Politique
Centenaire, l’Inspection du travail face à l’urgence d’une reconnaissance institutionnelle – Par Lhassan Hmaichate
Younes Sekkouri est un homme politique marocain. Il est nommé ministre de l’Inclusion économique, de la Petite Entreprise, de l’Emploi et des Compétences
À l’approche du centenaire de l’inspection du travail, le débat sur le statut et les conditions d’exercice de cet important corps refait surface. Dans cette tribune, Lhassan Hmaichate, acteur syndical, rappelle que Portées par des revendications anciennes, les attentes des inspecteurs interrogent la capacité du gouvernement à traduire ses engagements internationaux en réformes concrètes, dans un contexte où la consolidation de l’État social dépend aussi de la valorisation de ces acteurs clés.
Un centenaire sous le signe des attentes
L’année 2026 marque un moment symbolique pour l’inspection du travail au Maroc, avec la célébration de son centenaire. Cet anniversaire intervient dans un contexte particulier, caractérisé à la fois par l’exigence de conformité aux standards internationaux, notamment ceux issus de la Convention n°81 de l’Organisation internationale du travail ratifiée en 1958, et par la volonté affichée de renforcer les fondements de l’État social.
Dans ce cadre, le dossier revendicatif des inspecteurs du travail apparaît comme un indicateur révélateur des avancées, mais aussi des blocages, en matière de protection sociale et de régulation du marché du travail. Après plusieurs décennies de frustrations accumulées, la question de la reconnaissance institutionnelle de ce corps se pose avec acuité.
Un statut en quête de refondation
Au cœur des revendications figure l’adoption d’un nouveau statut régissant le corps de l’inspection du travail. L’objectif est de revaloriser la situation professionnelle et matérielle des inspecteurs en instaurant une meilleure adéquation entre leurs missions et les indemnités qui leur sont attribuées.
Cette réforme attendue inclut plusieurs dimensions : l’instauration d’indemnités spécifiques liées aux risques, à la gestion des relations professionnelles et à la performance, la création d’un grade exceptionnel, ainsi que la révision de la grille indiciaire et de sa valeur financière. Elle vise également à garantir un effet rétroactif, tout en améliorant les conditions d’accès à la profession et en régularisant la situation des inspecteurs titulaires de diplômes.
Au-delà des aspects matériels, l’enjeu est aussi de renforcer l’attractivité du métier et de préserver la stabilité des compétences. L’indépendance financière des inspecteurs est perçue comme une condition essentielle pour garantir leur impartialité et leur intégrité, conformément aux exigences internationales en matière d’éthique et de déontologie.
La question sensible des frais de tournée
La révision du décret relatif à l’indemnité des frais de tournée constitue la seconde revendication majeure. Les inspecteurs dénoncent un décalage persistant entre les dépenses réellement engagées sur le terrain et les montants remboursés.
Le problème est d’autant plus aigu que certaines circonscriptions, notamment dans le secteur agricole, souffrent d’un manque criant de moyens logistiques, en particulier de véhicules de service. Cette situation contraste avec les standards internationaux, qui imposent la mise à disposition de moyens adéquats pour l’exercice des missions de contrôle.
Les inquiétudes se sont accentuées avec l’intégration de cette indemnité dans le projet de statut particulier, sans communication claire auprès des professionnels. Cette démarche alimente la crainte d’une réforme limitée à une simple revalorisation financière, sans réponse structurelle aux difficultés rencontrées, rappelant l’échec des réformes précédentes.
Un rôle central dans la régulation sociale
L’inspection du travail occupe une position stratégique dans le dispositif institutionnel. Ses missions couvrent des domaines variés, allant du contrôle administratif à la médiation sociale, en passant par des fonctions techniques, économiques et quasi judiciaires.
Les inspecteurs interviennent notamment dans l’organisation des élections des délégués du personnel, étape clé du processus démocratique social, ainsi que dans la promotion de la négociation collective. Leur rôle est déterminant dans la prévention des conflits et la consolidation du dialogue social.
Cette importance s’est particulièrement illustrée durant la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19. Les interventions des inspecteurs ont contribué à maintenir l’activité économique, à protéger les travailleurs et à préserver la stabilité sociale dans un contexte de forte incertitude.
Un enjeu de conformité internationale
Le Maroc est tenu, en vertu de sa Constitution et de ses engagements internationaux, de garantir un cadre conforme aux normes régissant l’inspection du travail. Cela implique la reconnaissance de la spécificité de ce corps, qui ne peut être assimilé à des fonctions administratives classiques.
Les inspecteurs du travail sont des agents assermentés, investis de responsabilités multiples et sensibles, qui nécessitent un statut distinct, adapté à la nature de leurs missions. La mise en conformité avec les conventions internationales constitue ainsi un impératif juridique, mais aussi un enjeu de crédibilité pour le Royaume sur la scène internationale.
2026, une année décisive ?
À l’occasion de ce centenaire, plusieurs attentes structurantes sont formulées. La première concerne l’adoption d’un statut moderne, garantissant une protection socio-économique et professionnelle en adéquation avec les standards internationaux. Cette réforme devrait s’accompagner d’une révision en profondeur du régime des frais de tournée, avec une revalorisation, une harmonisation et une extension à l’ensemble des acteurs concernés.
La deuxième porte sur l’organisation d’un colloque international, placé sous le haut patronage royal, afin de mettre en lumière les acquis de l’institution et de tracer ses perspectives d’avenir.
Enfin, l’instauration du 18 mai comme Journée nationale de l’inspecteur du travail est proposée comme un geste symbolique de reconnaissance, à la hauteur du rôle joué par ce corps dans la défense des droits des travailleurs et la régulation du monde du travail.
À l’heure où le Maroc ambitionne de consolider son modèle social, la réponse apportée à ces revendications sera déterminante. Elle dira si le centenaire de l’inspection du travail constitue un simple moment commémoratif ou le point de départ d’une véritable refondation.