Sebta, le jour d’après - Par Mohammed Benabdelkader

Sebta, le jour d’après - Par Mohammed Benabdelkader

Le discours politique et médiatique en Espagne a présenté la visite comme un acte de souveraineté qui aurait permis de clore une séquence protocolaire, de projeter une image de continuité institutionnelle et de satisfaire une demande de réaffirmation nationale. Cependant, les événements postérieurs ont montré que cette mise en scène symbolique ne signifiait pas nécessairement la fin de la crise

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La visite des souverains espagnols à Sebta et Melilla, les 13 et 14 octobre, n’a pas mis fin à la crise déclenchée en juillet. L’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader relève que persistantes, les tensions migratoires et diplomatiques alimentent désormais la confrontation politique en Espagne, à l’approche des élections générales du 29 novembre. Tandis que le Maroc demeure au cœur des controverses sur la souveraineté, la sécurité frontalière et la gestion gouvernementale.

Mohamed Benabdelkader

La visite officielle des rois d’Espagne, Felipe VI et Letizia, dans les villes de Sebta et Melilla, les 13 et 14 octobre, a été précédée et accompagnée d’une fébrile attente médiatique, qui a transformé ce déplacement en un événement à forte charge symbolique et politique. Cependant, le déploiement médiatique qui a entouré la visite ne semble pas avoir marqué la fin de la crise de Sebta. Au contraire, sa prolongation dans les jours qui ont suivi invite à s’interroger sur la portée d’un geste conçu comme une réaffirmation d’une souveraineté contestée. La visite a pu projeter une image d’unité nationale et de présence institutionnelle, mais elle n’a pas suffi à dissiper les tensions ni à résoudre les questions politiques et diplomatiques qui avaient émergé pendant la crise.

Cette continuité met en évidence les limites de l’affirmation symbolique lorsqu’elle se heurte à une controverse historique et politique qui dépasse le plan cérémoniel. La présence des monarques peut renforcer, sur le plan interne, la représentation d’une continuité institutionnelle dans les deux villes, mais elle ne modifie pas en elle-même les conditions de la relation bilatérale ni n’élimine la place qu’occupe le Maroc comme référent incontournable de tout débat sur le statut et l’avenir de Sebta et Melilla. En ce sens, la crise ne s’est pas terminée avec la visite, parce que le geste symbolique ne pouvait, à lui seul, clore une question dont les dimensions historiques, géographiques, politiques et diplomatiques restent ouvertes. Plus qu’un dénouement, la visite a constitué un épisode au sein d’une dynamique de tensions qui a continué de se manifester dans les discours politiques, les récits médiatiques et les relations entre Madrid et Rabat.

La crise au-delà du cérémonial

Le discours politique et médiatique en Espagne a présenté la visite comme un acte de souveraineté qui aurait permis de clore une séquence protocolaire, de projeter une image de continuité institutionnelle et de satisfaire une demande de réaffirmation nationale. Cependant, les événements postérieurs ont montré que cette mise en scène symbolique ne signifiait pas nécessairement la fin de la crise. Représenter la normalité par la présence des monarques était une chose, la rétablir dans les relations avec le Maroc en était une autre, bien différente. Autrement dit, la visite aurait pu marquer la fin symbolique d’un épisode, mais pas pour autant le dénouement politique et diplomatique d’une crise dont les tensions et les contradictions persistaient au-delà du cérémonial.

En fait, loin de clore définitivement la crise, la visite a ouvert une nouvelle phase de controverse aussi bien communicationnelle qu’institutionnelle autour des événements qui l’avaient déclenchée. Ne se limitant pas au plan médiatique ou discursif, la crise continue d’avoir des conséquences opérationnelles et de poser des problèmes concrets sur le terrain. En témoignent, d’une part, la présence dans la ville d’environ 15 000 migrants, dont quelque 3 300 mineurs, et le climat de pénurie et d’incertitude qui continue de marquer la vie locale. Cette situation a été dénoncée par le « président » de Sebta, Juan Jesús Vivas, lors de la marche organisée à Madrid le dimanche 25 octobre 2026, en solidarité avec la ville et pour réclamer des solutions urgentes face à la crise migratoire. À cette occasion, Vivas a affirmé que « Ceuta continue de vivre une situation absolument insoutenable, une situation totalement éloignée de la normalité. Nous n’avons pas récupéré la normalité ». D’autre part, l’évolution de la situation frontalière et l’état de la coopération bilatérale avec le Maroc, suspendue jusqu’à nouvel ordre, constituent d’autres indicateurs que les tensions restent ouvertes. Dans l’ensemble, ces éléments pointent vers une réalité que la visite royale n’a pas réussi à modifier substantiellement, par conséquent, la supposée réaffirmation symbolique de la souveraineté n’équivaut pas au rétablissement de la normalité ni à la clôture effective de la crise.

Trois dimensions de continuité

La visite royale constitue, de ce point de vue, un événement symbolique dont la capacité à clore la crise ne peut s’évaluer uniquement à partir des images qu’elle a projetées pendant son déroulement, mais surtout à la lumière des événements postérieurs. Ceux-ci mettent en évidence la continuité de la crise, qui se manifeste dans trois dimensions reliées :

  • Continuité narrative : les médias et les acteurs politiques continuent d’interpréter l’actualité à travers le prisme des événements de juillet, qui restent un référent central dans la construction des discours sur Sebta et le Maroc.
  • Continuité politico-administrative : les enquêtes, les controverses sur la gestion de la crise et les exigences de reddition de comptes prolongent le débat sur les responsabilités politiques et institutionnelles.
  • Continuité diplomatique : les désaccords et les signes de distanciation entre Madrid et Rabat restent présents, malgré la volonté déclarée des deux gouvernements de préserver la coopération bilatérale.

En définitive, la visite a pu mettre en scène un geste de soutien et de normalisation institutionnelle, mais elle n’a pas suffi à mettre fin aux dynamiques narratives, institutionnelles et diplomatiques que la crise avait déclenchées. La persistance de ces trois dimensions démontre que la clôture symbolique d’un épisode n’implique pas nécessairement sa résolution politique ni diplomatique.

Immédiatement après la visite du couple royal, l’actualité a de nouveau été dominée par les controverses sur la responsabilité marocaine, les incidents navals, les fuites des services de renseignement et les limites de la coopération bilatérale. La crise a ainsi survécu à son moment cérémoniel, se déplaçant du terrain de l’urgence migratoire vers celui de l’interprétation des faits, de la reddition de comptes, de la relation politique entre l’Espagne et le Maroc, et de la révision du modèle de coopération migratoire.

Il ne s’agit pas ici de chercher à réanalyser la crise de Sebta dans tous ses aspects, mais d’examiner comment cette crise a survécu à la visite royale dans le discours public espagnol et comment elle a été incorporée à la précampagne électorale en cours. La question décisive qui s’impose est donc la suivante : Que reste-t-il lorsque le cérémonial s’achève et que les images de la visite royale cessent d’occuper le devant de la scène ? Sebta disparaît-elle de l’agenda politique, ou continue-t-elle d’y occuper une place sous une autre forme, en devenant une ressource discursive mobilisée pour aborder l’immigration, la sécurité, la souveraineté, la gestion gouvernementale et la confrontation entre visions politiques concurrentes ?

Continuité de la crise dans la précampagne électorale

Non seulement la crise migratoire continue d’être utilisée par le PP et Vox dans leurs discours politiques d’opposition, mais la droite espagnole n’hésite pas à faire de la crise de Sebta son thème central de précampagne électorale. Le sentiment d’abandon qui se vit dans la ville après la crise migratoire de juillet, donne de nouveaux arguments aux partis de droite et d’extrême droite en vue des élections générales espagnoles du 29 novembre. Les critiques relatives à Sebta, gouvernée par le PP depuis plus de 25 ans, se concentrent principalement sur la politique migratoire du gouvernement central et sur ce que beaucoup considèrent comme un manque de fermeté envers le Maroc, accusé de permettre ou d’encourager délibérément la vague migratoire pour défier la souveraineté espagnole sur Sebta et Melilla.

Le leader du PP, Alberto Feijóo, a fait de Sebta sa première étape de campagne, s’engageant à aider à rétablir la « normalité » sur le territoire. De cette manière, la normalité a cessé d’être uniquement une aspiration liée au dépassement de la crise, pour devenir un enjeu électoral et un slogan politique capable de mobiliser le vote. La crise de Sebta a ainsi été incorporée à la compétition partisane, transformant les difficultés que traversait la ville en argument de campagne et en ressource pour interpeller l’électorat à travers la promesse de récupérer une normalité qui continuait de ne pas se matérialiser.

Continuité dans le discours médiatique

Dans le domaine du traitement médiatique, on peut distinguer trois cadres discursifs prédominants dans la presse espagnole postérieure à la visite des rois à Sebta et Melilla, les 13 et 14 octobre. Loin de marquer une clôture définitive de l’épisode, la couverture ultérieure révèle la persistance d’une crise qui continue de se projeter sur la perception sociale de la ville, la controverse politique interne et la représentation du Maroc comme acteur stratégique.

Le premier cadre présente une ville qui a récupéré une partie de son activité quotidienne, mais qui est loin d’avoir pleinement retrouvé la normalité. Dans leurs informations postérieures à la visite, certains médias ont décrit une réalité encore marquée par la perception d’insécurité, l’incertitude et le mécontentement d’une partie de la population. Le retrait des migrants des plages et la récupération de certains espaces, ne semblaient pas suffisants pour dissiper les inquiétudes ni pour considérer comme dépassées toutes les conséquences des événements de juillet.

Se dessine ainsi une tension entre deux dimensions de la normalisation : la récupération matérielle et fonctionnelle de la ville, d’un côté, et la perception sociale que la crise reste ouverte, de l’autre. La visite royale ne dissout pas cette tension, au contraire, le contraste entre la solennité du geste institutionnel et la persistance des préoccupations locales invite à s’interroger sur la portée effective de la normalité que l’on prétendait atteindre par cet acte. La cérémonie peut mettre en scène une certaine continuité de l’État, mais elle ne suffit pas, à elle seule, à rétablir la tranquillité sociale ni à dépasser le traumatisme d’une crise qui reste présente dans la mémoire collective.

Le deuxième cadre place la crise au centre d’une dispute persistante sur la responsabilité du gouvernement. RTVE et d’autres médias ont recueilli les déclarations du leader du Parti populaire, Alberto Núñez Feijóo, qui a annoncé son intention d’enquêter, s’il arrivait à constituer un gouvernement, aussi bien sur l’entrée massive de migrants que sur la présence de navires marocains dans les eaux espagnoles. Ils ont également rendu compte de la réponse de Pedro Sánchez, qui a qualifié les incidents navals de ponctuels et a défendu l’action de son exécutif.

Dans cette perspective, la crise cesse d’être uniquement un événement passé à reconstruire et devient un dossier politique encore ouvert, susceptible d’alimenter de nouvelles exigences d’explications, d’enquêtes et de reddition de comptes. La controverse se déplace ainsi de la gestion immédiate de l’urgence vers l’évaluation de la capacité préventive de l’État, de la transparence de ses institutions et de la suffisance de la réponse gouvernementale. La visite royale constitue, dans ce contexte, un jalon symbolique, mais pas un point final, les questions sur ce qui s’est passé en juillet, les décisions prises et les responsabilités correspondantes continuent d’occuper une place importante sur les écrans et dans les pages des médias, où elles continuent d’alimenter et d’articuler une partie substantielle de la confrontation politique.

Le troisième cadre maintient le Maroc comme référent central de la sécurité espagnole et comme objet récurrent de suspicion. La couverture postérieure à la visite continue d’associer Sebta, l’action des autorités marocaines et la sécurité nationale. La proposition d’enquête annoncée par Feijóo, en liant l’entrée massive aux prétendus incidents navals, a contribué à prolonger cette association et à inscrire les événements de juillet dans une interprétation qui dépasse le strict domaine migratoire.

Le Maroc apparaît ainsi non seulement comme l’interlocuteur indispensable pour la gestion de la frontière, mais aussi comme un acteur dont la conduite est soumise à examen et dont la relation avec l’Espagne devient un objet de controverse politique. On voit ainsi la persistance d’un cadre interprétatif dans lequel le Maroc opère comme référent récurrent pour articuler et canaliser les préoccupations relatives à la souveraineté espagnole, à la vulnérabilité de ses frontières et à la capacité de réponse de l’État.

Considérés ensemble, ces trois cadres permettent de constater que la visite royale n’a pas clos la crise dans l’espace médiatique, mais a coïncidé avec une transformation de ses modalités de représentation. L’urgence de juillet est restée présente, bien que déplacée vers d’autres terrains, ceux de la distance entre la normalité institutionnelle et la perception sociale, de la dispute sur l’attribution des responsabilités, ainsi que de la persistance du Maroc comme référent de la sécurité nationale espagnole. La continuité de la crise se manifeste donc moins dans la reproduction inchangée des événements originaux que dans sa capacité à continuer d’organiser l’interprétation de l’actualité et d’alimenter la confrontation politique après le geste symbolique de la Couronne.

Sebta réfèrent structurant du discours public espagnol

En définitive, la visite royale à Sebta et Melilla a constitué un acte symbolique destiné à rendre visible l’autorité territoriale de l’État dans les deux villes, mais sa portée doit également s’évaluer à partir de ses effets postérieurs. La persistance des controverses sur la gestion gouvernementale, la vulnérabilité frontalière et l’attribution des responsabilités révèle que la solennité institutionnelle ne suffit pas à clore une crise qui continue de se manifester dans les discours politiques, les représentations médiatiques et les perceptions sociales.

Dans ce contexte, le Maroc conserve une place centrale comme référent de sécurité, objet de suspicion et ressource récurrente dans la confrontation politique interne, notamment dans un scénario de concurrence électorale croissante. La crise ne disparaît pas, elle se déplace de l’urgence frontalière vers la dispute sur son interprétation et sa signification. Ainsi, la visite royale constitue un moment de réaffirmation symbolique, sans pour autant marquer nécessairement un tournant décisif dans l’évolution de la crise. Les événements de juillet continuent, en effet, de structurer le récit politique et médiatique espagnol, en orientant les discours, les interprétations et les controverses bien au-delà de l’événement lui-même.

Jusqu’à quand cette structuration continuera-t-elle de façonner le débat public espagnol, et quel sens politique Sebta est-elle appelée à prendre dans les discours sur l’immigration, ainsi que dans la construction des représentations de la question territoriale et des relations avec le Maroc ?

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