Dix ans après, les victimes de la révolution tunisienne attendent toujours justice

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Moslem Kasdallah, 31 ans, qui a perdu une jambe lors de heurts avec la police tunisienne, peu après le départ de Ben Ali, photographié le 6 janvier 2021 à Tunis

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Moslem Kasdallah, 31 ans, a perdu une jambe lors de heurts avec la police tunisienne, peu après le départ de Ben Ali. Dix ans plus tard, il se bat toujours pour être reconnu officiellement comme victime de la révolution de 2011.

Cette année-là, le 14 janvier, Zine el Abidine Ben Ali est chassé du pouvoir après 23 ans à la tête du pays et plusieurs jours de manifestations pacifiques réclamant "liberté, travail, dignité nationale".

Les semaines précédant et suivant sa fuite, des heurts ont éclaté entre forces de l'ordre et protestataires. Plusieurs centaines de personnes ont été tuées ou blessées.

En 2012, un bilan préliminaire des autorités avait fait état de 338 morts et 2.147 blessés. En octobre 2019, le Haut Comité tunisien aux droits de l'Homme a publié sur son site une liste de 129 personnes tuées et 634 blessées.

Mais les victimes attendent toujours la publication d'une liste définitive au Journal officiel, seule façon de graver dans le marbre le sacrifice humain de la révolution.

Leur difficulté à obtenir reconnaissance officielle et réparation illustre les déboires de la transition, entre instabilité politique, retour de membres de l'ancien régime et manque de réformes sécuritaires et juridiques.

M. Kasdallah avait été blessé par la police alors qu'il patrouillait avec le comité de son quartier en banlieue de Monastir (centre). De tels comités s'étaient constitués en Tunisie face aux incertitudes et aux rumeurs de vengeances après le départ de Ben Ali.

Dix ans et 32 opérations plus tard, ce travailleur journalier se dit prêt à se "sacrifier" de nouveau pour que soient reconnus les droits des victimes.

"Ecrire l'histoire" 

Espérant sans trop y croire que le 10e anniversaire de la révolution jeudi soit l'occasion de reconnaître enfin leur statut de victime, quelques dizaines de personnes occupent depuis deux semaines les locaux de l'instance gouvernementale chargée du dossier.

Des blessés, mal soignés faute de moyens, souffrent toujours. D'autres sont décédés. "Certains ont besoin d'opérations, d'une prothèse", explique M. Kasdallah.

Pour lui, c'est la reconnaissance même de l'existence d'une révolution contre un régime policier qui est en jeu.

"Nous avons donné notre sang pour écrire l'histoire, et l'histoire doit être écrite aujourd'hui en appliquant la loi et en publiant la liste" des victimes, souligne-t-il.

Les autorités justifient le retard par l'instabilité politique: la Tunisie a connu neuf gouvernements en dix ans.

Le dossier est sensible, notamment en raison "des craintes des services de sécurité" et des "protestations" de personnes exclues de la liste, explique à l'AFP Abderrazak Kilani, président de l'instance générale des martyrs et blessés de la révolution.

"Véritable réconciliation" 

Lamia Farhani, avocate et présidente de l'association "Fidèles", qui soutient les victimes et leurs proches, souligne le "manque (de) volonté politique", notamment aux ministères de l'Intérieur ou de la Défense. 

Pour certains, la reconnaissance de victimes implique celle, "pénale", des bourreaux.

Me Farhani, qui a perdu son frère, appelle à ce que justice soit rendue pour garantir une "véritable réconciliation".

A ce jour, peu de responsables de la répression ont rendu des comptes. Certains sont cadres dans la police ou l'armée.

Créée en 2014 pour rendre justice aux victimes des dictatures, l'instance Vérité et Dignité (IVD) a notamment mené des enquêtes sur des assassinats, viols, exils forcés.

En dépit de l'hostilité des autorités, qui ont notamment refusé l'accès aux archives du ministère de l'Intérieur, des dizaines de procès ont débuté depuis 2018 devant des tribunaux spéciaux, dont plusieurs pour le meurtre de manifestants en 2011.

Mais aucun verdict n'a encore été prononcé, et le processus de justice transitionnelle est rendu de plus en plus difficile avec le retour de figures de l'ancien régime dans les cercles du pouvoir.

Face aux tergiversations, le président Kais Saied, élu en 2019 en reprenant des slogans de la révolution, s'est montré favorable aux démarches des victimes. Mais, isolé et peu rompu à l'exercice du pouvoir, il n'a pas réussi jusque-là à faire valoir leurs droits.

Pour Rached Larbi, 30 ans, paralysé après avoir reçu une balle de la police le 13 janvier près de Tunis, "tant que ceux qui nous ont tiré dessus n'ont pas été punis, la révolution ne sera pas achevée."