Politique
Christopher Ross et le Sahara : le temps des leçons tardives
Pour dépasser le blocage, Ross propose d’explorer des formules alternatives de légitimation politique, parmi lesquelles un conseil inspiré de la Loya Jirga (…afghane) utilisée pour parvenir à des consensus (…). L’idée apparaît, pour le moins, tardive et inopportune. Pendant près d’une décennie (…), Ross disposait de l’autorité politique, de l’accès diplomatique et des ressources nécessaires pour explorer des voies innovantes susceptibles de sortir le processus politique de l’impasse. (Hach Ahmed
Les récentes analyses de Christopher Ross, ancien envoyé personnel du secrétaire général des Nations Unies pour le Sahara, tentent de relancer le débat sur l’avenir du processus politique autour de ce conflit. Dans une tribune consacrée aux nouvelles dynamiques diplomatiques, le diplomate américain reconnaît certaines avancées mais suggère également des mécanismes alternatifs de légitimation politique. Hach Ahmed Bericalla , premier secrétaire du Mouvement sahraoui pour la paix, réplique à cette étrange proposition venue d’un personnage dont la mission comme envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU au Sahara a été marquée par une inertie totale qui n’a conduit qu’à l’impasse politique. Le Quid a fait traduire cette tribune publiée sur le site d’information espagnol Atalayar.

Hach Ahmed Bericalla
Leçons tardives et propositions inattendues de Christopher Ross
Contrairement au mépris avec lequel le Polisario a historiquement traité les chefs traditionnels — qu’il a systématiquement marginalisés dans le cadre de sa stratégie de contrôle politique et social — le Mouvement sahraoui pour la paix s’est efforcé de restaurer et de revaloriser cette institution des chefs tribaux, reconnue pour sa sagesse, son poids social et sa capacité de médiation.
Les récentes réflexions du diplomate américain Christopher Ross, ancien envoyé personnel du secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies pour le Sahara occidental, méritent d’être examinées avec attention. Dans un article publié le 6 mars sur le site de l’International Center for Diplomatic Initiatives, Ross analyse le nouvel élan diplomatique autour du conflit et l’évolution récente du processus politique.
Dans son texte, l’ancien médiateur reconnaît que la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU constitue une avancée significative et souligne le rôle de plus en plus actif des États-Unis dans la recherche d’une issue politique. Dans le même temps, il met en garde contre la persistance de positions irréconciliables entre le Maroc et le Front Polisario autour de la question d’un éventuel plébiscite qui pourrait ratifier un éventuel accord.
La proposition d’une légitimation alternative
Pour dépasser ce blocage, Ross propose d’explorer des formules alternatives de légitimation politique, parmi lesquelles un conseil inspiré de la Loya Jirga, l’institution traditionnelle afghane utilisée pour parvenir à des consensus dans les moments de crise nationale.
L’idée apparaît, pour le moins, tardive et inopportune. Pendant près d’une décennie en tant que médiateur international, Ross disposait de l’autorité politique, de l’accès diplomatique et des ressources nécessaires pour explorer des voies innovantes susceptibles de sortir le processus politique de l’impasse dans laquelle il se trouvait depuis le lancement de l’initiative onusienne en 1991.
Pourtant, cette longue période s’est achevée sans avancées substantielles, malgré le défilé d’envoyés spéciaux et les moyens considérables mobilisés dans une opération de paix qui, avec le temps, est devenue l’un des exemples les plus visibles des limites des missions internationales.
La Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental, conçue comme un instrument destiné à faciliter une solution politique, demeure depuis des décennies prisonnière d’une inertie que ni Ross ni les dix envoyés qui se sont succédé — y compris une figure de premier plan comme James Baker — ne sont parvenus à surmonter.
La question des mécanismes de représentation
Il est légitime de se demander pourquoi, durant ces années, d’autres voies de représentation ou des mécanismes alternatifs de légitimation politique n’ont pas été explorés plus en profondeur. Pendant huit ans, Ross a entretenu des contacts avec les différents acteurs impliqués et avec la société sahraouie elle-même, sans toutefois manifester la curiosité ni l’audace politique nécessaires pour analyser ses dynamiques internes ou ses mécanismes traditionnels de consensus.
Aujourd’hui, avec le recul que confère la retraite diplomatique et le poids d’un bilan contesté, Ross propose d’importer depuis les montagnes de Tora Bora une formule issue de la tradition politique pachtoune pour tenter de résoudre la question sahraouie, sans tenir compte des contextes historiques et sociaux qui distinguent profondément ces deux réalités.
Le paradoxe est manifeste. S’il existe une société qui a historiquement démontré une grande capacité à gérer le consensus et la coexistence, c’est bien la société sahraouie elle-même.
Pendant des siècles, ses structures tribales, ses codes de médiation et ses mécanismes d’arbitrage social ont permis de résoudre les conflits internes et de préserver la cohésion collective dans un environnement géographique et politique particulièrement exigeant.
Il ne semble donc pas nécessaire d’aller chercher aussi loin des modèles de concertation politique lorsque la tradition sahraouie elle-même a largement démontré sa capacité à produire des accords et à gérer les divergences.
La question centrale de la représentativité sahraouie
En réalité, la proposition de Ross renvoie à une interrogation plus profonde : celle de la représentativité politique sahraouie. C’est précisément sur ce terrain que s’inscrit l’émergence du Mouvement sahraoui pour la paix.
Issu des propres rangs du Front Polisario, ce mouvement constitue une réponse au déficit démocratique accumulé au fil des décennies et à la volonté d’un leadership vieillissant de perpétuer un système politique de parti unique qui ne reflète plus la pluralité réelle de la société sahraouie.
Pour la première fois en un demi-siècle, une force politique sahraouie organisée remet ouvertement en cause la représentativité tacitement admise du Polisario pour continuer à agir comme interlocuteur unique dans le processus politique international.
Cette évolution reflète des transformations profondes au sein de la société sahraouie elle-même, marquée par des décennies de stagnation politique, de frustrations accumulées et d’attentes déçues.
La désillusion parmi les Sahraouis a grandi de manière exponentielle. Après des décennies de négociations stériles, de promesses non tenues et de solutions sans cesse différées, il devient de plus en plus difficile de demander à toute une population de continuer à attendre indéfiniment alors que le conflit reste prisonnier d’un cercle vicieux où le Maroc, l’Algérie et le Front Polisario maintiennent des positions rigides qui bloquent toute avancée réelle.
Dans ce contexte, l’implication directe des États-Unis dans la phase actuelle du processus constitue un fait sans précédent. L’impulsion diplomatique promue depuis Washington ouvre une fenêtre d’opportunité qui aura peu de chances de se représenter : celle d’aboutir à une issue politique honorable, sans vainqueurs ni vaincus, soutenue par le poids politique et les garanties de la première puissance mondiale.
Mais pour que cette opportunité ne se perde pas — comme cela s’est produit lors de phases antérieures du processus — il est indispensable de démocratiser et d’élargir le cadre de représentation sahraoui au sein même du processus politique. En réalité, cette idée n’est pas nouvelle. Il s’agit d’une recommandation que j’ai eu l’occasion de transmettre personnellement à l’actuel envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental, Staffan de Mistura, lors d’une rencontre à Bruxelles à la fin du mois de juillet de l’année dernière.
Au cours de cet échange, je lui ai suggéré que, s’il ne voulait pas devenir un nouveau médiateur frustré, il devait oser innover et élargir l’éventail des interlocuteurs sahraouis en intégrant d’autres courants politiques et sociaux existant au sein du peuple sahraoui. Je lui ai proposé plus précisément de favoriser un dialogue interne entre Sahraouis qui permettrait de construire, en amont, un consensus minimal autour d’une formule de solution acceptable.
Le rôle des notables tribaux dans la légitimité sociale
La connaissance approfondie de la réalité sahraouie et la nécessité d’explorer ses propres mécanismes sociaux de légitimité expliquent précisément pourquoi le Mouvement sahraoui pour la paix a déployé, depuis sa création, un effort constant pour associer les notables tribaux à sa réflexion politique. Nombre d’entre eux sont les héritiers de l’historique Jmaa du Sahara, une institution qui bénéficiait d’une légitimité électorale durant la période de l’administration coloniale espagnole.
Contrairement au mépris avec lequel le Polisario a historiquement traité les chefs traditionnels — qu’il a systématiquement marginalisés dans le cadre de sa stratégie de contrôle politique et social — le Mouvement sahraoui pour la paix s’est efforcé de restaurer et de revaloriser cette institution, reconnue pour sa sagesse, son poids social et sa capacité de médiation. Il ne s’agit pas d’une opération cosmétique, mais d’une conviction profonde : sans la participation des notables tribaux, héritiers d’une légitimité antérieure au conflit lui-même, toute construction politique future sera dépourvue de racines solides.
Les conférences internationales et la place des chefs tribaux
La preuve en est que, lors des trois conférences internationales organisées par le MSP ces dernières années, aux Canaries (Espagne) et à Dakar (Sénégal), les notables tribaux ont occupé une place centrale dans les débats sur l’avenir du Sahara. Leur présence ne relevait pas d’une logique symbolique, mais de la reconnaissance du rôle toujours déterminant que ces figures continuent de jouer dans la structure sociale sahraouie et dans la construction de consensus collectifs.
Cette vision se reflète également dans la feuille de route présentée à Dakar par le Mouvement sahraoui pour la paix pour une future entité sahraouie. Celle-ci prévoit la création d’un Conseil des notables qui agirait comme l’une des chambres du pouvoir législatif, intégrant aux institutions politiques la légitimité sociale et la capacité de médiation qui ont traditionnellement caractérisé ces figures au sein de la société sahraouie.
Vers une représentation politique élargie
Seule une entente de cette nature — conclue entre les différentes sensibilités politiques et sociales sahraouies — pourrait fournir une base solide à toute initiative diplomatique qui serait ensuite soumise au Conseil de sécurité des Nations Unies. Cette recommandation s’adresse également au conseiller principal pour les affaires africaines du président Trump, Massad Boulos, ainsi qu’à son équipe. Faute de quoi, le risque est de continuer à reproduire le même schéma qui caractérise le processus depuis trois décennies : des propositions vagues, des négociations formelles, des résultats inexistants et un défilé d’émissaires.
Persister dans cette approche reviendrait à perpétuer le cercle vicieux dans lequel le conflit est enfermé depuis plus de trente ans. Il existe même un danger réel que, avec le temps, la communauté internationale finisse par perdre intérêt et patience face à un conflit qui semble incapable de produire une dynamique politique crédible. Si cela devait se produire, les premiers à en subir les conséquences seraient les Sahraouis eux-mêmes, une fois encore abandonnés à l’inertie d’un conflit sans horizon.
L’urgence d’un nouvel élan diplomatique
C’est pourquoi le nouvel élan diplomatique ne devrait pas être gaspillé. L’opportunité ouverte par l’implication des États-Unis exige bien davantage qu’une simple prudence bureaucratique. Elle appelle de l’imagination politique, du courage diplomatique et la volonté de rompre avec les inerties qui, trop longtemps, ont paralysé toute avancée réelle.
Peut-être est-ce là, finalement, la principale leçon que l’on peut tirer des réflexions tardives de Christopher Ross : aucun processus de paix ne peut progresser s’il repose exclusivement sur des structures de représentation figées dans le temps. Un demi-siècle après le début du conflit, la société sahraouie — diverse, complexe et en constante évolution — mérite davantage que de demeurer spectatrice de négociations conduites en son nom.
NB : les intertitres sont de Quid.ma