Politique
Comprendre les freins à l’emploi et aux salaires au Maroc – Par Bilal Talidi
Le rapport de la BM met en évidence des déséquilibres structurels résumés par la formule « croissance sans développement ». L’économie marocaine n’a pas généré suffisamment d’emplois pour absorber l’augmentation de la population en âge de travailler. Malgré une expansion continue entre 2000 et 2024, le pays n’a créé en moyenne que 215 000 emplois par an, un niveau insuffisant pour stabiliser le taux d’emploi.
La Banque mondiale a publié récemment un rapport sur l’économie marocaine intitulé « Gravir les montagnes de l’Atlas : croissance et création d’emplois pour un Maroc prospère ». Bilal Talidi revient sur ses conclusions qui constituent une remise en question majeure du modèle économique marocain, en mettant en lumière des paradoxes significatifs liés notamment à l’impact du niveau de croissance sur les indicateurs de développement humain, en particulier ceux relatifs à l’emploi.

Bilal Talidi
Le calendrier de publication du rapport, à la fin du mois d’avril, à la veille de la fête du Travail et à quelques mois des élections législatives, coïncidant avec la présentation du bilan gouvernemental, lui a conféré une forte résonance. Il est ainsi devenu un document central dans le débat public, utilisé à la fois par l’opposition partisane et les centrales syndicales pour interroger la politique économique du gouvernement, ses choix en matière d’emploi et ses engagements, notamment la promesse de création d’un million de postes.
Un rapport ancré dans le nouveau modèle de développement
Selon son introduction, ce rapport s’inscrit dans la volonté de la Banque mondiale de soutenir le Maroc dans la réalisation des objectifs fixés par son nouveau modèle de développement, élaboré par une commission désignée par le roi Mohammed VI et adopté en 2021.
Ce modèle fixe des objectifs ambitieux, parmi lesquels le doublement du produit intérieur brut par habitant à l’horizon 2035, l’augmentation du taux d’emploi des femmes à 45 % et l’intégration de 80 % de la main-d’œuvre dans le secteur formel. Dans ce cadre, le Maroc a engagé plusieurs réformes portant sur la protection sociale, la gouvernance des établissements publics, la promotion de l’investissement privé, l’amélioration du climat des affaires et la réforme fiscale.
Diagnostic d’un modèle en tension
Le rapport propose un diagnostic détaillé de l’économie marocaine, aboutissant à des conclusions marquantes. Il souligne que les politiques de réforme mises en œuvre n’ont pas permis d’atteindre les objectifs du nouveau modèle de développement, en raison de ce qu’il qualifie de « dysfonctionnements structurels » ou de « distorsions économiques ».
Sur le plan positif, le rapport met en avant les acquis de l’économie marocaine, notamment la mise en place des bases d’une économie moderne et diversifiée, soutenue par un développement rapide des infrastructures. Cette dynamique a permis au Maroc de devenir une plateforme d’investissement, de commerce et de logistique reliant l’Europe et l’Afrique. Elle s’est également traduite par l’émergence de nouvelles industries orientées vers l’export, notamment dans les secteurs de l’automobile et de l’aéronautique, contribuant à une intégration accrue dans les chaînes de valeur mondiales.
Croissance sans emploi : une équation persistante
En revanche, le rapport met en évidence des déséquilibres structurels résumés par la formule « croissance sans développement ». L’économie marocaine n’a pas généré suffisamment d’emplois pour absorber l’augmentation de la population en âge de travailler. Malgré une expansion continue entre 2000 et 2024, le pays n’a créé en moyenne que 215 000 emplois par an, un niveau insuffisant pour stabiliser le taux d’emploi.
Cette situation s’est aggravée entre 2020 et 2024, avec un besoin estimé à 370 000 emplois annuels. Par ailleurs, bien que le Maroc compte environ 363 000 entreprises enregistrées, cette densité ne se traduit pas par une création significative d’emplois.
Le paradoxe d’une croissance peu inclusive
La question centrale posée par les auteurs du rapport concerne l’écart entre la croissance économique et la création d’emplois, une observation qui n’avait pas échappé il y a quelques années déjà au gouverneur de Bank Al Maghrib Abdellatif Jouahri. Selon leur analyse, cette situation s’explique par une contradiction interne : si l’accumulation du capital permet de soutenir la croissance, les gains de productivité nécessaires pour sortir du piège des revenus intermédiaires restent limités.
La Banque mondiale identifie deux principales distorsions structurelles. La première est liée à une faible compétitivité, qui permet à certaines entreprises de maintenir des prix élevés en limitant leur production, ce qui réduit leur demande de travail et leurs besoins en main d’oeuvre. La seconde concerne la concentration du pouvoir d’achat sur le marché du travail, qui permet aux entreprises de contenir la progression des salaires : avec peu d’employeurs importants et/ou beaucoup de personnes qui cherchent du travail, les entreprises peuvent imposer des salaires plus bas ou ralentir leur augmentation, parce que les travailleurs ont peu d’alternatives.
Au-delà du débat politique, une interrogation structurelle
Les conclusions du rapport devraient alimenter les argumentaires de l’opposition, en leur fournissant des données pour contester les choix gouvernementaux. Toutefois, au-delà des enjeux électoraux, une question plus fondamentale se pose.
En prenant pour référence le nouveau modèle de développement, ce rapport renvoie à une interrogation déjà formulée par le roi Mohammed VI dans l’un de ses discours : « Où est la richesse ? » Pourquoi les fruits de la croissance ne profitent-ils pas à l’ensemble de la population ? Et pourquoi l’augmentation des taux de croissance ne se traduit-elle pas par une amélioration tangible des indicateurs de développement, en particulier sociaux ?
Cette interrogation nous conduit à analyser les conclusions du rapport de la Banque mondiale de manière objective, en dehors des considérations de surenchère politique ou électorale. Il s’agit avant tout d’un modèle économique, qui ne saurait être réduit à l’action d’un gouvernement en place ni à une conjoncture passagère, mais renvoie à des pratiques structurelles devenues quasi inhérentes à l’évolution de l’économie marocaine.
Le rapport indique clairement que les principales difficultés de l’économie marocaine résident dans la faiblesse de la productivité et de la compétitivité, la prédominance du secteur public dans l’investissement, la fragilité du secteur privé et sa tendance à tirer profit des programmes et marchés publics. Il met également en évidence les problématiques liées à une économie de rente, à la concentration et aux situations de monopole.
Des déséquilibres structurels persistants
Ces dysfonctionnements, qui se sont accentués au cours de la période récente en raison de leur multiplication et de leur transformation en réseaux interdépendants, posent un défi qui dépasse le cadre gouvernemental. Ils appellent des réformes profondes portées par l’État afin de résoudre une problématique chronique qui, à chaque étape, révèle les signes d’une crise structurelle.
Si l’économie marocaine a pu, jusqu’à présent, limiter les effets de ces déséquilibres, c’est en grande partie grâce à son ouverture sur des opportunités internationales et à sa capacité à tirer parti de certaines conjonctures économiques mondiales. Sans ces facteurs, ces distorsions auraient pesé non seulement sur les indicateurs de développement, mais également sur les niveaux de croissance.
Aujourd’hui, ces déséquilibres se manifestent notamment dans la structure des entreprises, marquée par la prédominance des très petites entreprises face aux entreprises moyennes et grandes, ainsi que par une faible productivité et une compétitivité limitée. Ils se traduisent également par le décalage persistant entre l’expansion économique et la création d’emplois.
Responsabilités et nécessité de réforme
Dans un contexte de retournement de la conjoncture, l’économie marocaine pourrait se trouver exposée à des chocs significatifs. À titre d’exemple, la hausse actuelle de la facture énergétique liée à la fermeture du détroit d’Ormuz illustre la manière dont des facteurs externes peuvent modifier profondément les équilibres économiques. Dans une telle situation, les gains accumulés en période favorable pourraient ne plus suffire à compenser les pertes engendrées par ces chocs, même lorsqu’ils sont temporaires.
Le gouvernement porte une part de responsabilité dans la mesure où ces déséquilibres ont pu se renforcer et se complexifier durant son mandat. Toutefois, la réponse à ce défi dépasse la seule responsabilité gouvernementale et renvoie à la nécessité d’une réforme en profondeur du modèle économique marocain.
Historiquement, le Maroc a été confronté à deux scénarios de réforme. Le premier consiste à rechercher de nouvelles options pour diversifier et étendre l’économie sans traiter ses déséquilibres fondamentaux, par crainte de freiner la dynamique d’ouverture. Le second privilégie une approche axée sur le traitement des problématiques structurelles, notamment celles liées à l’économie de rente, à la concurrence et à la concentration, ce qui implique des réformes politiques adaptées.
Un modèle en évolution à deux vitesses
De manière explicite, le nouveau modèle de développement a privilégié la poursuite des opportunités de croissance et d’expansion, en reléguant au second plan certaines distorsions structurelles. Les résultats montrent toutefois une évolution à deux vitesses : celle des espaces urbains dynamiques et celle des zones rurales en retrait, celle de l’enrichissement des catégories aisées face à l’érosion des classes moyennes et à l’aggravation de la précarité des populations les plus vulnérables. Cette dynamique se traduit par une croissance économique qui ne s’accompagne pas d’un développement équitable, ni d’une création d’emplois suffisante.
Vers une refonte du modèle économique
En définitive, les expériences répétées et les évaluations émanant d’institutions reconnues montrent qu’il n’est plus possible de miser uniquement sur l’ouverture et la modernisation de l’économie marocaine pour en corriger les déséquilibres. Une telle approche, en l’absence de réformes structurelles, tend à perpétuer une forme d’immobilisme, caractérisée par une dynamique apparente sans transformation réelle.
La réponse implique de s’attaquer en priorité aux fondements du modèle économique, en parallèle d’une réforme approfondie de l’environnement politique, dans le sens d’une plus grande équité et d’un accès élargi aux opportunités économiques.