Culture
Yousra, une icône arabe en perpétuelle renaissance, Marrakech, miroir du cinéma mondial
Avec une carrière exemplaire, alliant exigence, passion et sens du renouveau, Yousra demeure une figure essentielle du cinéma arabe et mondial.
Figure majeure du cinéma et de la télévision arabes, Yousra a partagé au Festival international du film de Marrakech les clés d’une carrière longue de cinquante ans, façonnée par sa capacité à se réinventer, à naviguer entre les genres et à collaborer avec les plus grands noms du 7ᵉ art. En dehors de Yousar, la 22e édition du Festival international du film de Marrakech a offert une mosaïque d’émotions, de visions et de réflexions à travers une sélection d’œuvres et de rencontres qui interrogent le cinéma contemporain.
Une actrice qui refuse les étiquettes
Invitée du programme Conversations, Yousra est revenue sur un parcours qui l’a vue passer des rôles glamour des années 1980 aux figures psychologiques et profondes des décennies suivantes. Elle affirme que son succès repose sur son refus de se laisser enfermer dans un registre unique. La projection d’extraits de films comme Alexandria again and forever, Terrorism and Kebab, Birds of Darkness ou The Yacoubian Building a illustré la diversité de ses interprétations.
De son vrai nom Sévine Mohamed Hafiz Nessim, l’actrice a souligné l’importance des rencontres décisives qui ont marqué sa carrière : Youssef Chahine, Adel Imam, avec qui elle a tourné dix-sept films, ou encore le scénariste Wahid Hamed. Selon elle, chaque rôle est une nouvelle porte d’entrée vers la compréhension de l’âme humaine.
Après un demi-siècle devant la caméra, Yousra estime aborder ses projets avec une sérénité nouvelle. Elle affirme savoir gérer les tournages complexes, improviser si nécessaire, et travailler avec les jeunes acteurs sans jamais perdre la finesse du jeu. Elle voit dans le dialogue entre générations une dynamique essentielle à l’évolution du cinéma arabe.
Elle s’est également exprimée sur l’intelligence artificielle, rappelant que, malgré son utilité, aucune technologie ne pourra remplacer la sensibilité humaine qui fonde l’art dramatique.
Yousra n’a pas seulement marqué le cinéma : elle s’est aussi illustrée dans la musique, avec un retour spectaculaire en 2017 grâce au tube 3 Daqat, interprété avec le chanteur Abu. Un choix spontané devenu phénomène viral dans le monde arabe.
Au fil de sa trajectoire, elle a reçu de nombreux hommages qui consacrent son influence artistique. Honorée au Festival de la Mer Rouge, distinguée à Londres lors des Arab Women of the Year, élue membre de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, elle a gravé son nom dans l’histoire du cinéma international. En novembre 2025, la France l’a élevée au rang de chevalier de la Légion d’honneur, célébrant un parcours d’exception au service de la culture.
Avec une carrière exemplaire, alliant exigence, passion et sens du renouveau, Yousra demeure une figure essentielle du cinéma arabe et mondial. À Marrakech, elle a rappelé que la réussite repose moins sur les certitudes que sur la capacité à apprendre, évoluer et s’ouvrir à de nouveaux défis.
Derrière les palmiers : un thriller social sur fond d’aspirations contrariées
Le long-métrage de Meryem Benm’Barek, projeté en première mondiale dans la compétition officielle, a marqué l’un des moments forts du festival. Derrière les palmiers explore la fragilité des relations humaines lorsqu’elles se heurtent aux divergences sociales, culturelles et économiques.
Le film suit Mehdi et Salma, un couple dont l’équilibre vacille lorsque l’irruption de Marie, jeune Française privilégiée, redistribue les rapports de force. Benm’Barek déploie un récit intime qui glisse progressivement vers un thriller psychologique, où l’ambition, les illusions et les blessures intérieures se révèlent au fil d’un montage contrasté. Les plans moyens et larges, volontairement contemplatifs, permettent au public de saisir la complexité des émotions, comme les tensions silencieuses qui s’installent entre les personnages.
La réalisatrice, très applaudie, a souligné la volonté de questionner « l’amour traversé par les différences sociales », un sujet qu’elle avait déjà abordé dans Sofia, récompensé au Festival de Cannes en 2018. Soumia Akaboun, qui incarne la mère de Mehdi, a insisté sur la force réaliste de cette œuvre qui « interroge le choix dans la vie », soulignant une dimension morale et humaine où chaque décision devient un révélateur de soi.
Face à Derrière les palmiers, douze autres films internationaux concourent pour l’Étoile d’Or, proposant une pluralité de récits qui témoignent de la vitalité du cinéma mondial et de son pouvoir de questionner l’époque.
Cinq Regards : Tanger, Bowles et la mémoire revisitée
Dans le Panorama du cinéma marocain, Karim Debbagh a présenté Cinq Regards, documentaire rare et précieux qui replonge dans la Tanger artistique des années 1990. À partir d’archives personnelles tournées à 22 ans, Debbagh restitue l’univers de Paul Bowles et de ses compagnons marocains – Mohamed Choukri, Mohamed Mrabet – avec lesquels l’écrivain américain entretenait un lien complexe, fait d’admiration, de tensions et de fidélités mouvantes.
Le documentaire, d’une durée de 71 minutes, interroge la mémoire partagée, les influences réciproques et cette Tanger cosmopolite qui fut longtemps un refuge pour artistes, vagabonds, écrivains et âmes nomades. Debbagh explique avoir voulu « redonner une place centrale aux figures marocaines » trop souvent éclipsées au profit du mythe Bowles. Les images inédites, souvent brutes et intimes, captivent par leur authenticité et leur puissance d’évocation.
Cette projection a suscité une forte émotion chez les spectateurs, témoignant de l’importance de revisiter, par le cinéma, les chapitres fondateurs de la vie culturelle marocaine.
Un festival devenu référence mondiale, selon l’Academy
Parmi les invités de marque du programme Conversations figurait Bill Kramer, directeur général de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences. Pour lui, Marrakech s’impose désormais comme l’un des rendez-vous majeurs du calendrier culturel mondial.
Il souligne la capacité du festival à diversifier les regards, à accueillir les nouvelles voix du cinéma international et à accompagner l’ouverture de l’Academy vers des talents non américains. De plus en plus de cinéastes étrangers participent désormais à la sélection des Oscars, un signe, selon Kramer, de l’évolution nécessaire d’une institution qui souhaite mieux refléter la diversité du cinéma mondial.
Le programme Conversations, véritable colonne vertébrale du festival, réunit cette année des figures telles que Bong Joon Ho, Guillermo del Toro, Andrew Dominik, Laurence Fishburne, Nadine Labaki, Jafar Panahi ou encore Tahar Rahim. Ce carrefour d’expériences et de sensibilités constitue un espace unique où le cinéma se raconte à travers ses créateurs, dévoilant la part de doute, d’audace et d’instinct qui guide les carrières.
Virginie Efira et Chiara Mastroianni défendent un cinéma affranchi des impératifs économiques
Les actrices Virginie Efira et Chiara Mastroianni ont livré un plaidoyer vibrant en faveur d’un cinéma libre, dégagé des pressions de rentabilité qui tendent à uniformiser les productions.
Elles dénoncent la peur croissante des producteurs face à l’originalité, désormais jugée risquée dans un marché global où le rendement immédiat prime trop souvent sur la recherche artistique. Pour elles, l’œuvre cinématographique doit rester un terrain d’expérimentations, d’audaces narratives et d’exploration de l’inconscient.
La famille, thématique intemporelle, incarne selon elles un réservoir dramatique inépuisable où se croisent les tensions, les réconciliations et les vérités indicibles qui forgent la condition humaine.
Réfléchissant au rapport entre sens et esthétique, Efira et Mastroianni plaident pour un cinéma « sursignifiant », où l’œuvre laisse une place à l’interprétation du spectateur. Comprendre un film, rappellent-elles, crée un lien profond avec le réalisateur, sans pour autant exiger une identification totale.
Par leurs témoignages, elles ont contribué à inscrire cette édition dans une réflexion essentielle sur les conditions de création à l’heure où l’industrie, saturée d’algorithmes, tend parfois à sacrifier le risque au profit de formules prévisibles.