Camelia Jordana, pyromane a son insu

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 Certes, nous sortons d’une période où le confinement et l’absence d’actualités affriolantes ont accentué le recours aux palabres. Le discours sanitaire, avec ses enchères d’inquiétudes, a submergé nos angoisses, tel un maelstrom. Mieux qu’à nos intelligences, certaines chaines de télévision, surtout d’infos continues, s’adressent à nos anxiétés. Il est bien lointaine l’époque où « le temps de cerveau humain disponible », recherché par Coca-Cola, était le curseur de Patrick Lelay de TF1, chaine pourvoyeuse de téléréalité. Aujourd’hui, la réalité de la télé se suffit à elle-même.  Nous assistons à une profusion de la controverse, du buzz, de la transgression et du borderline, devenus pour le coup, les indépassables horizons de certaines émissions. Ainsi, il n’est pas rare de trouver sur un même plateau des idéologues affirmés, invités pour discuter (et se disputer bien entendu) au même titre qu’un ou plusieurs idiots inutiles, type chanteur, rappeur ou amuseurs. 

Plus que d’avoir le vent en poupe, le populisme et le vulgaire sont ennoblis sous prétexte de rompre avec la langue de bois et d’être du côté du bon sens. C’est le groupe Canal plus, version Vincent Bolloré, qui me semble pousser le plus loin cette logique. Ce groupe procède désormais d’un cynisme mâtiné de perversité. Il a les deux pieds à l’étrier idéologique. Il fait, volontairement ou pas, du « en même temps » marconien. Il se trouve à l’intersection de deux cibles, le bobo et le populo. Il a, avec Canal plus, une chaine mondaine, gaie et pourquoi pas gay, qui n’hésite pas à mettre en avant une icône comme Mouloud Achour, parangon de la culture banlieusarde, mondaine et rappeuse. Et de l’autre côté, le groupe est en passe de convertir  Cnews en Fox new, gauloise et grivoise, avec Pascal Praud, Éric Zemmour ou Morandini, sans compter Ivan Rioufol, Elizabeth Levy et tant d’autres qui ciblent principalement le « petit blanc » franchouillard. Cela n’a rien d’étonnant lorsqu’on sait que Maxime Saada, président du directoire de Canal plus, était autrefois, le responsable des études de consommation de la même chaine. L’éthique et la morale, il y a des églises, des mosquées et des synagogues pour cela. Le capitalisme financier, on le sait, n’en a cure.  

Le week-end dernier, dans le talk-show phare de France 2, en présence de trois intellectuels aguerris, en plus de l’animateur Laurent Ruquier, retors et pour une fois faussement gentil, Camélia Jordana, une chanteuse pour ado, s’est mise à dégoiser et à babiller sur sa peur de la police française. Sans mesurer la portée des ses saillies et le poids de ses mots, elle a parlé des « massacres » que la police commettrait dans les banlieues. Dès le lendemain, Haro sur le baudet. Pour l’extrême-droite, c’est du pain béni. Et il n’en fallait pas plus pour que Twitter et la fachosphère deviennent un bûcher et que les plateaux des chaines d’info, notamment Cnews, deviennent des échafauds, selon le principe, devenu désormais traditionnel : je lèche, je lâche, je lynche. Car, Camélia Jordana, à ma connaissance, est, d’abord et avant tout, un pur produit de ces mêmes médias. Grand bien lui fasse si elle excelle dans la chansonnette. Mais lorsqu’on sait que la même Camélia figure dans le casting de l’indigeste film de Caroline Fourest, Sœurs d’armes, un safari chez les combattantes kurdes avec des midinettes, peu convaincantes, transformées et virilisées en Chuck Norris ou Lou Marvin de dimanche, on reste coït. 

Le film est, en plus d’être soporifique, caricatural et irréel, d’abord un opus de propagande féministe qui nuit aussi bien au féminisme qu’à la cause Kurde. Camélia Jordana, demi-instruite, peut donc difficilement convaincre dans ce nouveau rôle de parangonne de la lutte antiraciste. N’empêche que face au tôlé, elle a trouvé du soutien et sa phrase est devenue un slogan. Une vidéo virale « il y a des milliers de personnes qui ne sentent pas en sécurité face à un flic et j’en fait partie » qui soutient la chanteuse a déjà été vue près de 150000 fois. On y trouve entre autres l’actrice Aïssa Maïga, Frederick Lordon, le chef de file de Nuit debout, la journaliste Aude Lancelin, le Gillet jaune éborgné, Jérôme Rodriguez ou le footballeur Vikash Drorasoo. Voilà donc comment, propulsé par la télé, nait un contentieux comme si la pandémie et surtout la crise économique qui se profile n’étaient pas suffisants.

Tout ça ne sent pas bon. Ces chaines devraient faire gaffe. Chaque soir, elles jettent des bidons d’essence sur une banlieue où le feu couve. Ce qui se passe dans les banlieues françaises, c’est du peanuts à côté d’une Amérique devenue rapidement un brasier au lendemain de l’assassinat (ici le terme s’impose) commis par des policiers blancs contre George Flyod. La tension identitaire en France est telle qu’il suffit d’un rien pour que cela explose de façon similaire.  

 

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