française présumée décédée est toujours en vie en France. Elle se lance dans une quête des pièces manquantes de son identité et du secret de sa famille.
Avec Wachm Arrih (Empreinte du vent), Layla Triqui livre un film profond et délicat où la quête identitaire se heurte aux silences du passé. Le philosophe et académicien Mohamed Noureddine Affaya revient sur cette œuvre où, entre Tanger et l’Aquitaine, la cinéaste déploie un récit de filiation brisée, de vérité longuement retenue et d’amour comme ultime possibilité de réparation. Porté par une écriture visuelle subtile et un jeu d’acteurs habité, le film interroge les chemins de la réconciliation et la puissance des liens qui se reconstruisent malgré les déchirures.
Dans « Wachm Arrih » « Empreintes du vent » (2024), la réalisatrice Layla Triqui signe un film d’une grande profondeur humaine. Filmé entre Tanger et l’Aquitaine française, elle met en scène l’histoire intrigante de la déchirure identitaire d’une jeune fille quand elle se retrouve face à un dessein naturel de révéler la vérité. Il s’agit de Sophia, photographe comme son père qui gère un studio de photo à Tanger. Un matin, surprise par le cambriolage du studio, et en cherchant dans les albums et les étagères elle découvre une lettre envoyée par une française à son père dans laquelle elle lui exprime son mal être de ne pas connaître la fille qu’elle a avec lui. Cette lettre va bouleverser la vie de tout le monde. On a toujours dit à Sophia que sa mère est morte.
Avec cette découverte, guidée par l’adresse de l’expéditrice, elle s’engage dans la recherche de la vérité de sa mère. Sa propre vérité. Elle veut connaître ces racines (les plans de l’attachement de Sophia aux arbres sont métaphoriquement forts et éloquents. Dans sa tourmente, elle cherche ses origines, une filiation et une perspective possible). Après un parcours tortueux et de multiples tentatives pour faire la rencontre de sa mère qui vit dans une péniche et travaille dans un centre dédié aux arts, elle fait la rencontre de Rayan, un chorégraphe syrien qui a fui la guerre civile dans son pays, travaille dans ce centre pour encadrer une troupe de danse contemporaine.
Les premières tentatives de rencontres furent difficiles et pénibles. Sa mère résiste, douloureusement, au contact direct de sa fille. Ce qui a accentué la souffrance de Sophia. Mais elle a trouvé en Rayan un soutien humain et une clairvoyance qui l’a apaisée à tel point qu’elle s’est sentie séduite par sa personnalité, son humanité, et par la grandeur de son âme, lui qui a vécu des drames de la guerre et traversé des contrées pour arriver à transcender son malheur par la persévérance et l’art. Elle a compris qu’elle n’est pas la seule à gérer la déchirure de l’appartenance et les épreuves de la vie. Sophia a tout essayé pour faire éclater sa vérité de fille fruit d’une passion amoureuse entre un tangérois et une française qui a terminé dans la tourmente, la prison et la séparation. Grâce au soutien de Rayan et l’affection qu’il lui a procuré, elle poursuit sa quête et réussit à rencontrer sa mère. Elle est même arrivée à organiser la rencontre à Tanger de sa mère avec son père, vieillissant, amer, coupable et malade, et sa belle-mère (qui l’a toujours considéré comme sa vrai mère) profondément déstabilisée. Sophia, dans les scènes d’aveux des parents, découvre en même temps qu’elle a aussi un frère qui est mort dans des conditions dramatiques.
Le film commence par des plans d’arbres et d’un homme en train de restaurer des fissures et se termine par un élan d’amour. Il énonce un double dénouement : tragique, celui du père qui sombre dans la déchéance, la culpabilité et le départ de sa femme ; heureux celui de la disposition finale de la mère à admettre l’existence réelle de Sophia dans sa vie, le grand sourire du succès de la représentation de danse, et la liaison finale qui concrétise la construction lente de son amour pour Rayan.
Le film de Layla Triqui « Empreintes du vent » est remarquablement bien écrit. Traversé par plusieurs intrigues dont l’articulation se tisse avec intelligence et cohérence. La réalisatrice a mobilisé un dispositif visuel d’une grande finesse. Elle a su intégrer le jeu des regards avec pertinence, investir des moments de silence constitutifs du récit, inclure une musique dont les tons et les rythmes varient avec l’intensité des séquences. Légère et suggestive parfois, douce ou vive quand il le faut.
La tristesse domine le film, mais la quête de la vérité de Sophia et sa rencontre avec Rayan ont marqué les séquences qui l’ont délivré, progressivement, de l’état permanant de tristesse à la compréhension relative de la complexité de la vie, de la séparation et de l’exil. « Empreintes du vent » est un film ou les émotions sont prégnantes et significatives. Si on excepte quelques petites longueurs inutiles qui ont donné des plans monotones (au moment des aveux ou bien les plans répétitifs des arbres…), la mise en scène du film a réussi à construire une trame narrative fluide, sobre et résonnante. Incarnée par un jeu d’acteurs mesuré, rythmé surtout celui de Sophia (Widad Elma) qui fut impressionnante, de Rayan (Mahmoud Nasr), de Zakia la belle-mère (Nadia Niazi) et d’Adam (Jilali Ferhati).
Mais ce qui interpelle dans le film de Layla Triqui sont les merveilleux plans pris de la Méditerranée à partir de Tanger. Ils sont au nombre de huit prises d’une rare beauté plastique et de portée significative. La mer n’est pas un simple « espace » vu de Tanger comme ce que les différents réalisateurs se sont habitués à faire, mais elle est aussi une présence bienveillante qui ne « dévore » pas seulement les gens mais peut permettre la rencontre, les retrouvailles et bien les abriter.