Candidatures au PJD : une crise de modèle plus qu’un débat de procédure – Par Bilal Talidi

Candidatures au PJD : une crise de modèle plus qu’un débat de procédure – Par Bilal Talidi

Abdalilah Benkirane, secrétaire général du PJD, en tournée politique

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Au sein du Parti de la Justice et du Développement, la controverse autour des modes de sélection des candidats révèle des tensions plus profondes liées à l’essoufflement du modèle organisationnel. Entre revendication d’ouverture portée par les jeunes et maintien d’un système de désignation justifié par des arguments religieux, Bilal Talidi analyse les dysfonctionnements structurels, allant de la centralisation du pouvoir à la reproduction des élites, et interroge la capacité du parti à se réinventer face aux mutations générationnelles.

Bilal Talidi

Une controverse autour du mode de sélection

Au sein du Parti de la Justice et du Développement, une controverse a émergé concomitamment à la tenue de ses assemblées générales, chargées de faire émerger les élites appelées à être investies pour les prochaines échéances législatives. Cette controverse porte sur la distinction entre la désignation et la candidature. De larges franges de la jeunesse du parti, en particulier, réclament une évolution du mode de sélection, en passant de la désignation opérée par l’assemblée générale à un système de candidature ouverte, permettant à chacun de se porter candidat, accompagné d’un programme qu’il défendrait dans une compétition fondée sur les idées.

Le parti justifie l’exclusion du modèle de candidature au profit de la désignation par un argument religieux : la candidature serait assimilée à une forme d’auto-recommandation, moralement répréhensible, tandis que la désignation reposerait sur le choix collectif du plus apte, en fonction de l’intérêt de l’organisation.

Une justification religieuse contestée

Il ne s’agit pas ici d’entrer dans une controverse théologique. Ce qui fragilise cette justification, c’est le fait que les assemblées générales ne constituent en réalité qu’une étape de désignation, tandis que la phase décisive reste celle de l’investiture, entre les mains du secrétariat général. Celui-ci se retrouve, en dernière instance, en contradiction avec cette même justification, puisqu’il est amené à s’auto-investir, étant la seule instance habilitée à trancher.

L’expérience et la logique politique montrent que la plupart, sinon la totalité, des membres du secrétariat général participent aux compétitions électorales. Ils se retrouvent ainsi en position de valider leurs propres candidatures, en contradiction avec le principe invoqué, qui semble s’appliquer aux bases sans concerner la direction. L’expérience de la “commission des cinquante”, chargée de trancher les nominations aux hautes fonctions durant la période de direction gouvernementale du parti, a d’ailleurs montré que le secrétariat général, exerçant le pouvoir d’investiture sous le regard de cette commission, tendait à écarter les profils extérieurs et à privilégier ses propres membres. Certains ont même été investis à plusieurs reprises à des postes ministériels, tandis que les non-membres n’avaient guère de chances, sauf exception imposée par le chef du gouvernement.

Au-delà du débat, la question du modèle organisationnel

La critique ne se limite pas à cette incohérence apparente. Elle porte sur le modèle organisationnel du parti dans son ensemble. Les débats actuels, qui se multiplient autour de certaines de ses composantes, révèlent l’impact des transformations générationnelles et l’émergence de signes d’inadaptation.

La composition sociologique du parti présente pourtant plusieurs atouts : une base jeune, une orientation conservatrice, des ressorts éthiques et éducatifs forts favorisant la construction de liens sociaux solides, une diversité de compétences, un enracinement de la culture institutionnelle et une capacité à gérer les différends dans un cadre unitaire.

Cependant, la question de la démocratie interne, longtemps considérée comme un capital politique distinctif, mobilisé dans les comparaisons avec d’autres partis, ne bénéficie plus aujourd’hui d’une immunité contre la critique. Elle semble avoir atteint ses limites, voire épuisé ses fonctions. Certes, elle constitue encore, sur le plan technique, un modèle inspirant pour certaines expériences, mais le parcours du parti en a révélé les insuffisances.

Un parti centré sur son secrétariat général

Le problème résiderait davantage dans le modèle organisationnel que dans les mécanismes électoraux internes. En pratique, le parti s’est appuyé sur son rayonnement politique pour masquer ses failles organisationnelles. On pourrait ainsi qualifier le Parti de la Justice et du Développement de “parti du secrétariat général”, tant cette instance constitue la seule unité organisationnelle active de manière régulière, discutant des enjeux politiques, assurant la formation politique et la production des élites dirigeantes.

En dehors de cette structure, et à l’exception des sessions du Conseil national, dont les limites mériteraient également examen, les autres unités du parti demeurent peu actives sur le plan politique. Seuls les membres des collectivités locales ou du groupe parlementaire, en raison de leur statut institutionnel et non organisationnel, sont amenés à interagir réellement avec la politique et à s’inscrire dans des dynamiques de formation politique.

Sur le plan organisationnel, le parti est structuré en unités hiérarchisées, allant des bureaux locaux aux instances provinciales, régionales puis centrales. Cependant, dans les faits, il n’existe pas de véritable encadrement partisan structuré et continu capable d’intégrer l’ensemble des membres et la large base militante. Ceux qui gravitent réellement dans la mécanique du parti sont essentiellement les responsables locaux, provinciaux, régionaux et centraux, tandis que la grande majorité entretient avec le parti un lien similaire à celui de ses sympathisants extérieurs, à travers les médias et les prises de position de la direction sur les réseaux sociaux.

Une démocratie interne sous influence

Dans ce contexte, lorsque le recours à la démocratie interne s’impose, le mécanisme déterminant dans l’orientation des choix de la base repose sur la délibération, ou ce que l’on appelle le “jarh wa ta’dil” الجرح والتعديل)), consistant à ouvrir un débat élargi, souvent sur plusieurs heures, pour examiner les points forts et les faiblesses des candidats. Ce processus intervient après un premier vote et porte sur les noms qui en sont issus. En pratique, il conduit à la reproduction des mêmes élites dirigeantes, celles-ci contrôlant largement l’orientation des débats, d’autant que la majorité des militants ne dispose pas d’espaces leur permettant de faire valoir leurs compétences et leur légitimité.

Ainsi, les différentes échéances organisationnelles, qu’elles soient locales, provinciales ou régionales, tendent à recycler les mêmes profils déjà en responsabilité. Quant à la production de la direction centrale, elle reste confinée à un cercle restreint de deux ou trois figures historiques.

Le verrouillage des nominations aux hautes fonctions

Le problème apparaît de manière encore plus complexe dans le mécanisme de sélection pour les hautes fonctions. Le secrétariat général y détient trois prérogatives décisives : proposer les candidats au sein de l’instance concernée, orienter les délibérations grâce à son poids politique, puis trancher définitivement lors de l’investiture. De fait, la formule selon laquelle le secrétariat général s’auto-investit maitre des lieux et des biens, s’impose comme une règle constante dans l’accès aux responsabilités supérieures.

D’un point de vue sociologique, cette mécanique fait de la responsabilité provinciale ou régionale le principal levier d’ascension politique, notamment vers le Parlement. Cette réalité a engendré une compétition intense autour de ces postes, parfois accompagnée de dérives éthiques liées à la gestion des listes d’adhérents, à leur élargissement ou à l’exclusion de certains membres afin d’influencer les résultats. Elle a également favorisé des tensions entre responsables régionaux et provinciaux dans plusieurs circonscriptions, ainsi que l’émergence de pratiques de tractations internes, devenues un problème structurel et un argument central pour les partisans de la candidature ouverte.

Vers une refonte du modèle organisationnel

Dès lors, la critique du modèle organisationnel démocratique du parti appelle une réflexion sur les modalités de construction de l’organisation, l’intégration effective des structures de base dans l’action partisane et la révision de la phase de délibération. Celle-ci a contribué, d’une part, à amplifier les tensions internes et, d’autre part, à servir d’outil permettant aux élites dirigeantes de promouvoir certains profils et d’en marginaliser d’autres.

Au regard de cette analyse, la réforme du modèle organisationnel du parti ne saurait se limiter à des ajustements de ses mécanismes électoraux ou de ses outils de promotion des élites. Elle implique en priorité une remise en question du modèle organisationnel de type présidentiel, qui a généré ces dysfonctionnements et altéré le modèle démocratique. Il conviendrait de lui substituer un modèle organisationnel de type parlementaire, plus adapté à la nature des élites intermédiaires appelées à jouer un rôle central, rompant avec les logiques de fidélité personnelle et fondant la légitimité du parti sur un engagement militant à la base comme critère d’ascension politique et organisationnelle.

Les dérives du modèle présidentiel

Le modèle organisationnel présidentiel a produit de nombreux dysfonctionnements et contribué à raviver des clivages internes que le processus d’unification était censé avoir dépassés. Il a été observé, tant durant la période de Saad Dine El Otmani que sous celle de Abdalilah Benkirane, une instrumentalisation des appartenances internes, notamment entre les différentes composantes du mouvement, au détriment des principes de mérite organisationnel.

On a ainsi vu comment Abdalilah Benkirane a intégré un nombre significatif d’anciens membres de la Rabita de l’avenir islamique au sein du secrétariat général, afin de maintenir des équilibres internes, parfois au détriment de son organisation d’origine, le Mouvement de la réforme et du renouveau. Cette stratégie reposait sur l’idée que certains profils pouvaient se maintenir sans promotion, tandis que d’autres nécessitaient des incitations sous forme de responsabilités pour garantir leur loyauté.

En définitive, l’un des dysfonctionnements les plus préoccupants du modèle organisationnel réside dans ses effets : la transformation progressive d’une partie des élites militantes en élites de loyauté. Ce phénomène ne relève pas d’une direction particulière, mais s’inscrit dans une dynamique structurelle induite par le modèle organisationnel lui-même.

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