Politique
Changer sans basculer : pourquoi la réforme s'épuise – Par Adnan Debbarh
Au Maroc, on modifie la règle, on crée une agence de régulation ou l'on redéfinit des compétences avec une aisance technique remarquable. Mais les dispositions profondes de l'appareil d'État : ses réflexes administratifs séculaires, son culte du secret et ses cultures professionnelles, évoluent à un rythme bien plus lent, quand elles ne résistent pas de manière souterraine
Dans cette chronique, Adnan Debbarh interroge le paradoxe d’un Maroc engagé dans une dynamique réformatrice intense mais dont les effets semblent parfois s’essouffler au contact des pratiques administratives et des équilibres institutionnels. Derrière l’abondance des lois, des stratégies et des programmes « nouvelle génération », l’auteur met en lumière une difficulté plus profonde : transformer réellement les cultures de pouvoir, les comportements et la responsabilité publique. Entre ambition stratégique et inerties systémiques, il appelle à franchir le seuil décisif qui sépare la réforme formelle d’une véritable transformation de l’État.

Adnan Debbarh
À observer le paysage institutionnel marocain, on ne peut qu’être frappé par cette effervescence législative qui semble être devenue notre respiration naturelle. Les lois évoluent, les stratégies sectorielles se succèdent avec une régularité de métronome, et les annonces de plans « nouvelle génération » remplissent l'espace médiatique de calendriers précis et d'ambitions affichées.
À chaque étape, le pays se donne l’image d’un corps en mouvement permanent, tendu vers un horizon de modernisation que personne ne conteste plus. Pourtant, une fois le rideau des inaugurations tombé, une impression diffuse de viscosité persiste dans l'esprit du citoyen comme dans celui de l'acteur économique.
Le changement, s'il modifie les textes et ajuste les organigrammes, semble s'arrêter net devant le cœur battant du système : cet ensemble invisible de réflexes profonds et de logiques de pouvoir qui finit par absorber la réforme au lieu d'en être transformé.
D’où vient cet épuisement qui transforme trop souvent nos élans en un simple surplace décoratif ?
Le premier malentendu réside dans la nature même de notre geste réformateur. Nous avons pris l’habitude de soigner la mécanique institutionnelle pour ne pas avoir à interroger le moteur politique.
Au Maroc, on modifie la règle, on crée une agence de régulation ou l'on redéfinit des compétences avec une aisance technique remarquable. Mais les dispositions profondes de l'appareil d'État : ses réflexes administratifs séculaires, son culte du secret et ses cultures professionnelles, évoluent à un rythme bien plus lent, quand elles ne résistent pas de manière souterraine.
La réforme touche l’architecture formelle du pays, mais elle ne parvient pas toujours à transformer les comportements qui l’habitent réellement. Elle se heurte à ce que nous pouvons nommer le refuge procédural, où la norme n'est plus un outil pour agir, mais un bouclier pour se protéger du risque et de la responsabilité.
À cette inertie silencieuse s’ajoute une dispersion paradoxale provoquée par le mouvement lui-même.
En multipliant les chantiers sans jamais clore de cycles de manière irréversible, le système entre dans un flux permanent de transformation annoncée qui finit par saturer l'énergie collective. Or, un changement continu, s’il n’est pas ordonné par une doctrine claire, ne produit pas nécessairement une rupture. Il peut, au contraire, créer une fatigue institutionnelle où l'on finit par confondre l'accélérateur et le moteur. Le mouvement devient alors un horizon en soi, une sorte de théâtralisation de la modernité qui dispense de la transformation des équilibres réels.
La stratégie est souvent limpide au sommet, portée par une vision royale précise, mais elle se fragmente et se dilue à mesure qu'elle descend dans les sédiments de la chaîne hiérarchique. C’est là que se noue la déconnexion verticale : entre l’impulsion stratégique et l’acte administratif final, la responsabilité s’évapore dans un océan de concertations sans fin et d’arbitrages anonymes.
Le cas de la généralisation de la protection sociale offre à cet égard un miroir saisissant de nos réussites et de nos inachèvements.
Sur le plan institutionnel et législatif, c’est une avancée sans précédent : des millions de Marocains ont été intégrés dans un dispositif de couverture médicale et de prestations élargies en un temps record. L’architecture juridique est en place, le principe du droit est affirmé et l’effort budgétaire témoigne d’un volontarisme d’État certain. Mais la transformation véritable ne se mesure pas à l'extension formelle d'un droit ; elle s'éprouve dans l'expérience charnelle du citoyen au seuil de l'hôpital ou du dispensaire. Accéder à une couverture ne garantit pas la qualité du soin, la traçabilité de l'acte ou la fin du sentiment d'abandon. Si la réforme a élargi l’accès au système, la transformation, elle, exige de modifier le fonctionnement même de l’institution, d'instaurer une culture du résultat et de professionnaliser la relation au patient.
Sans ce saut qualitatif, l'écart entre le droit proclamé et le service rendu devient une source de frustration qui mine la crédibilité du contrat social.
Sortir de cet épuisement du changement suppose donc de reconnaître que la transformation ne commence pas dans les textes juridiques, mais dans la modification radicale des postures. Passer d’une stabilité défensive, fondée sur le contrôle et la précaution, à une stabilité constructive, assise sur la performance et la confiance, exige de nommer enfin des « propriétaires du résultat ». Cela demande un effort sans précédent sur nos élites administratives et politiques, pour qu’elles cessent d’être des élites de service cantonnées à l’exécution prudente pour devenir des élites de conception capables de porter une vision d’ensemble.
Une transformation s'enracine seulement lorsque les acteurs intègrent que la responsabilité n'est plus une donnée diffuse, mais une exigence incarnée, évaluée et sanctionnée.
En définitive, le Maroc ne manque ni d’intelligence collective, ni d’énergie productive, ni de vision stratégique. Ce qui fait parfois défaut, c’est le courage de la bascule. Car réformer sans transformer permet de protéger les équilibres existants et les zones de confort, alors que transformer impose d’accepter une redistribution réelle du pouvoir et une exposition directe aux réalités du terrain.
Une réforme ajuste les paramètres d'un système ; une transformation engage l’avenir de la nation. Le passage de l’une à l’autre relève désormais d’une discipline de vérité : celle qui consiste à passer de l'État qui administre le présent à l'État qui produit enfin son futur.
C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que nous franchirons le seuil de lucidité nécessaire pour que nos succès cessent d'être des vitrines et deviennent enfin des fondations.